Homère ou l’ « Avant-mémoire »

 

 

« L’Avant-mémoire est en papier »  écrivait le grand psychiatre Jean Delay, lorsque, retraité, il se lança dans la recherche des origines de sa famille. La mémoire de l’homme, selon lui, s’arrête aux grand-parents. Au delà, il faut avoir recours à l’écrit. Si l’on se réfère aux sociétés historiques, leur passé est en effet accessible par l’écriture donc par le papier, la tablette ou le papyrus, mais pour les Grecs des siècles obscurs (XIIè – VIIIè av. JC.), qui avaient perdu l’écriture lors des grandes destructions qui entraînèrent la chute de la civilisation mycénienne vers 1200 av. JC., comment faisait-on?

On faisait  « par la bouche et par l’oreille » comme l’écrit Marcel Detienne.

Tous les récits fondateurs des grandes civilisations ont été transmis de bouche à oreille pendant des siècles, avant d’être fixés par écrit dans la forme sous laquelle elles sont parvenues jusqu’à nous, écrit Mircea Eliade. C’est le cas de l’Iliade et de l’Odyssée, mais aussi de l’épopée de Gilgamesh, du Ramayana, du Mahâbhârata, des Védas. La littérature orale définissait aussi la condition humaine, mélangée qu’elle était des aventures des hommes et des interventions parfois intempestives de mille divinités capricieuses ou de démons malins. Avant l’écriture, pendant des siècles,  du temps où les gens n’avaient pas encore la chance d’avoir la télévision, journées et soirées se passaient à écouter et réécouter les contes et les traditions, les épopées et les mythe fondateurs, les proverbes des sages et les citations des poètes, « qui contiennent tout le suc du monde », écrit Raymond Schwab. Ces récits, grands et petits, se transmettaient par le chant  des aèdes.

Qui étaient les aèdes, ces poètes chantants?

Les aèdes étaient les interprètes de Mnémosyne. Mnémosyne était la déesse de la mémoire. Elle avait eu de Zeus à la progéniture innombrable neuf filles, fruit de neuf nuits d’amour, les Muses, auxquelles elle avait transmis sa science, celle de l’avenir et du passé, car seules les Muses savaient « ce qui est, ce qui sera, et ce qui a été ». Dans la Grèce archaïque, tout récit du passé commençait par une invocation aux Muses. « Chante, déesse, la colère d’Achille » s’écrie Homère au début de l’Iliade, et Hésiode, au début de sa Théogonie « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres ». Si l’aède en était l’interprète, c’était la déesse qui parlait par sa bouche, comme le décrit Platon dans l’Ion : « Ce n’est pas, sache-le, par un effet de l’art, mais bien parce qu’un Dieu est en eux et qu’il les possède, que tous les poètes épiques (…) composent ces beaux poèmes (…), puisant à des sources d’où coule le miel, butinant sur certains jardins et bocages des Muses, (…) c’est la Divinité elle même qui parle, qui par leur entremise nous fait entendre sa voix ».

images.jpeg
Mnémosyne et les neuf Muses

 

Homère a été l’aède qui a chanté l’Iliade et l’Odyssée, avant que ces grands poèmes ne soient fixés par écrit. Son génie a été précisément de passer de l’oral à l’écrit,  créant ainsi le premier livre de notre histoire, dans lequel l’homme apparaît pour la première fois, cet Homme Grec dont nous sommes tous les enfants.

Dans son très beau livre sur la tragédie d’Hector Nature and Culture in the Iliad, commenté par JP Vernant dans la préface de l’édition bilingue des Belles Lettres de l’Iliade, James Redfield analyse les caractéristiques littéraires, si on peut dire, du chant des aèdes, analyse qui s’applique notamment aux épopées fondatrices des différentes civilisations. Il souligne la distance qui sépare le monde des évènements héroïques de l’épopée de celui des auditeurs qui l’écoutent, qu’il appelle the epic distance. Le monde de l’épopée est un monde héroïque distinct du monde ordinaire où vivent « les gens ». Ses héros fréquentent les dieux, se battent avec des fleuves qui parlent, des monstres, des géants. Ils ont des chevaux qui les pleurent lorsqu’ils sont tués. La mère d’Achille est une déesse marine qui surgit des flots pour venir le consoler de la mort de Patrocle. C’est un monde de magie qui enchante son public, et c’est une de ses fonctions essentielles.

Mais peut-on considérer l’épopée comme comportant des aspects historiques ? Si elle ne raconte pas le passé, écrit Redfield, l’épopée raconte des histoires qui appartiennent au passé. Un passé qui n’est pas notre temps historique mais un passé mythique, le temps d’in illo tempore, d’il était une fois, le temps de l’avant-mémoire. Toutefois, écrit Redfield, l’art du poète a pour vertu de transformer le mythe en lui attribuant une sorte d’immortalité, une vérité d’un ordre supérieur, une vérité fondatrice, comme par exemple les mythes de la fondation de Thèbes, ou de Rome, ou encore la guerre de Troie et le retour d’Ulysse. C’est pourquoi l’épopée récitée a longtemps joué le rôle de l’histoire tant que la différence entre les deux n’eût pas été faite et que l’histoire proprement dite n’existait pas encore. Les aèdes ont, d’une certaine façon, fait office d’historiens avant l’histoire, tenant leurs légendes de la Muse, qui seule connaît « toutes choses passées, présentes et à venir ».  Bien plus tard, Aristote écrivit dans la Poétique que «  la poésie est plus philosophique et plus sérieuse que l’histoire, car elle parle de l’universel, et l’histoire du particulier » .

Les faits racontés dans l’Iliade, quelques jours d’une guerre qui durait depuis dix ans à Troie, dans l’Hellespont, aujourd’hui détroit des Dardanelles, seraient très antérieurs à l’époque où Homère les chanta. Ils décrivent une expédition de rois mycéniens commandée par Agamemnon, roi de Mycènes,  embarquée à Aulis pour reconquérir la belle Hélène, la femme de Ménélas le frère d’Agamemnon. On a ainsi longtemps pensé que la société décrite par Homère était la brillante société mycénienne, or il semble qu’il n’en soit rien. Les objets, armes, coupes, palais, décrits dans l’épopée ne correspondent en rien aux objets trouvés dans les tombes mycéniennes ni aux restes des gigantesques palais mycéniens. La société mycénienne évoquée dans les tablettes du Linéaire B, l’écriture de Mycènes, n’a rien de commun avec les petits royaumes grecs décrits dans l’Odyssée. Mycènes s’est effondrée  en 1200 av. JC, c’est à dire quatre cents ans avant le siècle où auraient été écrits les poèmes. Ceux-ci contiennent des éléments datant d’une antiquité préhomérique plus récente, remontant aux siècles obscurs qui ont suivi la disparition de Mycènes. Ce sont ces siècles que d’après Moses Finley, Homère aurait décrits,  sans doute mélangés avec des réminiscences historiques et des effets stylistiques.

D’Homère, à vrai dire, on ne sait pas grand’chose. Il serait né en Asie Mineure, peut-être à Smyrne, où je suis moi même née, peut-être à Chios, l’île grecque derrière  laquelle le soleil se couche lorsqu’on est à Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, mais peut-être pas, même si Pindare, le grand poète du Vè siècle, l’appelle « l’homme de Smyrne et de Chios ». Il aurait été aveugle, car les aèdes étaient aveugles dit-on, parce qu’être privé de la vue augmenterait les capacités de la mémoire et permettrait de percevoir  les temps inaccessibles soufflés par Mnémosyne. Mais peut-être pas. On ne sait pas s’il est vraiment l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, ou si l’Odyssée, écrite longtemps après l’Iliade, serait l’oeuvre d’un autre poète, ce qui est généralement admis aujourd’hui. On ne sait même pas s’il a vraiment existé. A notre époque de féminisme débridé, il est amusant de savoir que certains, vu l’importance des personnages féminins dans son oeuvre, ont suggéré qu’Homère était peut-être une femme … On ne sait pas davantage si la guerre de Troie a vraiment eu lieu. Mais qu’importe ? Qu’il ait existé ou non un poète nommé Homère, on ne peut s’empêcher de chérir l’image et la mémoire de cette figure mythique, réelle ou non, dont les poèmes nous ravissent depuis trente siècles.

