Prométhée et la Condition humaine

 

« Il fut jadis un temps où les dieux existaient mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la Terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre .

Platon,  Protagoras

 

Il y a plusieurs versions de la création de l’homme dans la mythologie grecque. Les deux  principales sont celle d’Hésiode dans la Théogonie, et le mythe de Prométhée dans le dialogue du Protagoras de Platon. Dans la version d’Hésiode, les hommes de cette époque étaient des autochtones: ils naissaient spontanément (auto) de la terre (chton) et y retournaient à leur mort, comme les végétaux, sans avoir connu ni la maladie ni la vieillesse. Ils ne connaissaient pas la souffrance, n’avaient pas à travailler pour se nourrir, il n’y avait pas encore de femmes pour les embêter, bref, c’était l’âge d’or

 Pour Platon, «  quand fut arrivé (pour les espèces mortelles) le moment où la destinée les appelait à l’existence, les Dieux les modelèrent en dedans de la terre, en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui peut se combiner avec le feu et la terre ». Ovide,  lui, dans ses Métamorphoses, attribue ce modelage à Prométhée : il «  mélange la terre aux eaux de pluie / la modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout » car «  alors que les autres animaux, courbés, regardent la terre, / il donne à l’homme une tête qui se lève,  il lui ordonne / de voir le ciel et de dresser haut son visage vers les étoiles », ce que seuls les dieux pouvaient faire jusque là. Mais qu’il ait ou non créé l’espèce humaine, Prométhée a joué dans son destin un rôle dont l’écho parvient encore jusqu’à nous.

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Prométhée crée les hommes

Prométhée était le fils de Japet, lui même fils de Cronos qui avait émasculé son père Ouranos (voir le post « La Création du Monde selon Hésiode »). Son nom, pro-méthée signifiait en grec qu’il réfléchissait avant d’agir. Il avait un frère, Epiméthée qui au contraire, réfléchissait après: epi-méthée.  Contrairement aux siens, Prométhée avait aidé Zeus dans la terrible guerre que celui-ci avait livrée aux Titans pour conquérir le pouvoir suprême, et dont la violence avait fait trembler l’Olympe. Zeus avait remporté la victoire grâce à Prométhée, mais la méfiance régnait entre eux, chacun sachant que l’autre était rusé, et poursuivait ses propres desseins. Le dessein de Zeus était le pouvoir suprême, mais Prométhée, lui, était attaché au progrès de l’espèce humaine. Principe de contestation dans le concert des dieux, il nourrissait un désir qui s’opposait à celui de la divinité suprême, car Zeus, craignant que cette espèce bâtarde, à mi-chemin entre les dieux et les bêtes, ne représente un danger pour sa toute puissance,  voulait la faire disparaître. Mais c’était compter sans Prométhée.

Ainsi, dans la version de Platon, quand les espèces mortelles furent modelées par les Dieux dans le sein de Gaïa, le jour arriva où il fallait les exposer à la lumière, car apparaître de sous la Terre à la lumière du soleil était comme nous l’avons vu chez Hésiode la forme que prenait la naissance dans ces premiers temps du monde.  Donc Zeus convoqua Prométhée et Epiméthée pour qu’ils dotent chaque espèce des qualités nécessaires à sa nature pour lui permettre de vivre à la lumière du soleil. Epiméthée supplia son frère de lui laisser faire cette distribution: « une fois la distribution faite par moi, lui dit-il, tu la contrôleras » . Prométhée y consentit. Suit alors, dans le Protagoras, une page éblouissante d’histoire naturelle que Darwin lui même n’aurait pas reniée.

