Les Origines de la Guerre de Troie: Le jugement de Pâris.

« Une génération assiste au sac de Rome, une autre au siège de Paris ou à celui de Stalingrad, une autre au pillage du Palais d’Eté : la prise de Troie unifie en une seule image cette série d’instantanés tragiques, foyer central d’un seul incendie qui fait rage sur l’histoire, et la lamentation de toutes les vieilles mères que la chronique n’a pas eu le temps d’écouter crier trouve une voix dans la bouche édentée d’Hécube ».

Marguerite Yourcenar

Introduction

Les origines de la guerre de Troie ne figurent pas dans l’Iliade. Homère n’y raconte que les quelques jours à la fin de la guerre, où se déroulèrent les évènements tragiques liés à la colère d’Achille, lorsqu’Agamemnon lui vola Briséis, la belle esclave qui faisait partie de son butin. On trouve le récit de ces origines dans le poème épique des Κυπρίαϛ (Kyprias) ou Chants Cypriens attribués à Stasinos de Chypre au VIIè siècle av. JC.

A l’origine se trouve un problème toujours très actuel, la surpopulation. La grande Gaïa, la Mère du monde, se plaint à son petit fils Zeus d’être écrasée par le trop grand nombre des humains qui se pressent sur son sol, tout comme notre Terre d’aujourd’hui. Ce n’est pas la première fois que Gaïa se plaint ainsi, car dès l’origine du monde elle avait été asphyxiée par le nombre de ses enfants qu’Ouranos, son fils-époux, après les avoir engendrés, maintenait enfoncés dans son ventre de peur qu’après leur naissance ils ne le renversent, peur éternelle que l’on retrouve chez tous les pères divins (sauf le nôtre).

Il fallait donc réduire drastiquement le nombre des humains.

Pour y parvenir Zeus pense à la guerre. Il suscite celle des Sept contre Thèbes[1] mais les morts n’y sont pas en nombre suffisant. Il imagine alors une longue guerre de dix ans dont les morts et les destructions seraient terribles. Il suscite pour cela deux unions, le mariage de Pélée avec la nymphe Thétis qui donnera le jour à Achille, et s’unit lui même, sous la forme d’un cygne, à Léda, qui sera la mère d’Hélène, mettant ainsi en scène deux des dramatis personae de la guerre.

Mais qui seraient les combattants?

D’abord ceux que nous appelons les Grecs. Le mot de «  grec » n’est jamais prononcé dans l’Iliade car la Grèce en tant que telle n’existait pas encore. L’expédition punitive venue d’Argos à Troie pour récupérer la belle Hélène enlevée par Pâris était composée de Mycéniens. La grande civilisation Mycénienne avait régné sur la Grèce depuis la fin de l’Age de Bronze jusqu’à 1200 av. JC, date à laquelle elle fut détruite par des envahisseurs dits « Peuples de la mer. » Agamemnon, le chef de l’expédition, était roi de Mycènes et Ménélas, le mari trompé, roi de Sparte, était son frère. Dans l’Iliade, les « grecs » sont désignés sous le nom d’ AchéensDanaens, ou Argiens.

Les Troyens, quant’à eux, désignés par leur nom, étaient des Asiatiques. Troie était située – et ses ruines le sont toujours – sur un promontoire de la côte nord-ouest de la Turquie surplombant le détroit des Dardanelles, l’Hellespont des Grecs, alors dans l’empire Hittite. Troie était une grande ville riche et florissante. Son roi était Priam. Pour les besoins du récit, bien que « barbares », les Troyens parlent la même langue que les Grecs et adorent les mêmes dieux.

Pâris[2]

L’histoire commence donc le jour du mariage de la divine Thétis avec un mortel, Pélée, roi de Phthie. Thétis est une déesse d’ascendance marine. Par son père d’abord, Nérée, dit le « Vieux de la Mer », qui rend la justice et ne dit jamais que la Vérité. Par sa mère, Thétis descend d’Okéanos, l’océan primordial qui entoure la terre de ses flots. Marine et ondoyante, Thétis est, « comme l’eau, toute fluidité », écrit JP Vernant. Elle possède un don inépuisable de métamorphose et peut prendre toutes les formes. Elle est d’une grande beauté et deux dieux, non des moindres, en sont amoureux, Zeus et son frère Poséidon. Tous deux veulent l’épouser, mais un terrible secret pèse sur cette éventuelle union, un secret dont seul Prométhée, le Titan rebelle enchaîné à son rocher pour avoir donné le feu divin aux hommes, a connaissance. Si un dieu épousait Thétis, le fils qui naîtrait de cette union commettrait contre son père un crime de la même nature que celui que commirent les premiers dieux contre le leur, la terrible guerre entre les générations divines à laquelle Zeus venait de mettre un terme, se poursuivrait toujours et l’ordre du Cosmos en serait définitivement compromis.

Prométhée gardait précieusement son secret comme monnaie d’échange pour sa délivrance. Il le révèle à Zeus. Les dieux renoncent à épouser Thétis, et Hercule libère Prométhée de ses chaînes et de ses souffrances, qui avaient duré, dit-on, trente ans. Thétis épousera donc un mortel. Ce sera Pélée.

Mais Thétis ne veut pas de ce mariage. Epouser un mortel est pour cette déesse une insupportable mésalliance. Elle ne s’y fera jamais. Bien plus tard, lorsque, après la mort de Patrocle, elle ira voir Héphaistos, le dieu forgeron, pour lui demander de forger de nouvelles armes pour que son fils Achille puisse venger son ami, elle lui dira: «  Est-il une autre des déesses, habitantes de l’Olympe, dont le coeur ait jamais eu à supporter autant de cruels chagrins que Zeus, fils de Cronos, m’aura octroyé de douleurs, à moi seule, entre toutes? Seule entre toutes les déesses marines, il m’a soumise à un mortel, Pélée l’Eacide, et j’ai dû, entre mille répugnances, entrer au lit d’un mortel ». Elle quittera Pélée douze jours après la naissance d’Achille.