 

738_cropped_image_of_homer_from_raphaels_parnassus
Dante Homère et Virgile. Raphael. Détail de la fresque du Parnasse.

En réalité nous ne connaissons Homère que par son oeuvre. «  Nous ne savons rien qu’à travers elle. Nous ne connaissons rien avant elle, rien d’elle et rien d’Homère en dehors d’elle » écrit Pierre Guillon. Les poèmes homériques ont sans doute commencé par être  chantés pendant des siècles par des aèdes, répétés jour après jour avec des variantes fonction des goûts du récitant, des exigences de son public, de l’endroit, de l’époque, avant qu’ Homère ne les rassemble en une oeuvre . Jusqu’au jour où, au VIIIè siècle av. JC, lorsque l’écriture réapparut après que les Grecs aient adapté à leur langue l’alphabet phénicien, un groupe de poètes qui se réclamaient d’Homère, les Homérides, fixent les poèmes par écrit.

Ainsi naquit notre littérature.

Ce fut sur l’île de Chios. Chios était (et est toujours) une île ionienne.  L’Ionie était ouverte  à l’est à l’influence des grandes civilisations orientales, mésopotamienne, sémitique, égyptienne et même indienne. C’est de là que les Grecs ont importé leur panthéon, et on a trouvé des points communs entre certaines versions de l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh et l’Odyssée, de même qu’un patrimoine commun de formules existerait chez Homère et dans la poésie sanskrite. Y aurait-il un fonds épique commun entre ces cultures, ou peut-être des archétypes partagés dans un inconscient archaïque universel, comme le suppose C.G. Jung ? “ L’inconscient des hommes ( …) puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes » a écrit Gaston Bachelard.

Après Homère, l’histoire de la culture grecque a été celle d’une lente démystification du monde écrit Redfield, qui commença au VIè siècle en Ionie, sur les terres même d’Homère, avec les philosophes présocratiques.

 

738_jourdy_homere_chantant_ses_vers.jpg
Homère récitant ses poèmes. Jourdy.

Quoi qu’il en soit,  l’Iliade et l’Odyssée demeurent les premiers livres de notre culture qui nous livrent des fragments d’histoire de la Grèce archaïque. Mais, écrit Moses Finley, comme tous les commencements, cette histoire avait un long passé derrière elle qui nous échappe car l’histoire, disait Jacob Burkhardt le grand historien suisse, est « la seule discipline où l’on ne peut jamais commencer au commencement ».

 

Bibliographie

 

JP Vernant. Aspects mythiques de la mémoire in Mythe et pensée chez les Grecs. Œuvres, vol.1. Opus, Seuil 2007.

J. Redfield. Nature and Culture in the Iliad. The tragedy of Hector. Duke University Press.1994

Detienne. L’invention de la Mythologie. Tel. Gallimard 1981.

Platon. Ion  in Œuvres complètes, Vol.I. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard 1966.

Homère. L’Iliade. Trad. Paul Mazon. Ed. bilingue. Les Belles Lettres. 2012.

Mircea Eliade. Littérature orale. In Histoire des littératures, Vol.1. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard 1956.

P. Guillon. Littérature de la Grèce antique. La Pléiade, op. cit.

M.I. Finley.  The world of Odysseus. New York Review Book with Viking Penguin. 1982.

 

 

 

Ionie

 

 

Après la disparition de la civilisation Mycénienne vers 1200 av. JC, anéantie par une succession de catastrophes et d’invasions qui mirent fin aux brillantes civilisations méditerranéennes de l’âge de bronze, la Grèce connut une longue période de  quatre siècles qu’on appela les siècles obscurs, où disparut jusqu’à l’écriture, que Mycènes connaissait pourtant. Des populations venues du Nord s’installèrent dans le Péloponnèse, provoquant une migration de la population grecque vers le sud et la colonisation de la côte occidentale de l’Asie Mineure, l’Ionie. Les colons grecs se mélangèrent aux populations locales et de cette colonisation naquit une brillante civilisation. En dépit de la conquête ottomane au XVè siècle, cette forte présence grecque en Ionie devait durer jusqu’au XXè siècle, lorsqu’Atatürk « reprit »  Smyrne,  jetant littéralement les grecs à la mer, et détruisant la ville dans l’incendie historique du 13 septembre 1922.

 

smyrne--2-.jpg
Les Quais de Smyrne au début du XXè siècle

Eschyle raconte dans ses tragédies Les Suppliantes et Prométhée enchaîné que le nom de l’Ionie lui serait venue de la nymphe Io, fille du fleuve Pénée, et l’objet d’une étrange histoire. Zeus s’en était épris, et l’ avait invitée à le suivre dans l’ombre des grands bois. Mais elle s’enfuit. Zeus tenta de la retenir, lui dit qu’il n’était pas n’importe qui : « c’est moi qui tiens dans ma main / les grand sceptres du ciel, c’est moi qui envoie les foudres vagabondes. Ne fuis pas! » (Ovide). Mais elle fuit quand même. Cependant Héra, soeur et épouse de Zeus à la jalousie légendaire cherchait son mari. Ne le trouvant pas, elle s’étonna que la surface de la terre soit cachée par d’épais nuages noirs et, le connaissant bien, soupçonnait fort que son frère et époux tramait quelque chose là dessous. Zeus, inquiet, devinant les agissements de sa femme et pour protéger sa belle nymphe, transforma celle ci en  » radieuse génisse « . Mais même en vache Io restait belle, et Héra, dans sa colère, lui envoya un taon qui la torturait en permanence. Pour lui échapper, la malheureuse bête se jeta à l’eau, remonta la mer Ionienne à la nage, et traversa le détroit qui sépare l’Asie de l’Europe, lequel, pour cette raison, fut nommé Bosphore, c’est-à-dire Passage de la Vache.

 

Unknown
Ambrogio Figino

 

Je suis née en Ionie, à Smyrne, aujourd’hui Izmir, en Turquie.

C’est peut-être à Smyrne que naquit la littérature grecque au VIIIè siècle av. JC quand s’amorça le long passage de la littérature orale, celle de la mémoire, à la littérature écrite, celle de la transmission de la pensée et du savoir. A Smyrne, en effet, se serait levée la première et la plus brillante étoile de la littérature occidentale. Bien qu’il règne une grande incertitude  sur sa vie et même sur sa personne, on s’accorde à penser qu’Homère serait né à Smyrne et que c’est sur l’île de Chios, en face de l’actuel Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, qu’auraient été rédigés l’Iliade et  l’Odyssée, ces poèmes éternels dont on a pu dire qu’ils sont la source de toute la littérature occidentale. Il semblerait que ce soit la vie Ionienne des siècles obscurs qu’Homère décrit dans ses poèmes, en filigrane à la guerre. Et justement, un peu plus au nord de l’Ionie proprement dite, en Troade, les ruines de ce qui aurait été la ville de Troie surplombent l’entrée du détroit des Dardanelles, l’Hellespont des Grecs, où se déroula la guerre de Troie, mais aussi, près de quatre mille ans plus tard, la terrible bataille de Gallipoli en 1915 entre l’empire Ottoman et la France et l’Angleterre. Le site de Troie a été un lieu de pèlerinage  tout au long de l’histoire. Alexandre vint y honorer Achille, le proclamant « heureux d’avoir rencontré Homère comme héraut de ses hauts faits ». Jules César, l’empereur Julien l’Apostat,  jusqu’à Mehmed II, le conquérant de Constantinople et bien d’autres encore vinrent honorer les tombes des héros légendaires. 

 

depositphotos_77907128-stock-photo-the-ruins-of-the-legendary
Ruines présumées de la ville de Troie à Hisarlik en Turquie

Mais il n’y a pas qu’Homère.