Epiméthée descendit donc dans les profondeurs de la Terre pour accomplir sa tâche. Il travailla avec méthode suivant le principe très actuel de l’égalité des chances. Il commença par pourvoir les races animales. « En distribuant les qualités, il donnait à certaines races la force sans la vélocité; d’autres, étant plus faibles, étaient par lui dotées de vélocité; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvetage  quelque autre qualité: aux races, en effet, qu’il habillait en petite taille, c’était une fuite ailée ou un habitat souterrain qu’il distribuait; celles dont il avait grandi la taille, c’était par cela même aussi qu’il les sauvegardait (…) dans tout ce qu’il imaginait, il prenait ses précautions pour éviter qu’aucune race ne s’éteignit. Mais une fois qu’il leur eût donné le moyen d’échapper à de mutuelles destructions, voilà qu’il imaginait pour elles une défense commode à l’égard des variations de température qui viennent de Zeus: il les habillait d’une épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres à les protéger contre le froid, mais capables d’en faire autant contre les brûlantes chaleurs; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui même; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments qu’il leur procurait, différents pour les différentes races: pour certaines l’herbe qui pousse de la terre, pour d’autres, les fruits des arbres, pour d’autres, des racines; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fut la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu’il attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce « .

Un véritable cosmos avec son écosystème. Mais, lorsqu’ arriva le tour de l’homme, Epiméthée s’aperçut qu’il avait épuisé toutes ses ressources sur les espèces «  privées de raison ». L’espèce humaine restait dépourvue de tout, « et il était embarrassé de savoir qu’en faire » .  Survint Prométhée pour contrôler la distribution. Il trouva que « les autres animaux (sic)  étaient partagés avec beaucoup de sagesse, mais que l’homme, lui, était nu, sans chaussures, sans vêtements, sans défense ». Alors Prométhée, ne sachant comment  sauver la race humaine, pénètre subrepticement dans l’atelier où Héphaïstos, le dieu forgeron, et Athéna, la déesse des techniques exercent leur art, dérobe le feu et l’art de s’en servir, et en fait présent à l’homme. « Et c’est de là que résultent, pour l’espèce humaine, les commodités de la vie », mais pour Prométhée, l’aventure fut désastreuse.

Le récit d’Hésiode, qui précède de deux cents ans celui de Platon, est différent. Il raconte comment  Zeus, peu après sa victoire, jeune maître de l’Univers, organise dans la plaine de Méconé un grand banquet pour répartir les apanages entre les dieux et les hommes. C’est le dernier acte de l’organisation du Cosmos. Il attribue ainsi les eaux à Poseidon, les enfers à Hadès, et s’attribue le Ciel, Ouranos, et le pouvoir suprême. Restait à pourvoir les autres immortels car la Moire, déesse antique de la  Destinée, à laquelle  Zeus lui même devait obéir, voulait que chaque dieu règne sur un domaine précis et n’en déborde jamais, principe catégorique irréfragable de la formation du monde qu’on retrouvera chez tous les philosophes présocratiques. Il fallait donc pourvoir les dieux, mais aussi les mortels, qui vivaient alors, comme on le sait, en bonne intelligence avec les dieux.

Un sacrifice fut donc organisé à Méconé pour le partage. Ce fut le premier sacrifice de l’histoire et Prométhée fut chargé par Zeus de l’organiser. Un grand boeuf fut égorgé et les parts de l’animal sacrifié réparties entre les dieux et les hommes par Prométhée.  Mû par son amour de l’espèce humaine, Prométhée dissimula la viande dans la peau rebutante de l’estomac pour la lui attribuer, et rassembla les os couverts de graisse dans une présentation appétissante qu’il présenta à Zeus. Ce premier repas revêt une importance cosmologique fondamentale, car la nourriture carnée, substance périssable, fut attribuée aux mortels eux mêmes périssables et qui en dépendent pour survivre,  tandis qu’aux immortels fut offert le parfum des os brûlés, des aromates et les substances incorruptibles comme le nectar et l’ambroisie, car les dieux immortels n’ont pas besoin de s’alimenter pour vivre. Ce fut une première définition de la condition humaine, mortelle et dépendante de la nourriture, contrairement aux dieux.

Mais Zeus entra dans une grande colère et décida de châtier l’insolent en retirant aux hommes l’usage du feu sans lequel ils ne pouvaient se nourrir car l’omophagie, c’est à dire la consommation non pas d’homosexuels mais de viande crue (de omos: cru), était interdite aux humains car considérée comme bestiale. Mais Prométhée pénétra subrepticement dans les forges d’Héphaïstos et d’Athéna et emporta au creux d’une férule une semence de feu  qu’il donna aux hommes et « voilà comment l’homme acquit l’intelligence qui s’applique aux besoins de la vie ».