Lorsque Pélée s’approche d’elle et veut l’attirer à lui, elle se transforme, ondoyante, en toutes les figures possibles et échappe constamment à cette étreinte dont elle ne veut pas. Mais Pélée est prévenu. On lui a dit qu’avec ces créatures à métamorphoses, la seule chose à faire est de les saisir en une prise étroite en les encerclant des deux bras, les mains fermement soudées l’une à l’autre, et sans les lâcher jusqu’à ce que leur répertoire de formes, qui n’est pas illimité, s’épuise. Ce qui arriva.

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Pélée se saisit de Thétis – Vase grec

Le mariage de Thétis et Pélée se célébra sur le mont Pélion, où les dieux aimaient se rendre en été. Ce fut une grande fête, tous les dieux furent conviés et tous apportèrent des cadeaux. Les Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne, chantèrent l’épithalame. Pélée reçut une armure forgée par Héphaïstos, le dieu forgeron, et Zeus lui offrit deux chevaux merveilleux, Balios et Xanthos, qui volent avec le vent, parlent et sont immortels. Lorsque Patrocle affrontera Hector dans son ultime combat, Achille lui prêtera ses armes et ces deux chevaux qu’il avait hérités de Pélée, son père. Et lorsqu’il succombe sous les coups d’Hector, les deux chevaux, dans une scène bouleversante, le pleurent. « Des larmes brûlantes coulent de leurs yeux à terre, tandis qu’ils se lamentent dans le regret de leur cocher, et elles vont souillant l’abondante crinière qui vient d’échapper au collier et retombe le long du joug, des deux côtés »[3].

Cependant les dieux chantent, dansent, et se repaissent du merveilleux banquet de mariage dans une joyeuse ambiance lorsqu’apparaît soudain un personnage qu’on n’attendait pas. C’est Eris, la discorde, la jalousie, la haine, Eris, fille de Nuit, elle même fille de Chaos qui vint à être en même temps que Gaïa au tout début de l’univers, et qui engendra tous les éléments maléfiques du monde. Eris n’était pas invitée, mais elle s’avance néanmoins, et jette au milieu de l’amoncellement des cadeaux une magnifique pomme d’or, gage d’amour. Sur cette pomme d’or est gravée une phrase : « A la plus belle ».

Et c’est ici que tout commence, comme au paradis terrestre, avec une pomme.

Sont présentes à la noce trois grandes déesses : Athéna, déesse de l’intelligence, la fille de Zeus qui a avalé sa mère, Métis, et dont il a accouché lui même par la tête; Héra, son épouse principale et déesse du foyer, et Aphrodite, qu’on ne présente plus. Chacune estime que c’est elle la plus belle, et que c’est à elle que doit revenir la pomme. Laquelle choisir ? Et qui doit faire ce choix ? On pense bien sûr au roi des dieux, à Zeus. Mais Zeus ne veut pas, car il mécontenterait nécessairement deux déesses. Alors comme souvent, comme chaque fois qu’un problème embarrasse les dieux, ils  se défaussent sur les hommes. « Là encore les dieux vont faire glisser vers les hommes la responsabilité de décisions qu’ils se refusent à assumer, comme ils leur ont destiné des malheurs ou des destins funestes dont ils ne voulaient pas pour eux-mêmes » (JP Vernant). C’est donc un homme qui fera ce choix.

Mais lequel ?

Hermès emmène les trois déesses sur le mont Ida pour faire leur marché. Sur les pentes arides et dures de ce mont, où paissent de nombreux troupeaux gardés par leurs bergers, les jeunes hommes viennent faire l’apprentissage des vertus de courage et d’endurance qui leur permettront d’atteindre l’idéal grec du héros.  Parmi tous ces jeunes gens, se trouve Pâris, le plus jeune fils du roi de la riche et brillante cité de Troie, Priam, prince berger qui garde les troupeaux du roi son père. Il est très beau. C’est sur lui que la main du destin arrête le choix des Dames.

Pâris a une histoire.

A l’image d’Œdipe, il s’inscrit dans cette lignée de fils maudits dont le destin a voulu qu’ils soient néfastes à leurs pères. Toujours la même obsession. De même que l’oracle de Delphes avait prescrit à Laïos, roi de Thèbes et père d’Œdipe, de ne pas avoir d’enfant car s’il avait un fils, celui-ci le tuerait et épouserait sa mère, Hécube, l’épouse de Priam, alors qu’elle était enceinte de Pâris, rêva la veille de son accouchement qu’elle mettait au monde non un enfant mais une torche allumée qui mettrait en cendres la ville de Troie. Le devin, consulté, confirma qu’en effet cet enfant serait la cause de la destruction de Troie par les flammes.

Il fallait donc s’en débarrasser.

Comme Œdipe, Pâris fut abandonné sur les flancs déserts de la montagne. « Exposer » ainsi dans la nature les nouveau-nés dont on ne voulait pas revenait à les tuer sans avoir à le faire soi-même. Mais aussi encourir le risque que l’enfant soit recueilli et élevé par d’autres, ce qui ne manqua pas de se produire pour Œdipe comme pour Pâris, lequel fut recueilli par des bergers. Ils l’appelèrent Alexandre, et l’élevèrent.