Car c’est en Ionie que s’opéra, au VIè siècle av. JC., une évolution fondatrice de la pensée occidentale quand les philosophes présocratiques traduisirent la succession des générations divines de la mythologie en termes de développement d’une nature qu’ils appelèrent la physis. C’est en Ionie en effet que naquit la philosophie, cette invention grecque qui nous transmet aujourd’hui encore un message toujours actuel malgré la succession des siècles.  Si Homère serait né à Smyrne, Thalès, Anaximandre et Anaximène venaient de Milet, et Héraclite d’Ephèse. Pythagore naquit sur l’île de Samos, qui fait face à la côte turque. Les philosophes présocratiques initièrent cet immense tournant intellectuel qui, s’éloignant du symbolique et de l’irrationnel, s’engagea progressivement dans la pensée dite positive. C’est aussi en Ionie que naquit l’Histoire, quatre cents ans plus tard car Hérodote, le premier historien, naquit à Halicarnasse, aujourd’hui la station balnéaire à la mode de Bodrum. La dialectique du mythos et du logos a commencé en Ionie. Elle dure toujours.

Ephesos,_Turkey_HDR
Ephèse. La bibliothèque de Celsius.

 

 

Bibliographie

Jacques Lacarrière. En cheminant avec Hérodote. Seghers, Paris, 1981

Ovide. Les Métamorphoses. Livre I. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre. Paris 2017

Jacqueline de Romilly. Pourquoi la Grèce ? Editions de Fallois. Paris. 1992

Pierre Vidal-Naquet. Postface à l’Iliade d’Homère. Folio Classique. Gallimard 1975

 

Déméter et le Printemps

 

L’ histoire de Déméter et de sa fille bien aimée Perséphone, qui lui fut ravie, nous est contée dans l’Hymne homérique à Déméter, attribué à Homère mais dont il n’est sans doute pas le véritable auteur.

Déméter à la belle chevelure, également appelée Cérès par les Romains, était la Déesse de la végétation. Elle est l’expression grecque de la Déesse Mère, divinité qui remonte au néolithique et célèbre la fertilité, la fécondité et la vie éternelle. De telles figures féminines, peut être déjà considérées comme des divinités, ont été retrouvées dès le Gravettien, culture du Paléolithique supérieur remontant à vingt ou trente mille ans av. JC. et dont fait partie la célèbre Vénus de Willendorf,  Vénus stéatopyge aux formes si généreuses que Facebook a cru nécessaire d’en censurer la photo. Ces personnages féminins sont parmi les premières manifestations religieuses, et portent dans leurs vastes formes les germes de toute la puissance créatrice de l’humanité.

images-1.jpeg
Vénus de Willendorf. Gravettien. Musée d’Histoire naturelle de Vienne.

En bonne Déesse Mère, Déméter fit don aux humains du blé, leur apportant ainsi l’agriculture et avec elle la civilisation, car c’est l’agriculture qui a civilisé les hommes et pour les Grecs, l’homme mangeur de pain était civilisé, alors que l’homme non mangeur de pain était un barbare.  Son image serait inspirée de celle d’Isis, la déesse Mère des Egyptiens, soeur et épouse d’Osiris. Déméter était une grande et puissante déesse. « La première, Cérès, du soc courbé a ouvert la terre / la première elle a donné des fruits et de doux aliments aux terres, / (…) tout est cadeau de Cérès, / c’est elle qu’il faut chanter » dit la Muse dans les Métamorphoses d’ Ovide.

Dans une des théogonies « alternatives » d’Orphée, Déméter est la mère de Zeus, puis son épouse et enfin sa fille, laquelle donnera naissance, de ses oeuvres, à Dionysos, le dernier dieu du Panthéon olympien. C’est dans tous les cas une figure essentielle de la genèse du monde et de la civilisation.

Dans la famille olympienne, Déméter était  fille de Cronos et de Rhéa, donc petite fille de Gaïa et d’Ouranos, les Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode). Dans l’inceste généralisé de ces premières hiérogamies, de Zeus elle eut une fille, Perséphone  aux chevilles légères, Proserpine pour les Romains, ou encore Koré, c’est à dire jeune fille en grec (koritsi en grec moderne). Perséphone était très belle et Hadès, le frère de Zeus lequel dans le partage du monde en trois lui avait attribué le domaine des Morts, en tomba amoureux. Zeus autorisa le dieu à  prendre sa nièce pour épouse, et par une belle journée de printemps où Perséphone jouait avec ses amies les Océanes dans les prairies en fleur, la grande Gaïa, la  Mère originelle, souhaitant faciliter les desseins d’Hadés son petit fils, et toujours aussi perfide qu’elle l’avait été avec son époux Ouranos, fit apparaître un Narcisse, « cette plante charmante qu’admirent également les hommes et les dieux«  Enchantée à la vue de cette fleur divine, Perséphone se pencha pour la cueillir. A l’instant même la terre s’ouvrit sous ses pieds, Hadès surgit sur son grand char doré, la saisit et s’engloutit avec elle dans les Enfers, le pays sans retour.

13-528976
François Boucher – L’enlèvement de Perséphone.

Disparaissant dans les ténèbres Perséphone poussa un grand cri qui retentit jusqu’au sommet de l’Olympe et dans la profondeur des mers. Mais Zeus ne l’entendit pas, ou ne voulut pas l’entendre. N’entendirent son cri que Hécate au long voile, déesse de la Lune, et Hélios le brillant Soleil, qui à ce moment, dans son temple, recevait les offrandes des mortels.  Mais Déméter l’entendit aussi. Epouvantée, elle se couvrit la tête d’un grand voile bleu sombre, car « il n’est pas de plus noire vêture » dit Homère. Elle parcourut la terre et les mers à la recherche de sa fille pendant neuf jours et neuf nuits. Pendant tout ce temps, elle ne se nourrit pas et ne lava pas son corps. Mais quand la dixième aurore se leva, Hécate se présenta à elle et lui dit:  » Auguste Déméter,  déesse des saisons et des moissons, lequel des dieux ou des mortels a enlevé  Perséphone, et remplit ainsi votre âme de chagrin? Je viens d’entendre sa voix; mais je n’ai pu apercevoir le ravisseur ». Et à la suggestion d’Hécate les deux déesses, tenant dans leurs mains des torches allumées, s’envolèrent pour se rendre auprès d’Hélios, le Soleil, qui voit tout des dieux et des hommes. Déméter lui adressa alors cette supplique: « Soleil! (…) prenez pitié de ma douleur, ( …) vous qui du haut des cieux éclairez de vos rayons et la terre et les mers, dites-moi avec sincérité, divinité chérie, si vous avez découvert quelque chose, et quel est celui des dieux et des hommes qui a saisi ma fille et l’a enlevée loin de moi ». Le Soleil, qui avait tout vu, lui apprit la vérité: « C’est Zeus, dieu des nuages, qui permit à Hadès de nommer votre fille sa tendre épouse, quoique son oncle paternel ». Alors Déméter entra dans une grande colère. Comme Achille s’isolera sous sa tente quand la belle Briséis lui sera enlevée, abandonnant le combat, Déméter déserta l’Olympe et la société des dieux, et, s’enveloppant de son sombre manteau, changeant ses traits et semblable à une vieille pauvresse « privée des faveurs de Vénus« , elle se mit à errer de par le monde. Elle négligea ses fonctions divines et laissa la terre à l’abandon. Toute végétation disparut. Les arbres perdirent leurs feuilles et leurs fruits, de la terre craquelée la graine ne sortait plus, hommes et animaux ne trouvaient plus à se nourrir. Une grande désolation s’abattit sur le monde.