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Le vol du feu par Prométhée

Quand Zeus, du haut de son Olympe, vit luire le feu des foyers humains comme nous voyons, la nuit, scintiller les lumières de la terre depuis nos avions, il entra dans une grande fureur car la foudre était son privilège exclusif et le lui voler revenait à lui dérober un pouvoir qu’il était seul à détenir et l’exposer au feu des hommes . Prométhée,  avait commis un sacrilège, une sorte de péché originel et l’on pense à Cronos qui avait émasculé son père. Crimes fondateurs. Le premier avait permis la succession des générations divines et la création du Cosmos, le deuxième enclencha le développement de l’humanité.

Zeus fit enchaîner Prométhée à un rocher du Caucase, où un aigle vint dévorer son foie, qui se reconstituait tous les jours, pendant trente ans, au bout desquels Héraclès le délivra.

Dans la tragédie du « Prométhée enchaîné » d’Eschyle,  Prométhée, attaché à son rocher,  lance un long cri de désespoir où il énumère tous les bienfaits qu’il a apportés à cette humanité dont il se définit comme le sauveur et le père face à l’injustice de Zeus, car « tous les arts aux mortels viennent de Prométhée« . Voici cette page magnifique:

« Ecoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée (… ) Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de brique ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver ni du printemps fleuri ni de l’été fertile; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux, ainsi que celle des lettres assemblées, mémoire de toutes choses, labeur qui enfante les arts. Le premier aussi, je liai sous le joug des bêtes soumises soit au harnais, soit à un cavalier, pour prendre aux gros travaux la place des mortels, et je menai au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n’inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent aux marins de courir les mers. Et l’infortuné qui a pour les mortels trouvé telles inventions ne possède pas aujourd’hui le secret qui le délivrerait lui même de sa misère présente! (…) ceux qui tombaient malades n’avaient point de remèdes ni à manger ni à s’appliquer ni à boire, ils dépérissaient, jusqu’au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l’art divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d’obscurs présages et les rencontres de la route. Je déterminai fermement ce que signifie le vol des rapaces, ceux qui sont favorables ou de mauvais augure, les moeurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche; et aussi le poli des viscères, les teintes qu’ils doivent avoir pour être agréables aux dieux, les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l’échine allongée pour guider les mortels dans l’art des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme jusque là enveloppés d’ombre. Voilà mon oeuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi? Personne, je le sais (…) Oui, j’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort. (…) J’ai installé en eux les aveugles espoirs ».

 

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Théodore Rombouts – Prométhée sur son rocher (le peintre a dû penser qu’à cette époque le foie était à gauche…)

 

Les deux versions du mythe parviennent en définitive à la même conclusion. La race humaine est faible. Elle n’est pas naturellement pourvue, comme les (autres) animaux, des qualités nécessaires à sa survie. Il lui faut, pour survivre, l’usage de toutes les techniques, que Prométhée lui fournit avec le feu. Elle est donc désormais  armée des outils  nécessaires pour donner libre cours à l’hubris qui s’est alors emparée d’elle et l’a menée au seuil de l’anéantissement dans l’illusion des «  aveugles espoirs »  du progrès, car, bien que pourvue de tous les arts, écrit Platon, il lui manque « l’art politique », celui de bien se gouverner, qui fait l’objet de la suite du Protagoras.

Héraclite a écrit: « la Nature aime à se cacher » . Mais l’attitude prométhéenne, qui a consisté à arracher à la nature ses secrets pour obtenir d’elle des effets étrangers à ce que l’on considère comme ses propriétés naturelles et ce jusqu’à la procréation elle même, afin de la dominer et de la modifier pour l’exploiter,  cette attitude a eu une influence profonde sur la destinée humaine. Porteuse de progrès extraordinaires pour la qualité de vie des hommes, elle y est parvenue au point d’épuiser la planète et de la porter au seuil d’un anéantissement qui n’est plus qu’une question de temps, en retournant contre elle ses mécanismes les plus intimes, comme Icare brûlant ses ailes à la chaleur du soleil, ou Phaeton semant les catastrophes dans le ciel en conduisant le char du Soleil qu’il ne maîtrise plus.