Plusieurs années plus tard, Priam et Hécube, pensant à cet enfant qu’ils avaient abandonné à la mort, souhaitent offrir un sacrifice à sa mémoire ; ils envoient pour cela chercher leur plus beau taureau. C’est justement celui que garde Alexandre, qui va accompagner la bête dans l’espoir de la sauver. Arrivé sur les lieux, il participe à tous les jeux et concours qui accompagnent toujours les sacrifices et les remporte tous. Un des fils de Priam, Déiphobe, s’irrite de ce bel inconnu qui remporte tous les prix et décide de le tuer. Pâris se réfugie dans un temple où Déiphobe le poursuit. S’y trouve aussi Cassandre, leur sœur, une belle jeune fille dont Apollon avait été amoureux mais dont elle n’avait pas voulu. Pour se venger, le dieu lui avait accordé un don de divination dont le résultat était que personne ne l’écoutait jamais, et Cassandre était malheureuse. A la vue d’Alexandre, elle s’écrie : « Attention, cet inconnu est notre petit Pâris ! » Et l’histoire veut qu’à ce moment Pâris exhibe les langes qu’il portait quand il fut exposé, et que, comme par hasard, il avait avec lui … C’est comme ça dans les fables. Hécube les reconnaît, les parents sont fous de bonheur et le voilà réintégré dans sa dignité de prince royal, tout à fait en mesure de mériter l’attention de trois belles déesses.

Voilà qui était Pâris.

Retour sur le mont Ida. Pâris s’effraye du cortège divin qui s’approche de lui. Que lui veut-on ? Il n’est jamais bon pour un mortel de voir les dieux de près, on ne sait jamais ce qui peut arriver : le devin Tirésias devint aveugle à la vue d’Athéna (il est vrai qu’elle était nue), et Sémélé, enceinte de Dionysos, prit feu lorsque Zeus se montra à elle dans toute sa splendeur divine[4]. Hermès explique à Pâris ce qu’on attend de lui ce qui ne le rassure guère. Les divinités se succèdent auprès de lui pour lui faire chacune les promesses les plus alléchantes. Athéna, déesse de l’intelligence et de la stratégie militaire, lui promet, s’il la choisit, la victoire dans tous ses combats et une sagesse que tout le monde lui enviera. Pas très excitant. Héra, la puissante épouse du roi des dieux, lui promet un grand pouvoir et de régner sur toute l’Asie. Pourquoi pas. Aphrodite, elle, fidèle à sa spécialité, lui promet d’être un séducteur irrésistible qu’aucune femme ne pourra refuser, notamment la belle Hélène, la fille de Zeus dont la réputation est universelle: « Tu seras le mari et l’amant de la belle Hélène ».

Et Pâris choisit Hélène.

Le jugement de Pâris sera lourd de conséquences, car la colère d’Héra de ne pas avoir été choisie sera terrible. Il sera à l’origine de la guerre et de la destruction de Troie, et de toutes les tragédies qui en découleront sous la plume des grands tragiques de la Grèce.

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Le choix de Pâris

 

[1] Guerre que se livrèrent les deux fils d’Œdipe, Etéocle et Polynice, pour régner sur la ville de Thèbes. Eschyle en fit une tragédie.

[2] Ce chapitre s’inspire largement de JP Vernant. La guerre de Troie dans L’Univers, les Dieux, les Hommes. Editions du Seuil. 1999

[3] Homère. Iliade, XVII 434-440. Classiques en poche. Edition bilingue. Les Belles Lettres. 1998

[4] Zeus arracha le foetus de l’utérus de sa mère en feu et l’enferma dans sa cuisse, où il acheva sa maturation. C’est ainsi que Dionysos naquit « de la cuisse de Jupiter ».

Homère et la Naissance de la Littérature

« L’Avant-mémoire est en papier »  écrivait le grand psychiatre Jean Delay[1], lorsque, retraité, il se lança dans la recherche des origines de sa famille. La mémoire de l’homme, selon lui, s’arrête aux grand-parents. Au delà, il faut avoir recours à l’écrit. Si l’on se réfère aux sociétés historiques, leur passé est en effet accessible par l’écriture donc par le papier, la tablette ou le papyrus, mais pour les Grecs des siècles obscurs (XIIè – VIIIè av. JC.), qui avaient perdu l’écriture lors des grandes destructions qui entraînèrent la chute de la civilisation mycénienne vers 1200 av. JC., comment faisait-on?

On faisait  « par la bouche et par l’oreille » comme l’écrit joliment Marcel Detienne[2].

Tous les récits fondateurs des grandes civilisations ont été transmis de bouche à oreille pendant des siècles, avant d’être fixés par écrit dans la forme sous laquelle elles sont parvenues jusqu’à nous, écrit Mircea Eliade[3]. C’est le cas de l’Iliade et de l’Odyssée, mais aussi de l’Enuma Elish, de l’ Epopée de Gilgamesh, de la Bhâgavâd Gita, des Védas, etc. La littérature orale définissait ainsi la condition humaine, mélangée qu’elle était des aventures des hommes et des interventions parfois intempestives de mille divinités capricieuses ou de démons malins. Avant l’écriture, pendant des siècles,  du temps où les gens n’avaient pas encore la chance d’avoir la télévision, générations après générations journées et soirées se passaient à écouter et réécouter les contes et les traditions, les épopées et les mythe fondateurs, les proverbes des sages et les citations des poètes, qui contenaient « tout le suc du monde », écrit Raymond Schwab[4]. Ces récits, grands et petits, se transmettaient par le chant  des aèdes.

Qui étaient les aèdes, ces poètes chantants?