Déméter parvint à Eleusis où elle s’arrêta et s’assit, accablée de fatigue et de chagrin, sous un olivier, près d’un puits où les gens venaient boire. Un groupe de quatre belles jeunes filles s’en vinrent chercher de l’eau. C’étaient les filles du roi d’Eleusis, Céléus. Emues par le spectacle de sa misère, elles s’approchèrent de la déesse pour lui offrir de l’aide, sans la reconnaître « car il est difficile aux mortels de reconnaître les dieux« . Se présentant comme une nourrice, elle leur dit :  » Prenez pitié de moi jeunes filles; ayez de la bienveillance pour moi, enfants chéris, jusqu’à ce que j’arrive dans la maison d’un homme ou d’une femme où je remplirai avec plaisir tous les devoirs qui conviennent à une femme âgée ». Alors la plus belle des filles de Celéus lui répondit: « … racontons fidèlement cette histoire à notre mère, la vénérable Métanire, car en ce palais il est un fils que mes parents ont eu dans leur vieillesse, un jeune enfant qu’ils désiraient de toute leur âme et chérissent avec tendresse. Si notre mère l’accepte, vous pourrez l’élever jusqu’à son adolescence, et en serez récompensée si richement que toutes les femmes en vous voyant envieront votre sort« . Déméter approuva ce dessein d’un signe de tête, car c’est ainsi que les dieux signifiaient leur approbation.  Les quatre filles l’emmenèrent chez leur mère, la reine Métanire, qui berçait son nouveau-né Démophon. Quand elle franchit le seuil de la maison Déméter parut soudain plus grande, « emplissant la porte d’un éclat divin ». Impressionnée, Métanire lui offrit des mets succulents mais elle resta à l’écart, silencieuse, assise sur un siège recouvert d’une peau de brebis, couverte de son grand voile bleu et refusa toute nourriture tant sa douleur était profonde. La reine Métanire  s’adressa à elle avec ces mots : » Salut, étrangère. Je ne puis croire que vous soyez issue de parents obscurs: vous êtes certainement née de héros illustres; vos yeux sont resplendissant de grâce et de pudeur comme ceux des rois qui rendent la justice (…) Ayez soin de ce fils que les Immortels m’ont accordé dans ma vieillesse à l’instant où je ne l’espérais plus. » Et Déméter lui répondit : « …Oui, je recevrai votre fils comme vous le commandez et je l’environnerai de tels soins que jamais maléfice dangereux, jamais plante mauvaise, ne pourront le troubler. D’ailleurs je sais un remède plus puissant que toutes les plantes coupées dans les forêts, je sais un préservatif infaillible contre les sortilèges ». Ayant dit, elle prend l’enfant dans ses bras, qui aussitôt se pend à son sein parfumé.

S’attachant à l’enfant, la déesse lui prodigua des soins pareils à ceux des enfants des dieux, voulant le rendre immortel comme la fille qu’elle avait perdue. Le jour elle le nourrissait d’ambroisie comme le fils d’un dieu, et toutes les nuits, elle le purifiait dans un grand feu de tout ce qu’il comportait de mortel, le préparant ainsi à l’immortalité. Mais une nuit Métanire surprit son fils dans les flammes où le tenait Déméter. Elle poussa un cri d’horreur et s’écria : »O mon fils, Démophon,c’est ainsi que l’étrangère te jette dans le feu, me livrant au deuil, aux chagrins les plus amers! » Alors Déméter, dans une grande colère, arracha l’enfant des flammes et le laissa tomber à terre en proférant ces mots:   « Aveugles mortels, vous ne voyez jamais ce que la destinée vous amène, que ce soit en bien ou en mal ! Ta colère a ruiné mon œuvre.(…)  J’aurais fait de ton fils un être immortel et sans âge, je l’aurais doué d’une gloire éternelle , maintenant il ne pourra plus échapper à la mort et à la destinée, mais il jouira toujours d’un grand honneur car je l’ai pris sur mes genoux et il s’est endormi dans mes bras. Car oui, je suis la grande Déméter, pleine de gloire, je fais la joie et le bonheur des dieux et des hommes. Que près de la ville et de ses murs élevés tout le peuple me bâtisse un temple avec un grand autel sur la haute colline! Je vous enseignerai les Mystères, vous les célébrerez avec piété et vous apaiserez ainsi mon âme. » Ayant dit, elle se métamorphosa, secoua sa vieillesse, « la beauté l’enveloppa comme un souffle et un parfum délicieux s’exhala de sa robe odorante ; un éclat lumineux rayonna tout autour de son corps immortel de déesse ; ses cheveux blonds tombèrent sur ses épaules et la maison fut envahie d’une lumière éclatante, comme sous l’effet de l’éclair de la foudre», car la divinité des dieux s’exprimait par l’éclat de la lumière qui émanait de leur personne.

Alors le roi Céléus réunit son peuple et lui ordonna d’élever à la déesse un temple et un autel sur le sommet de la colline, et dans ce temple, se déroulèrent chaque année les Mystères initiatiques d’Eleusis qui permettaient aux seuls initiés de survivre sans souffrance dans le royaume souterrain des morts car « Trois fois heureux ceux qui, parmi les mortels, sont arrivés chez Hadès ayant vu ces cérémonies, car à eux seuls il est alors donné de vivre: aux autres, tous les malheurs! » (Sophocle, cité par Rhode).

Cependant, Zeus et ses collègues olympiens commençaient à s’inquiéter de la disparition de toute nourriture sur la terre, que Déméter dans sa douleur maintenait aride et dépourvue de toute végétation. Ils n’étaient pas affectés par la faim car les dieux se nourrissent d’ambroisie, mais ils craignaient de voir disparaître l’humanité et avec elle les offrandes et les sacrifices dont elle les honorait. Alors Zeus appela Iris, déesse de l’arc en ciel et messagère des dieux, et la chargea d’un message pour Déméter. Iris franchit l’espace d’un vol rapide et la trouva la Déesse assise dans son dans son temple d’Eleusis, enveloppée dans son grand manteau d’azur, ruminant son chagrin et sa colère. Elle lui dit : « Ô grande Déméter, Zeus le Très-Sage t’appelle à revenir dans le concert des dieux éternels, reviens avec moi, écoute son message afin que soit accompli ce qu’il désire ! » Mais Déméter ne voulut rien entendre. Sa douleur était si grande qu’elle jura de ne jamais remettre pied sur l’Olympe ni de laisser sortir à nouveau le grain de la terre tant que sa fille aux doux regards ne lui serait pas rendue. Tous les dieux se succédèrent à son chevet et lui portèrent des présents, en vain. Voyant cela, Zeus appela Hermès à la baguette d’or et le chargea de descendre dans les enfers déployer son art de la persuasion et de l’insinuation pour obtenir d’Hadès qu’il rende Perséphone à la lumière pour que sa mère la revoie et que la nature reprenne son cours. Hermès s’élance dans le sombre Tartare, et trouve Hadès, assis sur sa couche à côté de sa jeune épouse à la triste figure et lui dit : «  Hadès à la noire chevelure, roi des ombres, Zeus m’ordonne de conduire la chaste Perséphone en dehors de l’Erèbe, au milieu de nous, afin que Déméter, revoyant sa fille, abandonne sa colère envers les Immortels. Car cette déesse a le terrible dessein d’anéantir la race des mortels en cachant la semence au fond de la terre, et de détruire ainsi les honneurs des divinités. »

2014-10-03-demeterpersephoneasiaminor100BC-thumb
Démeter et Perséphone. Terre cuite

Il dit, et Hadès obéit. Il donna l’ordre à Perséphone de repartir avec le messager de Zeus mais, avec un sourire sournois, avant de la laisser partir lui fit manger un pépin de grenade. Or, quiconque ayant séjourné dans les enfers et y ayant consommé de la nourriture devait obligatoirement y revenir un jour. Hadès s’assurait ainsi que sa belle épouse lui reviendrait. Ayant mangé le pépin de grenade elle monta sur le char doré d’Hadès et, conduite par Hermès, le dieu aux semelles de vent, s’élança pleine de bonheur vers la lumière et sa mère bien aimée. Ils franchirent ainsi les monts et les mers et ne touchèrent terre qu’une fois parvenus à Eleusis, où Démeter ruminait son chagrin. Quand elle les vit, elle se précipita vers sa fille qui se jeta dans ses bras. L’étreignant elle lui demanda, inquiète : « Chère enfant, n’as-tu goûté aucune nourriture auprès du roi des morts, car s’il en était ainsi, tu pourrais désormais toujours demeurer auprès de moi, auprès du redoutable Zeus, ton père, et tu serais honorée de tous les dieux. Mais si tu as goûté de quelque nourriture, (…) alors tu consacrerais le tiers de l’année à ton époux, et (…) à l’époque où la terre enfante les fleurs odorantes et variées du printemps, tu reviendras des obscures ténèbres. » « Mère, répondit Perséphone, je vais tout vous dire avec sincérité. Lorsqu’Hermès, le messager de Zeus, est venu me faire sortir de l’Érèbe et me ramener à vous pour calmer votre colère, je me suis élancée avec joie ; mais Hadès m’a donné en secret un pépin de grenade, délicieuse nourriture, et m’a forcée à le manger avant de partir».