Nietzsche voyait dans le mythe du Prométhée enchaîné tel qu’il est rendu dans la tragédie d’Eschyle, « l’hymne par excellence de l’impiété (…) un sacrilège, une spoliation de la nature divine (…) d’un côté l’incommensurable souffrance de l’individu dans son audace solitaire, de l’autre la détresse divine qui voit sa puissance lui échapper, voire le pressentiment d’un crépuscule des dieux (…). Il se pourrait même », écrit Nietzsche, «  que ce mythe eut pour l’âme aryenne la même signification que le mythe de la chute et du péché originel  pour l’âme sémitique ».

 Etrange personnage que Prométhée, dieu révolté contre les siens, Christ avant l’heure crucifié sur un rocher pour avoir « trop aimé les hommes », première lueur crépusculaire étendue sur le banquet encore fumant des dieux.

 

Pour en savoir plus

 

JP Vernant. A la table des hommes. Mythe de fondation du sacrifice chez Hésiode in La cuisine du sacrifice en pays grec. Oeuvres. vol.1. Opus. Seuil.

Hésiode.  Théogonie. http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/hesiode/theogonie.htm

Platon. Protagoras.  Oeuvres complètes. Vol.1. Bibliothèque de La Pléiade. Editions Gallimard, 1950.

Eschyle. Prométhée enchaîné.  Les Belles Lettres. 2010.

Nietzsche. Naissance de la Tragédie. Folio Essais. Gallimard.

L. Ferry. Mythologie & Philosophie 1. J’ai lu. Editions Plon. 2016

 

 

La Création du Monde selon Hésiode.

 “L’inconscient des hommes ( …) puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes ».

Gaston Bachelard

Les récits de la Création opposent généralement les  ténèbres, la confusion et l’indifférencié des origines, c’est à dire le Chaos, à la lumière, l’ordre et la différenciation d’un Cosmos organisé. La terreur de la régression à l’indifférencié, synonyme de la fin du monde, a toujours hanté les Anciens. Le philosophe René Girard a plus récemment exprimé une inquiétude qui s’en rapproche quand il attribue à la dédifférenciation des sociétés  la crise sacrificielle qui aboutit selon lui, depuis la tragédie antique jusqu’à nos jours, à la dissolution violente de groupes humains privés de toute identité 

La Théogonie d’Hésiode, datée du VIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. C’est aussi une histoire de la création du monde. Elle repose sur le mythe cosmogonique de la séparation d’une substance primordiale en deux entités, les Parents du Monde, qui par leur union engendreront les générations successives des dieux qui personnifieront tous les éléments d’un Cosmos organisé. Une substance-mère de nature indéterminée a été considérée comme la matrice du monde par de nombreuses civilisations depuis les temps archaïques. Elle connaîtra un avenir fécond dans la pensée des philosophes présocratiques qui la décomposeront successivement en différents constituants supposés jusqu’à l’atome.

Hésiode était berger. Faisant paître ses moutons au pied du mont Hélicon, demeure des Muses, il leur adresse cette invocation rituelle: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres » car les Muses, filles de Mnémosyne, la déesse de la mémoire, étaient seules à connaître « les choses passées ». La Théogonie, datée du VIIè siècle av. JC est donc d’abord une cosmogonie, une description de la naissance du monde, l’éternelle interrogation des Anciens, et la nôtre.

D’abord on trouve Chaos, béance immense et sinistre où règnent le désordre, la confusion, l’indifférenciation, un abîme indistinct où soufflent des vents tourbillonnants au sein de ténèbres profondes.  Vision de cauchemar. Apparaît ensuite la grande Gaïa ou Gè, la Terre, la Mère universelle d’où tout sera issu, la substance primordiale,la  forme qui sera changée en nouveaux corps (Ovide). « Je chanterai Gaia, Mère de tous, aux solides fondements, très antique, et qui nourrit sur son sol toutes les choses qui sont. Et tout ce qui marche sur le sol divin, tout ce qui nage dans la mer, tout ce qui vole, se nourrit de tes richesses, ô Gaia ! » chante l’Hymne homérique à Gaïa. La Terre devient ainsi le premier élément solide et défini de la création.