Les aèdes étaient les interprètes de Mnémosyne. Mnémosyne était la déesse de la mémoire. Elle avait eu de Zeus à la progéniture innombrable neuf filles, fruit de neuf nuits d’amour, les Muses, auxquelles elle avait transmis sa science, celle de l’avenir et du passé, car seules les Muses savaient « ce qui est, ce qui sera, et ce qui a été ». Dans la Grèce archaïque, tout récit du passé commençait par une invocation aux Muses. « Chante, déesse, la colère d’Achille » s’écrie Homère au début de l’Iliade, et Hésiode, au début de sa Théogonie: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres ». Si l’aède en était l’interprète, c’était la déesse qui parlait par sa bouche : « Ce n’est pas, sache-le, par un effet de l’art, mais bien parce qu’un Dieu est en eux et qu’il les possède, que tous les poètes épiques (…) composent ces beaux poèmes (…), puisant à des sources d’où coule le miel, butinant sur certains jardins et bocages des Muses, (…) c’est la Divinité elle même qui parle, qui par leur entremise nous fait entendre sa voix » (Platon)[5]. Ceci donnait à ces récits un caractère sacré, et toute littérature a son origine dans le sacré.

Ces récits innombrables ont commencé par être chantés par les aèdes, dont Homère est le plus illustre, et qu’il a mis en scène dans le personnage de Démodocos dans le chant VIII de l’Odyssée. Ils constituèrent ainsi au fil des « siècles obscurs » un immense héritage littéraire, le fonds de toute la littérature qui a suivi. Car lorsque l’écriture réapparut au VIIIè siècle quand les grecs adoptèrent l’alphabet phénicien, toujours en usage aujourd’hui, des rhapsodes (du grec ῥαψῳδός, du verbe ῥάπτο coudre) « cousurent » des épisodes les uns avec les autres jusqu’à former de longs récits pleins de magie et de merveilleux, les épopées (ἐποποιἰα de ἒπος vers épique), premiers textes écrits. C’est ainsi qu’Homère composa son épopée, et c’est ainsi que naquit la littérature.

Dans son beau livre sur la tragédie d’Hector Nature and Culture in the Iliad,[6] James Redfield analyse les caractéristiques littéraires, si on peut dire, du chant des aèdes. Il souligne la distance, the epic distance, qui sépare le monde des évènements héroïques de l’épopée de celui de ses auditeurs. Le monde de l’épopée est un monde héroïque distinct du monde ordinaire où vivent « les gens ». Ses héros fréquentent les dieux, se battent avec des fleuves qui parlent, des monstres, des géants. Leurs chevaux les pleurent lorsqu’ils sont tués. La mère d’Achille est une déesse marine qui surgit des flots pour venir le consoler de la mort de Patrocle. C’est un monde de magie, détaché de la vie ordinaire, qui enchante son public, et c’est une de ses fonctions essentielles.

Peut-on considérer l’épopée comme comportant des aspects historiques ? Si elle ne raconte pas le passé, écrit Redfield, l’épopée raconte des histoires qui appartiennent au passé. Un passé qui n’est pas notre temps historique mais un passé mythique, le temps d’in illo tempore, d’il était une fois, le temps de l’avant-mémoire (sans papier). Mais l’art du poète a pour vertu de transformer le mythe en lui attribuant une sorte d’immortalité, poursuit Redfield, une vérité d’un ordre supérieur, une vérité fondatrice, comme par exemple les mythes de la fondation de Thèbes, la guerre de Troie et le retour d’Ulysse. C’est pourquoi l’épopée a longtemps joué un rôle de «  grande histoire »  avant l’histoire proprement dite, au Vè siècle, avec Hérodote et Thucydide. Bien plus tard, Aristote, qui a tout dit, écrivit : «  la poésie (l’épopée) est plus philosophique et plus sérieuse que l’histoire, car elle parle de l’universel, et l’histoire du particulier »[7]. Sa « vérité » est d’un autre ordre.

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                Dante Homère et Virgile. Raphael. Détail de la fresque du Parnasse.

La première épopée est celle d’Homère. D’Homère, à vrai dire, on ne sait pas grand’chose. C’est la fameuse Question Homérique qui a occupé les hellénistes pendant des siècles. Il serait né en Asie Mineure, peut-être à Smyrne, où je suis moi même née, peut-être à Chios, l’île grecque derrière  laquelle le soleil se couche lorsqu’on est à Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, mais peut-être pas, même si Pindare, le grand poète du Vè siècle, l’appelle « l’homme de Smyrne et de Chios ». Il aurait été aveugle, car les aèdes étaient aveugles dit-on, parce qu’être privé de la vue augmenterait les capacités de la mémoire et permettrait de percevoir  les temps inaccessibles soufflés par Mnémosyne. Mais peut-être pas. On ne sait pas s’il est vraiment l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, ou si l’Odyssée, écrite longtemps après l’Iliade, serait l’oeuvre d’un autre poète. On ne sait même pas s’il a vraiment existé. A notre époque de féminisme enragé, il y en a même certain(e)s, vue l’importance des personnages féminins dans son oeuvre, qui ont pû suggérer qu’ Homère était peut-être une femme … Pourquoi pas. On ne sait pas davantage si la guerre de Troie a vraiment eu lieu.

Mais qu’importe ? Qu’il ait existé ou non un poète nommé Homère, on ne peut s’empêcher de chérir l’image et la mémoire de cette figure mythique, réelle ou non, dont les poèmes nous ravissent et nous émeuvent depuis plus de trente siècles. Les Anciens, eux, n’ont jamais douté de son existence ni du fait qu’il est bien l’auteur des deux poèmes. Fions-nous à Bernard Berenson, l’historien de l’art, qui écrivit en 1957 « All my life I have been reading about Homer, philological, historical, archaeological, geographical, etc. Now I want to read him as pure art only, as commensurate with the heart and mind while humanity retains both”[8], et, comme Marcel Conche, « lisons l’Iliade telle qu’elle se présente, c’est-à-dire telle à peu près qu’elle se présentait à Sophocle ou à Platon », et au public grec.

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                                      Homère récitant ses poèmes. Jourdy.