Alors la divine Rhéa, l’épouse de Cronos et mère de Zeus et de Déméter, descendit de l’Olympe chercher sa fille et sa petite fille pour les ramener dans le concert des dieux. Elle dit à Déméter: « Ma fille, Zeus, maître de la foudre, vous ordonne de venir reprendre votre place au sein des Immortels et vous promet de vous rendre tous les honneurs que vous désirez au milieu des divinités. Il a décidé que Perséphone demeurera la troisième partie de l’année dans les sombres demeures et le reste avec toi et les autres dieux. Viens donc, mon enfant, laisse toi fléchir par ces promesses, ne sois pas plus longtemps irritée contre Zeus, et rends les fruits nourrissants de la terre aux mortels. »

Et Déméter accepta enfin de rejoindre ses pairs et d’exercer les pouvoirs de sa divinité, et c’est ainsi que chaque printemps, Perséphone remonte du sombre Erèbe à la lumière du soleil, et Déméter, retrouvant sa fille bien aimée, fait sortir la graine du sein de la terre, la recouvre de moissons abondantes, fait pousser les feuilles aux arbres et les fruits qui font ployer leurs branches , régale hommes et animaux, les Immortels reçoivent leurs présents et les saisons se déroulent à nouveau selon la volonté des dieux.

Le_printemps
Botticelli. Le Printemps

Mais si dans cet Hymne à Déméter Perséphone apparaît comme une tendre jeune fille aimant sa mère, elle n’en fut pas moins « l’horrible Perséphone » (Homère), la redoutable déesse des Morts.

Bibliographie

J. Macpherson. Spring and Winter. Demeter and Persephone in N. Frye and J. Macpherson Biblical and classical Myths. The Mythological framework of Western Culture. University of Toronto Press.

Hymne à Déméter. Kulturica.com/k/litterature/homere/hymne-a-demeter/

Le Paradoxe Féminin

 

 

Rémy de Gourmont, dans ses belles Promenades littéraires, consacre un chapitre à « La femme naturelle ». Il y critique avec vigueur un texte de Choderlos de Laclos sur l’éducation des femmes dont il attribue la teneur aux idées de Rousseau sur l’ « état de nature », qu’il juge délirantes. Il écrit : « La femme naturelle est admirablement faite pour remplir toutes les fonctions de la maternité. Mais est-elle capable d’amour, au sens délicat que nous donnons à ce mot ? … La femme naturelle ignore nécessairement la passion ; elle ignore même le choix. Enfin, c’est un pur animal (sic). On ne sait pas si elle parle. A quoi bon d’ailleurs et que dirait-elle ? » Il ajoute : « La femme naturelle ! Pourquoi aller la chercher si loin ? La femme est toujours naturelle, ici ou là, à Paris ou en Guinée ». On a tout même du mal à imaginer Oriane de Guermantes sous les traits de la « femme naturelle ».

Par une belle journée d‘octobre, Virginia Woolf traversait une pelouse dans une grande université anglaise, disons Oxbridge, quand soudain une silhouette masculine surgit en gesticulant, lui intimant l’ordre de quitter immédiatement cette pelouse qui était réservée aux membres de l’université (des hommes bien sûr, les femmes n’y étant pas admises à l’époque). Irritée, elle obtempéra. Une question lui vint alors à l’esprit: comment expliquer le paradoxe entre le statut social de la femme dans les sociétés occidentales d’alors et les personnages féminins immortels qui remplissent la littérature classique, écrite par des hommes. Et elle cite le passage suivant d’un livre de F. Taylor qui vaut d’être reproduit en entier:

«  It remains a strange and almost inexplicable fact that in Athena’s city, where women were kept in almost Oriental suppression as odalisques or drudges, the stage should yet have produced figures like Clytemnestra and Cassandra, Atossa and Antigone, Phèdre and Medea, and all the other heroines who dominate play after play of the ‘misogynist’ Euripides. But the paradox of this world where in real life a respectable woman could hardly show her face alone in the street, and yet on the stage equals or surpasses man, has never been satisfactorily explained. In modern tragedy the same predominance exists. At all events, a very cursory survey of Shakespeare’s work (…) suffices to reveal how this dominance, this initiative of women, persists from Rosalind to Lady Macbeth. So too in Racine; six of his tragedies bear their heroine’s names; and what male characters of his shall we set against Hermione and Andromaque, Phèdre and Athalie ?”.

Virginia Woolf poursuit : « Indeed, if a woman had no existence save in the fiction written by men, one would imagine her a person of utmost importance; very various; heroic and mean; splendid and sordid; infinitely beautiful and hideous in the extreme; as great as a man, some think even greater. But this is woman in fiction. In fact … she was locked up, beaten and flung about the room. A very queer, composite being thus emerges. Imaginatively she is of the highest importance; practically, she is completely insignificant. She pervades poetry from cover to cover. … She dominates the lives of kings and conquerors in fiction; in fact she was the slave of any boy whose parents forced a ring upon her finger. Some of the most inspired words, some of the most profound thoughts in literature fall from her lips; in real life she could hardly read, could scarcely spell, and was the property of her husband”.

Peut-être ces grands hommes portaient-ils dans leur inconscient, en imaginant ces femmes immortelles, le souvenir oublié de leur mère, “cet autre préhistorique et inoubliable qu’aucune personne venant ultérieurement n’arrivera plus à égaler ».

 

 

Bibliographie

 

Rémy de Gourmont. Promenades littéraires. Tome 1. Mercure de France

Viginia Woolf. A room of one’s own. The Hogarth Press.

FL Lucas Tragedy cité par V. Woolf op. cit.

Freud Lettres à Fliess cité par JY Tadié dans Le lac inconnu Gallimard

 

 

L’Invention de la Femme. Pandore

 

 

« Zeus qui gronde dans les nues, pour le grand malheur des hommes mortels, a créé les femmes que partout suivent œuvres d’angoisse, et leur a, en place d’un bien, fourni tout au contraire un mal. »

Hésiode. Théogonie.

Dernier acte du mythe de Prométhée, pour punir les hommes de disposer du feu dont la Destinée voulait qu’il soit seul détenteur, Zeus ne put imaginer de pire châtiment que d’inventer la femme.

« Fils de Japet, s’écria-t-il, s’adressant à Prométhée qui avait volé le feu pour le donner aux hommes, ô le plus habile de tous les mortels ! Tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés jusqu’au fond de leur âme, chérissant leur propre perte.  » Et sur ses instructions  Héphaïstos, le dieu des forges, l’orfèvre divin, forma avec de la terre une figure merveilleuse semblable à une chaste vierge, modelée à l’image des déesses puisqu’il n’y avait pas encore de femmes. Athéna la revêtit d’une blanche tunique et posa sur le sommet de sa tête un voile admirable ; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvelles et d’une couronne d’or qu’Héphaïstos avait fabriquée de ses propres mains. Sur cette couronne il avait ciselé les nombreux animaux que la terre et la mer nourrissent dans leur sein ; le tout brillait d’une grâce merveilleuse, et ces diverses figures paraissaient vivantes. Chaque dieu lui fit présent de son propre talent, et on l’appela Pandore. Ainsi présentée au panthéon olympien, cette première jeune fille de l’histoire était si belle que l’on ne pouvait la contempler sans être envoûté par sa beauté, son charme, son charisme. On pense à Marilyn Monroe présentée aux grands producteurs de Hollywood: « a sculpted doll, yet she’s moving. She’s animated and smiling and clearly very very happy to be among such exalted company » (Joyce Carol Oates). Mais contrairement à la plus belle actrice du monde, le caractère qui se cachait derrière cette poupée-ci était tout autre. Car si elle reçut le don de la parole pour lui permettre de converser avec l’homme qui serait son compagnon, Hermès lui en enseigna l’usage pour proférer le mensonges, la tromperie la perfidie et la cupidité, tous enfants de Nuit, la fille de Chaos, laquelle, avec tous les principes malfaisants du monde, avait aussi engendré le mensonge et  la tromperie, sans doute liés au principe féminin dans l’esprit des Anciens car de semblables qualificatifs avaient aussi accompagné Aphrodite lors de sa naissance dans l’écume des eaux. Pour les Anciens, toute femme était fille de Nuit.