La première figure divine des religions de notre partie du monde est en effet une déesse: la Grande Mère, la Déesse Mère, la Terre-Mère, divinité qui  apparaît dès le paléolithique supérieur, cette figure étant apparue dès avant la naissance de l’agriculture en Anatolie, mais prend toute son importance au néolithique Cette image divine sera d’abord importée en Crète par des migrations en provenance d’Anatolie et passera de la Crète à la Grèce continentale de la même manière. C’est une divinité chthonienne, du grec khton, terre, c’est-à-dire relative à la terre et aux régions souterraines. Elle sera personnifiée plus tard dans le panthéon olympien par Déméter, la déesse de l’agriculture. Hésiode nous décrit la grande Gaïa comme s’étendant jusqu’au faîte des montagnes enneigées et plongeant ses racines jusqu’au tréfonds du sombre Tartare, où elle se mélange avec l’abîme sans fond de Chaos. Elle assure, nous dit Hésiode, aux dieux et aux hommes une assise solide et sûre.  Après Gaïa apparaît Eros, l’ordonnateur des générations divines.  Avec Chaos, Gaïa et Eros, les dramatis personae  du drame de la Création sont en place.

Mais dans cette aube de l’Etre, ces immenses instances originelles, asexuées, lourdes de toutes les potentialités de la vie, relèvent encore de l’indifférencié, du confus, de l’informe, écrit JP Vernant, et la fonction de l’ Eros primordial sera de déclencher la genèse car comme l’écrit Aristote, « il fallait que se trouvât dans les êtres une cause capable de donner le mouvement (…) aux choses et les rapprocher! » . Cette cause sera  la sexuation des éléments premiers initiée par Eros.

Le premier acte de la cosmogonie sera la séparation, de la masse de Gaïa principe féminin,  par une sorte de scissiparité, d’un principe mâle, Ouranos, le Ciel étoilé qui porte en lui les corps célestes, puis, de la même façon, de Pontus, la mer agitée, « toutes choses qui demeuraient en elle » (Vernant). Les trois éléments principaux du globe terrestre : le Ciel étoilé, la Terre et la Mer sont ainsi constitués. Faute de partenaire, ces premières « naissances » se font en effet par séparation spontanée de la substance originelle.  Les premiers philosophes présocratiques conserveront le schéma d’un principe initial duquel se séparent des éléments qui formeront le monde, mais ce ne seront pas des dieux, mais des principes physiques. Ici la force génératrice est personnifiée par Eros. Gaïa fait Ouranos aussi immense qu’elle, afin qu’il l’enveloppe et la recouvre toute entière. De leur étreinte ininterrompue sera issue la première génération des dieux : une succession d’êtres terrifiants, les Titans, les Cyclopes et les Hékatonchires (cent-bras), « les plus terribles des enfants », des êtres d’une force et d’une violence irrépressibles car ces premières créatures, bien que divines, sont encore proches de la violence et du désordre du Chaos originel. 

 A mesure qu’ils naissent, Ouranos repousse ses enfants dans les flancs de la Terre car il  a peur qu’ils ne lui prennent sa place. On retrouve cette crainte, sans doute un sentiment très ancien de l’humanité, chez tous les pères primordiaux. Ouranos les enferme dans le ventre de leur mère, Cronos, son fils, mangera les siens comme le montre l’effrayante

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Saturne (Cronos) dévorant ses enfants. Goya

toile de Goya, quant’à  Zeus, il avalera sa première épouse, Métis, lorsqu’elle sera enceinte, et Athéna Pallas, leur fille, la déesse de l’intelligence, naîtra du crâne de son père. 

En attendant Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants. Se produit alors le premier crime fondateur. Mécontente car la genèse est dans l’impasse, Gaïa médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle s’adresse à ses enfants enfermés dans son ventre : « Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes« . Dans ce but, elle remet entre les mains de Cronos, son plus jeune fils, et le plus rusé, une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle même fabriquée. Et quand le grand Ouranos, étendu sur elle de toute sa longueur,  « grand oeil bleu regardant amoureusement la terre » (Th. Gautier), la prend, son fils « étend la main gauche, tandis que de la droite, il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aigues et, brusquement, fauche les bourses de son père pour les jeter ensuite, au hasard, derrière lui « . Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais ouvrant ainsi l’espace et la lumière entre le ciel et la terre. Le Cosmos était constitué.