[1] J. Delay Avant Mémoire. Folio, Gallimard

[2] M. Detienne L’invention de la Mythologie. Tel, Gallimard 1981 p.51

[3] M. Eliade Littérature orale. Histoire des littératures. Encyclopédie de La Pléiade. Gallimard 1955

[4] R. Schwab Domaine OrientalIbid.

[5] Platon Ion 534a Œuvres Complètes Vol.1 Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard 1950. Trad. Léon Robin p.62

[6] J.Redfield Nature and Culture in the Iliad. Duke University Press 1994

[7] Aristote Poétique 9.1451b. Tel, Gallimard 1996. Trad. Ph. Beck, p.94

[8] M.Finley The World of Odysseus. New York Review Books 1982, p.147

Le mystère du « dit » d’Anaximandre

 

Au VIè siècle av. JC. à Milet en Ionie, brillante et prospère colonie grecque d’Asie Mineure, trois grands Ioniens: Thalès, Anaximandre et Anaximène se détournèrent des dieux de l’Olympe pour interroger la nature du monde en s’affranchissant pour la première fois de toute référence mythologique ou religieuse.

Cette enquête naquit, écrit Aristote dans sa Métaphysique, de l’étonnement des hommes devant les merveilles de l’univers : « Ce fut l’étonnement qui poussa (…) les premiers penseurs aux spéculations philosophiques » et leur fit rechercher « les causes premières ». 

Et c’est à la recherche de la cause première de l’Univers, l’arkhè, (d’où nous tenons le qualificatif d’archaïque) que s’attelèrent les philosophes présocratiques, hors de toute référence religieuse.

Longtemps, cet évènement fut considéré comme une rupture radicale de la pensée: l’abandon du mythe et la naissance de la raison, le passage des cosmogonies, mythes des origines, à la cosmologie, explication scientifique du monde, du mythos au logos.

Mais en 1912, un helléniste anglais, FM Cornford, a démontré qu’il n’en était rien, qu’il y avait une continuité conceptuelle entre la mythologie et la première réflexion cosmologique et que la pensée des présocratiques n’était que la laïcisation des grands mythes religieux des origines, eux mêmes héritiers des religions des grandes civilisations orientales de Mésopotamie et d’Egypte, car aussi ancien que soit un récit, il y en a toujours un qui le précède et dont les différentes versions descendent le long des âges.  Ainsi, bien que rejetant toute intervention divine dans la création du monde, la pensée des présocratiques reste empreinte d’une grande religiosité, car il n’y a pas de ruptures dans la pensée humaine mais une succession d’étapes conditionnées par la géographie, le mode de vie, l’histoire et l’évolution. C’est l’agriculture qui a inventé Déméter et Thalès lui même écrivait que « Tout est plein de dieux ». 

Si pour Thalès de Milet, le premier des présocratiques, la cause première, l’arkhè, était l’eau, pour Anaximène c’était l’air, et pour Héraclite le feu ; l’élève de Thalès Anaximandre, grand astronome et inventeur du cadran solaire, le gnomon, brosse quant’ à lui un tableau ample et mystérieux de la naissance du monde. Il ne reste malheureusement de lui, comme de la plupart  des présocratiques,  que fort peu de textes que l’on désigne du nom de fragments.

 

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Anaximandre de Milet, inventeur du cadran solaire

 

Le fragment le plus connu d’Anaximandre, rapporté par Théophraste, élève d’Aristote, et transmis par le philosophe néo-platonicien Simplicius, fragment obscur objet de nombreuses interprétations, est dénommé le « dit  d’Anaximandre » :

Anaximandre a dit que le principe – c’est à dire l’élément – des êtres est l’infini ; et que ce n’est ni l’eau, ni aucun autre de ceux  qu’on dit être ‘les éléments’, mais une certaine autre nature infinie, de laquelle naissent tous les cieux et les mondes en eux ; mais « ce où il y a, pour les êtres, génération, c’est en cela aussi qu’a lieu la destruction, selon ce qui doit être ; car ils se rendent justice et réparation les uns aux autres, de leur mutuelle injustice, selon l’assignation du Temps ».

Anaximandre nomma cette « nature infinie » l’apeiron, qui se traduit suivant les traductions par infini, illimité, inépuisable, ou indéfini. L’apeiron est éternel et n’a pas de commencement ni de fin. Il enveloppe l’univers entier. Il est l’univers. Etant illimité dans l’espace et inépuisable en quantité, « les mondes et les cieux »  qui en sont issus se répètent indéfiniment.

Clémence Ramnoux nous résume la cosmogonie des présocratiques comme suit:

-1) il y a une masse matérielle étendue à l’infini (l’apeiron) qui n’est ni de la matière, ni un mélange, mais un corps qui est une sorte de provision, une « réserve de matérialité ». (« Car il doit y bien avoir une réalité quelconque, soit une, soit multiple, dont tout le reste est engendré, mais demeurant elle même, toujours » écrira Aristote.)

-2) Un mouvement a pour effet de séparer de l’apeiron des éléments contraires ou opposés comme le chaud et le froid, l’humide et le sec. Ces contraires ne sont pas des attributs ou des qualités, mais des puissances qui ont un pouvoir propre. Ils occuperont une place fondamentale dans la physique présocratique.

-3)  Les  contraires sont en conflit permanent et tentent de se dévorer l’un l’autre, chacun empiétant sur le territoire de son opposé.

-4) La guerre qu’ils se livrent a pour effet, par des mécanismes physiques, de donner naissance aux éléments matériels du cosmos, c’est-à-dire au monde sensible.

Le récit qui veut que la Création ait procédé de la division d’éléments qui se séparent d’une substance originelle indifférenciée, image assez obstétricale, se retrouve avec des variantes dans les cosmologies de nombreuses cultures. « On trouve en effet dans toutes les cosmogonies, écrit C. Ramnoux, l’image des entités  enfoncées dans un ventre ou dans une nuit et poussant dehors pour se montrer au monde », comme, dans la cosmogonie d’Hésiode, les images des immenses substances originelles indifférenciées, Chaos et Gaïa, desquelles émergent, par scissiparité, les personnages divins qui se reproduiront pour engendrer la généalogie du monde sous la forme de dieux. Images d’une grande puissance poétique.