Une fois créé ce mal si beau,  Zeus l’amena où se trouvaient les dieux et les hommes. Tous s’émerveillèrent à la vue de ce piège fatal destiné aux humains, mais ce fut « de celle là qu’est sortie la race, l’engeance maudite des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels » se lamenta Hésiode.

 

images-1
Eva Prima Pandora – Musée du Louvre

 

Zeus, non sans arrière pensées, offrit Pandore pour épouse à Epiméthée, le frère de Prométhée. Bien que ce dernier ait prévenu son frère de ne jamais accepter de Zeus un quelconque présent, car son intention ne pouvait être que de leur nuire, Epiméthée l’étourdi, ébloui par la beauté de la jeune fille, l’accepta. Elle lui fut livrée avec une grande boîte qu’elle avait pour instruction divine de ne jamais ouvrir. Certains disent qu’au contraire, Zeus lui avait ordonné de l’ouvrir, parce qu’il désirait ce qui en advint, et que c’est pour cela même qu’il l’avait faite fabriquer.

Donc un jour où Pandore tenait entre ses mains sa grande boîte, ne pouvant résister à la curiosité, défaut féminin qui faisait avec elle son entrée dans le monde, elle l’ouvrit, et les maux terribles que la boîte renfermait en jaillirent dans un épais nuage qui se répandit sur la terre. Effrayée, Pandore referma précipitamment le couvercle, mais trop tard. Ne resta que l’espérance. Et depuis ce jour, mille calamités s’abattent sur les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, de violence et de haine,  les maladies se plaisent à tourmenter les mortels jour et nuit, les hommes vieillissent et connaissent la mort.

 

images
John William Waterhouse

 

La boîte de Pandore eut deux conséquences importantes pour l’humanité. Non seulement  tous les malheurs s’abattirent sur elle mais l’introduction de Pandore dans un monde peuplé d’hommes qui jusque là venaient à être spontanément, sans l’intermédiaire d’une femme, fit que dès lors, comme la naissance d’Aphrodite avait fait que le processus générateur des dieux s’effectuât désormais par l’union de deux principes sexuels contraires, de même, c’est de l’union des hommes avec la race maudite des femmes que dépendra désormais la reproduction humaine. L’homme sera obligé de prendre femme s’il veut se reproduire, attirant ainsi sur sa tête non seulement tous les malheurs qu’elle apporte avec elle mais mourant d’épuisement par le labeur que lui impose l’avidité du ventre insatiable de sa femme, se lamente Hésiode.

Nul ne peut échapper à la volonté de Zeus.

 

Bibliographie

 

Hésiode. Théogonie

JP Vernant. Les semblances de Pandora in Entre Mythe et Politique . Oeuvres. Opus. Seuil

JP Vernant. L’univers, les dieux, les hommes. La Librairie du XXè siècle. Seuil. 1999

Joyce Carol Oates. Blonde. Fourth Estate. London. 2000

Prométhée et la Condition humaine

 

« Il fut jadis un temps où les dieux existaient mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la Terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre .

Platon

 

Il n’y a pas de version unique de la création de l’homme dans la mythologie grecque comme celle de la Bible. Certains, comme Ovide, l’ont attribuée à Prométhée: « Et l’enfant de Japet mélange la terre aux eaux de pluie / la modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout. / Alors que les autres animaux, courbés, regardent la terre, / il donne à l’homme une tête qui se lève,  il lui ordonne / de voir le ciel et de dresser haut son visage vers les étoiles. » Il en fait ainsi la seule espèce mortelle qui puisse regarder la lumière, jusque là réservée aux dieux. Athéna, fille de Zeus, lui insuffla l’esprit. Mais qu’il ait ou non créé l’espèce humaine, Prométhée a joué dans son destin un rôle dont l’écho parvient encore jusqu’à nous.

promethee-humains
Prométhée crée les hommes

Prométhée était un dieu de la deuxième génération. Il était le fils de Japet, lui même fils d’Ouranos et de Gaïa, donc un Titan, un petit-fils des Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode), mais contrairement à ses frères, il avait aidé Zeus dans la terrible guerre que celui-ci leur avait livré pour conquérir le pouvoir suprême, et dont la violence avait fait trembler l’Olympe. Avec l’aide de Prométhée, Zeus avait remporté la victoire, mais la méfiance régnait entre les deux dieux, chacun sachant que l’autre était rusé, et poursuivait ses propres desseins. Le dessein de Zeus était le pouvoir suprême, et Prométhée personnifiait dans cet aréopage olympien un principe de contestation, car il était attaché au progrès de l’espèce humaine, il était le premier philanthropos. Or Zeus craignait que cette espèce bâtarde, à mi-chemin entre les dieux et les bêtes, ne représente un danger pour sa toute puissance. Il voulait donc la faire disparaître, mais c’était compter sans Prométhée.

Hésiode nous raconte comment Zeus peu après sa victoire, jeune maître de l’Univers, avait rassemblé les dieux et les hommes  dans la plaine de Méconé pour répartir entre eux les biens et les domaines, car la Moire, déesse antique de la  Destinée, à laquelle  Zeus lui même devait obéir, voulait que chaque dieu règne sur un domaine précis et n’en déborde jamais. C’est ainsi qu’il divisa le monde en trois, les Cieux et le pouvoir suprême pour lui, et pour ses deux frères les eaux pour Poseidon et les enfers pour Hadès. C’était encore au temps heureux où les hommes vivaient avec les dieux et partageaient leur repas à la même table. Ils naissaient spontanément de la terre et y retournaient à leur mort, comme les végétaux, sans avoir connu ni la maladie ni la vieillesse. Ils vivaient sans travailler, il n’y avait pas encore de femmes pour les embêter, bref, c’était le bon vieux temps.

Le sacrifice d’un grand boeuf fut donc organisé à Méconé pour le partage des biens entre hommes et dieux.  Ce fut le premier sacrifice de l’histoire et Prométhée fut chargé par Zeus de l’organiser. Un grand boeuf fut égorgé et les parts de l’animal sacrifié réparties entre les dieux et les hommes par Prométhée.  Mû par son amour de la race humaine, Prométhée dissimula la viande dans la peau rebutante de l’estomac pour la lui attribuer, et rassembla les os couverts de graisse dans une présentation appétissante qu’il présenta à Zeus. Ainsi fut instauré un régime alimentaire qui séparait les hommes des dieux en attribuant les substances carnées, nourriture périssable, aux hommes mortels qui en avaient besoin pour vivre, et en laissant aux dieux le parfum des os brûlés , des aromates et des substances incorruptibles réservées aux immortels qui vivaient de nectar et d’ambroisie. Ce fut une première définition de la condition humaine.

Mais Zeus, qui savait tout, avait prévu le coup. Il en fut irrité. Il dit à Prométhée, ironique: « Fils de Japet, ô le plus illustre de tous les rois, ami ! avec quelle inégalité tu as divisé les parts! » Prométhée répondit: « Glorieux Jupiter ! ô le plus grand des dieux immortels, choisis entre ces deux portions celle que ton coeur préfère. » Zeus entra alors dans une grande colère et décida de châtier l’insolent en enlevant aux hommes l’usage du feu sans lequel ils ne pouvaient se nourrir, l’omophagie, c’est à dire la consommation non pas d’homosexuels mais de viande crue (de omos: cru), étant interdite aux humains car considérée comme bestiale. Mais Prométhée ne l’entendit pas ainsi. Il pénétra subrepticement dans les forges d’Héphaïstos et d’Athéna et emporta au creux d’une férule une semence de feu  qu’il donna aux hommes et qui se révéla être pour eux « le maître de tous les arts, un trésor sans prix« . Or le feu et la foudre étaient exclusivement réservés à Zeus, dont ils exprimaient la divinité toute puissante. Prométhée avait commis un sacrilège, qu’on peut comparer à celui de Cronos, lorsqu’il avait émasculé son père d’un coup de serpe (v. La Création du Monde selon Hésiode).

images
Le vol du feu

Quand Zeus, du haut de son Olympe, vit luire le feu des foyers humains comme nous voyons, la nuit, scintiller les lumières de la terre depuis nos avions, la colère le prit.  Il fit enchaîner Prométhée à un rocher du Caucase, où un aigle vint dévorer son foie, qui se reconstituait tous les jours, pendant trente ans.