Quelques mots sur Cronos, le Saturne des Romains. En grec, chronos veut dire temps, et tant que Cronos était enfermé dans le sein de sa mère le Temps s’était arrêté et la Genèse était interrompue. La castration d’Ouranos permet ainsi non seulement la naissance de l’espace et de la lumière mais aussi la reprise de lécoulement du temps, la  succession des générations divines et avec elles la poursuite de la Création. Cicéron rattachera la castration dOuranos à « une antique croyance (qui) sest répandue en Grèce selon laquelle Caelus (Ouranos) a été mutilé par son fils Saturne (Cronos) et Saturne lui même enchaîné par son fils Jupiter (Zeus). Ces fables impies recèlent une explication physique qui ne manque pas de finesse: on a voulu que lélément du ciel le plus élevé, qui est fait déther, cest à dire de feu, et qui engendre toutes choses par lui même, soit dépourvu de cette partie du corps qui, pour procréer, a besoin de sunir à un autre corps. On a voulu que Saturne maintienne le cours et la périodicité du temps. Ce dieu porte précisément en grec le nom correspondant: on lappelle Kronos ce qui équivaut à Chronos, cest à dire un espace de temps. Dautre part on lui a donné le nom de Saturne parce quil est saturé dannées : on imagine en effet quil mange ses enfants parce que la durée dévore les espaces de temps et se gorge insatiablement des années passées ». Cronos, comme beaucoup d’entre nous, ne voulait pas que le temps passe.

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« with its long blade edged like teeth/ he swung it sharply/ and lopped the members of his own father/ and threw them behind him/ to fall where they would ». John Milton

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est  un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que le dieu Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre.  Dans une théogonie orphique le ciel et la terre auraient été créés par la rupture d’un œuf en deux. De l’espace ainsi ouvert s’envola Eros.  En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation collective à l’origine de mythes, que Cornford a attribuée au collective mind et C.G.Jung à l’ inconscient collectif de l’humanité.

Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Ce geste fera, pour toujours, de la main gauche la « mauvaise main », la sinistre. L’organe sanglant retombe d’abord sur la Terre, puis répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. «  Vous vous appellerez les Titans  (du grec titainondas, tendre le bras) parce que vous avez tendu trop haut le bras pour porter la main sur votre père « . Car tendre le bras ou étendre la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

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Les Titans enfermés dans le Tartare.  Gustave Doré

 

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Les gouttes de sang tombées sur la Terre engendrèrent les trois Erynies, ou Furies, terribles déesses de la Justice et de la Vengeance des crimes commis contre la famille (comme celui qui avait été commis contre leur père), appellées aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle, ce qui explique le titre du terrible roman de Jonathan Littell. En effet, les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, «chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliades, Nymphes qui habitent les frênes et qui ont également une vocation guerrière, les lances dont se servent les guerriers, comme celle avec laquelle Achille tuera Hector,  étant faites du bois des frênes. 

Mais, à l’opposé, du mélange du sperme d’Ouranos avec les flots de Pontus, naquit une ravissante déesse que les dieux et les hommes appelèrent Aphrodite, parce qu’elle naquit de l’écume des mers (aphros). Déesse de l’amour et du désir, mais aussi de la tromperie et du mensonge, Aphrodite, née d’un organe générateur et bien que sans mère, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un vers l’autre par le désir amoureux, déclenchant les passions qui devaient enchanter – et ravager – la vie des hommes et des femmes pour toujours.

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Naissance d’Aphrodite. Botticelli

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés,  d’une part la haine, la violence et les massacres, mais aussi, de l’écume des mers, la beauté le désir et la séduction.