Mais ce qui a surtout suscité la curiosité dans le fragment d’Anaximandre est sa dernière phrase : « ce où il y a, pour les êtres, génération, c’est en cela aussi qu’a lieu la destruction, selon ce qui doit être ; car ils se rendent justice et réparation, les uns aux autres, de leur mutuelle injustice, selon l’assignation du Temps ».  Cette phrase suggère que la séparation- division qui crée le monde sensible est une injustice, et qu’à la fin des Temps, la destruction du monde par le retour à la confusion originelle sera la réparation de cette injustice, « selon ce qui doit être ».

Cette portion de phrase a, comme l’écrit Clémence Ramnoux, « déchaîné l’imagination de nos contemporains ».  Cette grande helléniste méconnue rapporte dans un beau texte quelques interprétations de cette antique vision. Nous retenons celles de Nietzsche et de Cornford.

Nietzsche avait pour les présocratiques une grande vénération. Ces penseurs avaient selon lui inventé les « archétypes de la pensée philosophique », et il les voyait comme une « République de grands esprits qui s’interpellent à travers les espaces désolés de l’histoire sans que soit troublé leur sublime dialogue par les nains insouciants et bruyants qui rampent au dessous d’eux ». Il leur attribue la pureté des commencements.

Nietzsche a vu dans le fragment d’Anaximandre « une intuition capitale », une « énigme », un « oracle » d’une « qualité religieuse ». Il se rapporte pour l’interpréter à une citation de Schopenhauer : « La vraie norme pour juger un homme, c’est de dire qu’il est un être qui ne devrait pas exister, mais qui expie son existence par d’innombrables souffrances et par la  mort. » L’interprétation  nietzschéenne   est la suivante : « tout devenir est une manière coupable de s’affranchir de l’être éternel, une iniquité qui doit être expiée par la mort », une trahison, en somme. «  Tout ce qui a jamais connu un devenir doit disparaître à nouveau, qu’il s’agisse en l’occurrence de la vie humaine, de l’eau ou de la chaleur et du froid ».  Il conclut : « Plus on a voulu cerner de près le problème de savoir comment en premier lieu le défini a jamais pu être engendré par l’indéfini en le trahissant, puis comment la temporalité est née de l’éternité, l’iniquité de la justice, et plus la nuit s’est obscurcie ». Ainsi pour Nietzsche, la séparation d’éléments matériels du sein maternel qu’est l’apeiron est un péché qu’il faut expier par la mort. C’est une trahison vis à vis de l’éternité de l’Etre.

Cornford, lui, va au delà. Il voit dans l’univers d’Anaximandre un ordre  juridique et moral. Car à chaque opposé ou contraire, chaud et froid, humide et sec, a été attribué par la Moire, la déesse de la Destinée et de la Répartition du monde, une province dont il lui est interdit de sortir. C’est une croyance antique car déjà dans l’Iliade d’Homère, deux siècles plus tôt, « le monde avait été divisé en trois » : le Ciel pour Zeus, l’eau pour Poseïdon et le royaume sous terrain des Enfers pour Hadès, les trois fils de Cronos. Or on l’a vu, les contraires sont dans une lutte perpétuelle pour conquérir la province de leur opposé. De ces luttes permanentes et de ces mélanges  sont produits les éléments de l’univers sensible, la physis, laquelle au terme de l’évolution de la pensée présocratique prendra la forme des atomes de Démocrite, qu’elle a gardée jusqu’à nos jours.

Mais avec Anaximandre nous n’en sommes pas encore là. A ce stade d’une pensée encore toute imprégnée de religiosité et selon la loi de la Dikè, déesse de la justice, la fabrication des éléments matériels de l’univers par la conquête et la rapine est un crime. « The plundering of one element by another to make an individual thing is injustice, unrighteousness. The penalty is death and dissolution ». Ainsi les éléments contraires, en cherchant à élargir leurs domaines respectifs aux dépends les uns des autres et en créant les composantes du  monde sensible, ont désobéi à la Moire et à la Justice, altéré l’ordre éternel de l’univers, et le châtiment encouru pour ce crime est la destruction de ce monde injustement créé par le retour au sein de l’apeiron indifférencié, les coupables se rendant ainsi  « réparation les uns aux autres, de leur mutuelle injustice ».

Ainsi le retour à l’indifférencié originel restaure l’ordre premier et éternel de l’univers. Cornford voit dans ce fragment la vision antique d’un monde dont l’ordre n’est pas le résultat d’une Création mais lui est au contraire antérieur, et c’est  la destruction de cet univers originel conforme à la Justice qu’entraîne la Création des éléments du monde sensible par la guerre entre les contraires. Selon Cornford, pour Anaximandre,  l’ordre de l’univers « comes into being not last, but first. (C’est moi qui souligne) … Every step from that simple disposition of elemental provinces  towards the multiplicity of particular things, is a breaking of bounds, an advance towards disorder, a declension into the welter of injustice, rapine, and war”.

Dans l’interprétation de Nietzsche, comme dans celle de Schopenhauer, l’individu est coupable d’avoir commis le crime de se séparer du « Fond divin », et est puni par le fait de vivre une condition humaine limitée, « insupportable et punitive ». Il la surmontera par « la dure volonté d’exister dans le combat, sans remords, toutes attaches ombilicales rompues avec le divin arrière fond ». Cornford au contraire voit dans l’« impérialisme expansionniste » des puissances cosmiques l’apparition d’une « conscience individuelle » qui, se détachant de la conscience collective, se rend également coupable et punissable.