Dans le « Prométhée enchaîné », Eschyle fait parler Prométhée attaché à son rocher,  où, dans un long cri de désespoir il énumère tous les bienfaits qu’il a apportés à cette humanité dont il se définit comme le sauveur et le père, car « tous les arts aux mortels viennent de Prométhée« . Voici cette page magnifique:

« Ecoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée (… ) Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de brique ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver ni du printemps fleuri ni de l’été fertile; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux, ainsi que celle des lettres assemblées, mémoire de toutes choses, labeur qui enfante les arts. Le premier aussi, je liai sous le joug des bêtes soumises soit au harnais, soit à un cavalier, pour prendre aux gros travaux la place des mortels, et je menai au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n’inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent aux marins de courir les mers. Et l’infortuné qui a pour les mortels trouvé telles inventions ne possède pas aujourd’hui le secret qui le délivrerait lui même de sa misère présente! (…) ceux qui tombaient malades n’avaient point de remèdes ni à manger ni à s’appliquer ni à boire, ils dépérissaient, jusqu’au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l’art divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d’obscurs présages et les rencontres de la route. Je déterminai fermement ce que signifie le vol des rapaces, ceux qui sont favorables ou de mauvais augure, les moeurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche; et aussi le poli des viscères, les teintes qu’ils doivent avoir pour être agréables aux dieux, les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l’échine allongée pour guider les mortels dans l’art des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme jusque là enveloppés d’ombre. Voilà mon oeuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi? Personne, je le sais » (…) « Oui, j’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort. (…) J’ai installé en eux les aveugles espoirs ».

 

Unknown
Théodore Rombouts – Prométhée sur son rocher (le peintre a dû penser qu’à cette époque le foie était à gauche…)

 

Ainsi la race humaine était-elle désormais pourvue, grâce à la ruse de Prométhée, du feu  et des outils  nécessaires pour donner libre cours à l’hubris qui s’est alors emparée d’elle et l’a menée là où nous en sommes aujourd’hui, dans l’illusion des aveugles espoirs du progrès.

Nietzsche voyait dans le mythe du Prométhée enchaîné tel qu’il est rendu dans la tragédie d’Eschyle, « l’hymne par excellence de l’impiété (…) un sacrilège, une spoliation de la nature divine (…) d’un côté l’incommensurable souffrance de l’individu dans son audace solitaire, de l’autre la détresse divine qui voit sa puissance lui échapper, voire le pressentiment d’un crépuscule des dieux (..). Il se pourrait même, écrit Nietzsche, que ce mythe eut pour l’âme aryenne la même signification que le mythe de la chute et du péché originel  pour l’âme sémitique ». Mais il observe cependant que la « dignité » que ce mythe confère au sacrilège est plus conforme à l’âme aryenne que le mythe sémitique de la Chute « où c’est la curiosité, les faux-semblants et le mensonge, la séduction, la concupiscence – tous défauts, en un mot, essentiellement féminins – qui sont considérés comme l’origine du mal ».

Ceci nous prépare à la suite, car le châtiment de Prométhée ne suffit pas à Zeus. Il voulut aussi punir les hommes d’avoir récupéré le feu, et leur mitonna à cet effet « un mal très beau » (kakon kalon) dont ils ne se relevèrent jamais. (v. L’invention de la Femme. Pandore)

Etrange personnage que Prométhée, ce dieu révolté contre les siens, Christ avant l’heure crucifié sur un rocher pour avoir « trop aimé les hommes », première lueur crépusculaire étendue sur le banquet encore fumant des dieux.

Héraclite a écrit: « la Nature aime à se cacher » . Mais l’attitude prométhéenne, qui a consisté à  utiliser la technique pour arracher à la nature ses secrets pour «  obtenir des effets étrangers à ce que l’on considère comme le cours normal de la nature » afin de la dominer et l’exploiter  a eu une influence profonde sur la destinée humaine. «  Elle a engendré notre civilisation moderne et l’essor mondial de la science et de l’industrie » (P. Hadot). Elle y est parvenue au point d’épuiser la planète et de la porter jusqu’au seuil de l’anéantissement en retournant contre elle ses mécanismes les plus intimes, comme Icare brûlant ses ailes à la chaleur du soleil, ou comme Phaeton semant les catastrophes dans le ciel à la conduite du char du Soleil qu’il ne maîtrise plus.

Sauf qu’aujourd’hui, à l’ère de l’anthropocène, il ne s’agit plus de mythes.

 

Bibliographie

Ovide. Les Métamorphoses. Livre I. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre.

JP Vernant. A la table des hommes. Mythe de fondation du sacrifice chez Hésiode in La cuisine du sacrifice en pays grec. Oeuvres. vol.1. Opus. Seuil.

M. Detienne. Dionysos orphique et le bouilli rôti, dans Dionysos mis à mort. Tel, Gallimard, 1077

Hésiode.  Théogonie. http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/hesiode/theogonie.htm

Eschyle. Prométhée enchaîné. Trad. P. Mazon. Les Belles Lettres.

Nietzsche. Naissance de la Tragédie. Folio Essais. Gallimard.

P. Hadot. Le voile d’Isis. NRF Essais, Gallimard 2004.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/lanthropocene

 

La Création du Monde selon Hésiode.

 “L’inconscient des hommes ( …) puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes ».

Gaston Bachelard

Les récits de la Création opposent généralement les  ténèbres, la confusion et l’indifférencié des origines, c’est à dire le Chaos, à la lumière, l’ordre et la différenciation d’un Cosmos organisé. La régression au Chaos, à l’indifférencié, a toujours été la grande terreur des Anciens, le synonyme de la fin du monde. Le philosophe René Girard exprime une inquiétude qui s’en rapproche aujourd’hui quand il attribue à la «  dédifférenciation »  la confusion qui aboutit selon lui, depuis la tragédie antique jusqu’à nos jours, à la dissolution violente de groupes humains privés de tout caractère distinctif et de toute identité.

La Théogonie d’Hésiode, écrite au VIIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. C’est aussi une histoire de la création du monde. Elle repose sur le mythe cosmogonique de la séparation d’une substance primordiale en deux entités, les Parents du Monde, qui par leur union donneront naissance à tous les éléments d’un Cosmos organisé.

Hésiode était berger. Faisant paître ses moutons au pied de l’Hélicon, demeure des Muses, il leur adresse cette invocation rituelle: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres » car les Muses, filles de Mnémosyne, déesse de la mémoire, sont seules à connaître « les choses passées  » . « Je veux dire les formes changées en nouveaux corps / Dieux, vous qui faites les changements, inspirez / mon projet et du début du monde / jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin » écrira Ovide, sept siècles plus tard. La Théogonie est donc d’abord une cosmogonie, une description de la naissance du monde, l’éternelle interrogation des Anciens, et la nôtre.

D’abord on trouve Chaos, ou Béance, première manifestation, substance primordiale, gigantesque cellule souche de l’Univers. La notion d’une « substance primordiale » indéterminée a été considérée comme la matrice du monde et la source de toutes choses depuis les temps archaïques jusqu’aux philosophes présocratiques qui lui ont donné chacun une interprétation, et même, vingt quatre siècles plus tard, par Spinoza pour qui Dieu est la Substance unique.

De Chaos vient à être d’abord la grande Gaïa ou Gè, la Terre, la Mère universelle d’où tout sera issu, la forme qui sera changée en nouveaux corps, pour reprendre Ovide.  « Je chanterai Gaia, Mère de tous, aux solides fondements, très antique, et qui nourrit sur son sol toutes les choses qui sont. Et tout ce qui marche sur le sol divin, tout ce qui nage dans la mer, tout ce qui vole, se nourrit de tes richesses, ô Gaia ! » chante l’Hymne homérique à Gaïa.