Chaos, pour sa part, engendrera, lui aussi de lui même, les forces sombres et chaotiques de l’Univers: Erèbe, les ténèbres du monde souterrain, et Nyx, la nuit du monde des vivants. Elle habite un sombre palais souterrain recouvert de nuages, qu’elle partage avec Jour, qui en sort dès qu’elle y rentre. Ils ne s’y trouvent jamais ensemble. De leur union naîtront l’Ether, la lumière qui entoure les sommets du Mont Olympe où séjournent les dieux, et Héméré, le jour qui succède à la nuit.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision mythique organisée de l’univers divin et humain, alors que jusqu’à lui, les différents récits mythologiques, inspirés certes de thèmes mythiques communs, étaient librement utilisés par les aèdes pour en adapter les récits aux préférences de leurs différents publics et aux lieux où ils étaient récités, sans souci d’ensemble. Si Homère avait le premier parlé des dieux et de leurs multiples interventions dans les affaires humaines, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois « une mythologie savante, une élaboration ample et subtile, qui a toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe »  (JP Vernant). L’usage de l’écriture, que la Grèce avait perdue au cours des siècles obscurs qui suivirent les grandes destructions de la fin du IIè millénaire autour de la mer Egée, mais  qu’elle avait retrouvée  au VIIIè siècle av. JC avec l’adaptation au grec de l’alphabet phénicien, a certainement contribué, par l’effet qu’elle a eu sur l’organisation de la pensée et la fixation des textes, à la construction de cet ensemble grandiose qui nous est toujours familier trente siècles plus tard.

Pour en savoir plus

 

Hésiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle. Site de Philippe Remacle

Mircea ELIADE, « CRÉATIONLes mythes de la création », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 novembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/creation-les-mythes-de-la-creation/

R. Girard. La violence et le sacré. Fayard, Pluriel.

Mircea ELIADE, « MYTHOLOGIESDieux et déesses », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mythologies-dieux-et-deesses/

Hymne homérique à Gaïa. Trad. Leconte de Lisle. https://mediterranees.net/mythes/hymnes/hymne29.html

JP Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007

Ibid. Raisons du mythe in Mythe et société en Grèce ancienne. Oeuvres Vol.1. Editions du Seuil, 2007

FM Cornford. From Religion to Philosophy (1912) Cosimo Classics, 2009

Ibid. Principium sapientiae. Harper Torchbooks. The Academy Library. Harper & Row, Publishers, New York 1965

L. Ferry. Mythologie & Philosophie 1. J’ai lu. Plon, 2016.

Cicéron. De la nature des dieux. Livre II XXV. Les Belles Lettres. Paris, 2018

 

Avertissement

 

« Le mythe raconte une histoire sacrée; il relate un   évènement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements ».   Mircea Eliade

Le mythe raconte ce dont l’humanité ne se souvient pas, comme l’enfant ne se souvient pas de ses premiers temps. Mais ces histoires ne sont pas des inventions aléatoires, car elles sont enracinées dans l’inconscient humain, qui « puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes » comme l’écrit Gaston Bachelard[1]. Le mythe raconte le monde, l’homme, ses passions, son histoire et son destin. Il contient des vérités éternelles qui résonnent jusqu’ aujourd’hui.

Je m’efforce de  raconter de mon mieux quelques unes de ces légendes extraordinaires, de tenter de les situer dans leur histoire et dans leur contexte, et de partager l’émerveillement que je ressens devant ces images d’une force poétique aujourd’hui disparue, sans aucune prétention  scientifique ni universitaire, mais parce que c’est un bonheur. J’y mêle un peu de l’histoire de cette Grèce Ionienne dont les rivages sont ceux de mon enfance.

Les images qui succèdent au mythe, en Ionie, puis à Elée en Italie, lors de la naissance de la philosophie occidentale ne sont pas moins envoûtantes et ce voyage aux origines de la pensée de notre culture est aussi enrichissant que  fascinant.

Je serais reconnaissante au lecteur plus averti que moi de me communiquer toute critique qu’il ou elle pourrait formuler et toute erreur qu’il ou elle pourrait détecter. Elles sont sûrement nombreuses.

Les textes ne sont pas définitifs. Ils sont fréquemment remaniés et certains titres ont été modifiés, voire retirés pour révision. Ainsi, ne revêtent-ils pas « l’identité immuable et pétrifiée de l’écriture » dénoncée par Platon dans le Mythe de Theuth , mais c’est « a work in progress ». Les citations sont en VO quand il s’agit de langues connues de moi.

Bonne lecture.

[1]G. Bachelard La poétique de la rêverie.Quadrige. PUF