Pour Clémence Ramnoux, l’œuvre d’Anaximandre a une portée aussi bien religieuse que scientifique. Elle marquerait une première étape dans la « dédivinisation » d’un Cosmos en proie aux « audaces attentatoires de la pensée », libérant pour la sensibilité religieuse un espace divin extérieur à la « sacralité cosmique » des origines, ouvrant ainsi un champ à la science.

Le cycle éternel des mondes coupables qui disparaissent dans l’indifférencié dont ils se sont échappés mais, comme le soleil qui se couche et se relève, reviennent à être, régénérés, évoque l’ Eternel Retour des choses semblables que  Nietzsche avait pressenti, et, après lui, Mircea Eliade.

Mais c’est une autre histoire.

 

 

Pour en savoir plus

 

Aristote. Métaphysique. A2. 13-15. Bibliothèque des Textes philosophiques. Librairie Philosophique J.Vrin. T.1 Livres A-Z.

Ramnoux Clémence. Sur quelques interprétations modernes de la pensée d’Anaximandre. Revue de Métaphysique et de Morale. 59è année. No 3 (Juillet-Septembre 1954) pp. 233-252

Nietzsche F. La philosophie à l’époque tragique des Grecs. Folio Essais. Gallimard.

Cornford FM. From Religion to Philosophy. Cosimo Classics. New York. 2009

Ibid. Principium Spientiae. Harper Torchbooks. Harper & Row. New York, 1965

 

Le Mythe de Theuth ou la Réminiscence

«  … Car en fin de compte, chercher et apprendre ne sont au total qu’une remémoration » Platon.  Ménon

Dans le dialogue de Phèdre, Platon aborde notamment, par la bouche de Socrate, la valeur de l’écriture par rapport à la parole pour amener les hommes à la connaissance vraie. Il se sert pour cela d’un mythe car souvent, et bien qu’il les qualifiât  de « contes de bonne femme », lorsqu’il voulait faire passer un message particulier, Platon se servait du mythe, auquel il attribuait une force persuasive plus importante que celle de la seule raison.

Il s’agit ici du Mythe de Theuth.

Platon emprunte ici à la mythologie égyptienne. Il y avait à Hermopolis un dieu nommé Thoth, que Platon appelle Theuth. Ce dieu avait pour emblème l’ibis, et en tant qu’ibis, il couva l’œuf dont sortit l’univers. Mais il était aussi le dieu du Verbe, et il inventa l’écriture. Muni de cette invention remarquable, Theuth se rendit devant Thamous ou Ammon-Rê, le Dieu-Soleil. Il lui présenta son travail et lui enjoignit d’en faire profiter son peuple : « Voici, ô Roi, le savoir qui fournira aux Egyptiens plus de science et plus de mémoire, car du défaut de science et de mémoire le remède a été enfin trouvé » (je souligne).

Contre toute attente, Thamous répondit : « Ô Theuth, plus grand maître des arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est son lot de dommage ou d’utilité pour ceux qui doivent s’en servir. (…)  Toi, qui es le père de l’écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu’elle possède. En réalité, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront alors d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux mêmes, qu’ils feront acte de remémoration : ce n’est donc pas de la mémoire, mais de la répétition que tu as trouvé le remède. Quant à la science, ç’en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses sans en avoir reçu d’enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n’en auront aucune ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu’ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d’être des savants » .

Car pour Platon, la véritable science est celle « des réalités jadis contemplées par notre âme, quand (…) elle regardait de haut ce que, à présent, nous appelons ‘être’ ».

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Theuth à la tête d’ibis

Pour comprendre la profondeur du message du mythe de Theuth, il nous faut nous pencher sur la signification de l’âme pour Platon, sur laquelle repose sa théorie de la Connaissance.

L’âme est l’élément fondamental de la métaphysique platonicienne. Elle est inspirée de la doctrine de Pythagore qui voulait que l’âme soit immortelle et qu’elle se réincarne après la mort dans différents êtres vivants, pas nécessairement des humains. C’est la théorie de la palingénésie ou naissances successives des âmes .

Pour Platon l’âme est immortelle car « elle se meut elle même »  et «  tout ce qui se meut soi même est immortel », à l’image de la substance originelle de l’Univers selon les philosophes présocratiques. Elle est à l’origine de la vie. Elle connaît plusieurs naissances, et se transporte d’un être à l’autre lorsque celui qu’elle habite meurt.  Dans le mythe de l’attelage ailé, Platon représente l’âme par une image inattendue : « On peut se représenter l’âme comme une force à laquelle concourent par nature un attelage et son cocher, l’un et l’autre soutenus par des ailes ». Cet attelage est tracté par deux chevaux. C’est ce qu’on a appelé la tripartition de l’âme, soit un attelage et deux chevaux. Un cocher, la raison; un cheval blanc, la passion; un cheval noir, les appétits. Lorsque l’attelage est conduit par un dieu il est facile à diriger car les deux chevaux avancent d’un pas harmonieux, mais « chez nous », les mortels, la conduite est difficile, car les deux chevaux sont dissemblables. Le blanc est un « beau et bon cheval dont les parties composantes sont harmonieuses », tandis que le noir est « une bête dont les parties composantes comme la nature sont opposées à celles du précédent ». Ils entrent en conflit et « c’est nécessairement, pour nous, une tâche difficile et peu plaisante que de faire le cocher » car le second cheval, qui est l’expression des parties basses de l’âme, tire l’attelage de son côté, et risque à tout moment de renverser l’équipage, ce qui nous rend difficile la recherche de la Justice, qui pour Platon est le but de l’existence.

Comment l’âme vient-elle à habiter un mortel ?