La première figure divine des religions de notre partie du monde est en effet une déesse: la Grande Mère, Déesse Mère, Terre-Mère, divinité qui  apparaît dès le paléolithique supérieur, mais prend toute son importance à l’aube du néolithique en Anatolie, et symbolise la naissance de l’agriculture et les richesses de la terre. Cette image divine sera d’abord importée en Crète par des migrations en provenance d’Anatolie et passera de la Crète à la Grèce continentale de la même manière, jusqu’aux Balkans. C’est une divinité chthonienne, du grec khton, terre, c’est-à-dire relative à la terre et aux régions souterraines. Elle sera personnifiée plus tard dans le panthéon olympien par Déméter, laquelle, dans la succession des générations divines sera la petite fille de Gaïa.  Les premières religions étaient matriarcales. Au VIIIè siècle avant JC, Hésiode nous décrit la grande Gaïa comme s’étendant jusqu’au faîte des montagnes enneigées et plongeant ses racines jusqu’au tréfonds du sombre Tartare, où elle se mélange avec l’abîme sans fond de Chaos. Elle assure, nous dit Hésiode, aux dieux et aux hommes une assise solide et sûre.  Après Gaïa Chaos donne à être Eros, l’ordonnateur des générations divines. Avec Chaos, Gaïa et Eros, deux instances et une force, les dramatis personae  du drame de la Création sont en place.

Mais dans cette aube de l’Etre, ces immenses instances originelles, asexuées, lourdes de toutes les potentialités de la vie, relèvent encore de l’indifférencié, du confus, de l’informe, écrit JP Vernant, et la fonction d’ Eros sera de déclencher le processus cosmogonique qui fera apparaître les nouveaux corps, les formes individualisées, sexuées, qui pourront initier la Genèse. Gaïa engendre ainsi, de sa propre substance, par une sorte de scissiparité, d’abord Ouranos, le Ciel étoilé, puis, de la même façon, Pontus, la mer agitée, « toutes choses qui demeuraient en elle ». Dire qu’Ouranos est un dieu  ouranien, c’est à dire qu’il vit dans le ciel est un pléonasme, car dans la Théogonie il est le ciel, et en grec moderne, ciel se dit toujours ouranos. Gaïa le fait  aussi immense qu’elle, afin qu’il puisse la recouvrir toute entière. De leur étreinte sera issue la première génération des dieux : une succession d’êtres terrifiants, les Titans, les Cyclopes et les Hékatonchires (cent-bras), lesquels, à mesure qu’ils naissent, Ouranos enfouit dans les flancs de la Terre, car ils sont « les plus terribles des enfants » et il ne veut pas qu’ils voient la lumière du jour. Les pères primordiaux se méfient de leurs fils. Ouranos ne les laisse pas accéder à la lumière, Cronos les mangera, et Zeus, subtilisé par sa mère Rhéa, ira jusqu’à avaler  sa première épouse, Métis. En attendant Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants.

Se produit alors le crime fondateur. Mécontente car la genèse est dans l’impasse, Gaïa médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle dit à ses fils enfermés dans son ventre: « Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes« . Ce sont les premières paroles de l’histoire du Monde, et ces paroles sont celles d’une mère désignant leur père à ses enfants, et ce non pas pour l’aimer, mais pour le détruire (JB Paturet). Dans ce but, elle remet entre les mains de Cronos, son plus jeune fils et le plus rusé, une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle même fabriquée. Et quand le grand Ouranos s’étend sur elle de toute sa longueur, « grand oeil bleu regardant amoureusement la terre » (Th. Gautier), son fils « étend la main gauche, tandis que de la droite, il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aigues et, brusquement, fauche les bourses de son père pour les jeter, ensuite au hasard derrière lui « . Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais. Le Ciel avait quitté la Terre, le Cosmos était constitué. Gaïa, la Mère universelle, est ainsi à l’origine du premier crime de sang, symbole du Mal dans la mythologie grecque (M. Detienne).

Unknown

« with its long blade edged like teeth/ he swung it sharply/ and lopped the members of his own father/ and threw them behind him/ to fall where they would ». John Milton

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est  un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que le dieu Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre.  Dans une des théogonies orphiques, le ciel et la terre auraient été créés par la rupture d’un œuf en deux.  En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation collective que C.G.Jung a attribuée à l’ inconscient archaïque de l’humanité.

Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Il retombe d’abord sur la Terre,  et répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. «  Vous vous appellerez les Titans  (du grec titainondas, tendre le bras) parce que vous avez tendu trop haut le bras pour porter la main sur votre père « . Car tendre le bras ou étendre la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

Gustave_Doré_-_Dante_Alighieri_-_Inferno_-_Plate_65_(Canto_XXXI_-_The_Titans).jpg
Les Titans enchaînés dans le Tartare. Gustave Doré

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Les gouttes de sang tombées sur la Terre engendrèrent les Erynies, ou Furies, terribles déesses de la Justice et de la Vengeance, que l’on appellera aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle dans sa tragédie des « Euménides »  (ce qui explique sans doute le titre du terrible roman de Jonathan Littell). En effet, les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, «chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements, semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliai, Nymphes qui habitent les frênes, et qui ont également une vocation guerrière car les lances dont se servent les guerriers, comme celle avec laquelle Achille tuera Hector,  sont faites du bois des frênes. 

Mais à l’opposé, du mélange du sperme d’Ouranos avec les flots de Pontus, naquit une ravissante déesse que les dieux et les hommes appelèrent Aphrodite, parce qu’elle naquit de l’écume des mers (aphros). Déesse de la séduction mais aussi de la tromperie et du mensonge, Aphrodite, née d’un organe générateur, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un vers l’autre par le désir amoureux, déclenchant les passions qui devaient enchanter – et ravager – la vie des hommes et des femmes pour toujours. Pour FM Cornford, le sexe a été la première différenciation de l’indifférencié originel.

aphrodite-botticelli-.jpg
Naissance d’Aphrodite. Botticelli

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés,  d’une part la haine, la violence et les massacres, soit Eris la discorde, mais aussi, de l’écume des mers, la beauté le désir et la séduction, soit Aphrodite, déesse des amours,  et Eros son fils, le petit Cupidon qui volette toujours autour de nous.

L’univers est constitué. Les passions humaines sont en place. Interrompu par l’incarcération des enfants de Gaïa par leur père dans le sein de leur mère, le Temps reprend son cours et la Genèse peut se dérouler par l’engendrement des générations successives des dieux.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision générale ordonnée de l’univers divin et humain, alors que jusqu’à lui, les différents récits mythologiques, inspirés certes des thèmes mythiques communs, étaient librement utilisés par les bardes et les poètes pour en adapter les récits aux préférences de leurs différents publics et aux lieux où ils étaient récités, sans souci d’ensemble. Au contraire, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois « une mythologie savante, une élaboration ample et subtile, qui a toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe »  (JP Vernant). L’usage de l’écriture, que la Grèce avait perdu au cours des siècles obscurs qui avaient suivi la chute de Mycènes, mais  retrouvé  au VIIè siècle av. JC avec l’adaptation au grec de l’alphabet phénicien, et qui avait déjà servi à fixer par écrit l’épopée homérique, a certainement contribué, par l’effet qu’elle a eu sur l’organisation de la pensée et à la fixation des textes, à la construction de cet ensemble grandiose qui nous est toujours familier trente siècles plus tard.

Bibliographie

Mircea ELIADE, « CRÉATIONLes mythes de la création », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 novembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/creation-les-mythes-de-la-creation/

Ovide. Les Métamorphoses. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre. 2017

R. Girard. La violence et le sacré. Fayard, Pluriel.

Mircea ELIADE, « MYTHOLOGIESDieux et déesses », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mythologies-dieux-et-deesses/

Hymne homérique à Gaïa. Trad. Leconte de Lisle. https://mediterranees.net/mythes/hymnes/hymne29.html

JP Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007

Ibid. L’individu, la mort, l’amour. Folio Histoire. Editions Gallimard 1989

Ibid. Raisons du mythe in Mythe et société en Grèce ancienne. Oeuvres Vol.1. Editions du Seuil, 2007

Paturet Jean-Bernard, « Méditations sur la Théogonie d’Hésiode », Topique, 2003/3 (no 84), p. 103-124. DOI : 10.3917/top.084.0103. URL : https://www.cairn.info/revue-topique-2003-3-page-103.htm

Hésiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle. Site de Philippe Remacle

FM Cornford. From Religion to Philosophy (1909) Cosimo Classics, 2009

J. Littell. Les Bienveillantes. Gallimard, 2006