L’attelage, on l’a dit, est ailé. Les ailes des âmes se nourrissent des vertus de l’attelage qu’elles conduisent. Celles qui conduisent un attelage harmonieux, amoureux de la vertu, sont en condition parfaite, et voyagent aisément dans la totalité de l’univers. Par contre, dans un attelage conflictuel, « compagnon de la démesure et de la vantardise », les ailes se dégradent et les âmes, déplumées, chutent et « sont précipitées jusqu’à ce qu’elles puissent se saisir de quelque chose de solide », un corps humain en l’occurrence,  et , « une fois qu’elles y ont installé leur résidence, (…), c’est à cet ensemble formé d’une âme et d’un corps (…) qu’on a donné le nom de vivant, c’est lui qui possède l’épithète de mortel ». 

Et c’est ainsi que la vie vient aux hommes.

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Les chevaux de l’Attelage ailé

Pour Platon, le monde sensible que nous percevons autour de nous n’est pas la réalité véritable.  L’essence de la Réalité, l’être que l’âme contemple de haut réside dans les Idées ou Formes Intelligibles  suivant les traductions, d’où toutes les formes sensibles, autrement dit le monde, tirent leur existence.  Les Idées n’ont pas d’origine, ni de fin. Elles « sont », immuables, présentes de toute éternité. Elles sont l’Être. Elles résident en dehors du monde sensible et ne peuvent être perçues par les sens, mais par le seul intellect. Or, « Toute âme humaine a par nature contemplé l’Etre, » dit Socrate, « sinon, elle ne serait pas venue dans le vivant dont je parle », et  Socrate raconte le voyage des âmes vers la contemplation de l’Absolu. 

Lorsque les dieux s’adonnent à leur plaisir favori qui est d’aller festoyer dans un banquet,  ils se transportent dans leur attelage ailé vers la voûte qui recouvre le ciel. Les âmes immortelles, ailées elles aussi, les suivent dans une procession céleste. Lorsqu’elles se trouvent au contact de la voûte du ciel qui recouvre le monde, elles la traversent et s’avancent au delà, là où il n’y a plus rien et, ainsi dressées dans le néant, entraînées dans la révolution circulaire de l’univers, elles contemplent « l’Etre qui est sans couleur, sans figure, intangible, qui “est” réellement et qui ne peut être contemplé que par l’intellect, l’objet de la connaissance vraie ». Dans Les Mythes de Platon Karl Reinhardt décrit cette contemplation : l’âme « se nourrit de la contemplation de la vérité et en jouit jusqu’à ce que la révolution accomplisse son cycle. Pendant ce temps elle voit la justice en soi, la prudence, la connaissance, non pas celle qui est entachée de devenir, ou qui change quand elle s’applique à ce qui change (…) mais la connaissance au sein de l’Essence qui déploie son être ». Et c’est dans la réminiscence de cette contemplation divine que consiste la Connaissance vraie,  «  une remémoration de ces réalités supérieures que notre âme a vues jadis, quand elle cheminait en compagnie d’un dieu, quand elle regardait de haut ces choses dont à présent nous disons qu’elles existent, quand elle dressait la tête vers ce qui a une existence réelle ».

Mais une fois descendues dans un « corps fait de terre », les âmes sont contaminées par « les maux et les désirs qui affectent le corps » et elles  peuvent oublier cette vision ineffable. Or c’est ce souvenir  que les hommes doivent s’efforcer de  retrouver s’ils veulent atteindre la Vérité. D’où le fait que pour Platon,  la Vérité se trouve à l’intérieur de chacun de nous, dans notre âme, et non à l’extérieur, dans des écritures, ces « empreintes étrangères qui viennent du dehors et non du dedans ». C’est seulement par la parole, par la dialectique socratique,  le questionnement du philosophe qui connaît la nature de l’âme, du Tout dans lequel elle vit, qui sait à quelles âmes il s’adresse et comment les questionner, ce qu’on a appelé la maïeutique socratique, pour les mener à la redécouverte par soi-même » , qu’ils peuvent parvenir, à l’intérieur de soi, à appréhender «  les vérités enfouies et oubliées » (Droz). 

(Cette recherche par la parole de vérités oubliées enfouies au fond de nous évoque irrésistiblement la psychanalyse : « c’est sans avoir reçu de personne aucun enseignement mais plutôt en étant questionné (que l’homme) possèdera des connaissances qu’il aura repris de son propre fonds »). 

Redescendons sur terre. Theuth apporte donc à Thamous un remède, un pharmakon, qui permettra, à ses yeux, de remédier à l’oubli. Mais Thamous, c’est à dire Platon, n’aime pas les pharmaka. Ils produisent souvent l’effet inverse de celui qui est attendu car l’écriture, sous prétexte de suppléer la mémoire, (…) rend encore plus oublieux : loin d’accroître le savoir, elle le réduit, car confiants dans les écritures, les hommes cesseront d’exercer leur mémoire comme le recommandait Pythagore, et perdront ainsi l’accès à la « vraie science », la connaissance de l’Intelligible, qui réside dans leur âme, mais qu’elle peut elle même avoir oublié. 

La mémoire Il faut dire ici un mot sur l’importance de la mémoire dans la Grèce antique. Dans la très longue période qui suivit la disparition de l’écriture à la fin du IIè millénaire av. JC, il régna en Grèce « une extraordinaire prééminence de la parole » (Vernant). Du XIIè au VIIIè siècle la civilisation de la Grèce archaïque fut fondée exclusivement sur la parole. Dans « Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque » Marcel Detienne distingue deux modèles, on pourrait dire deux niveaux de parole : une « parole-dialogue », à finalité disons pratique, utilisée dans les armées pour organiser les batailles, et une parole « magico-religieuse », la parole mystique, porteuse de Vérité. C’était la parole des poètes et des aèdes, par l’intermédiaire desquels s’exprimaient les dieux, la parole qui chanta l’Iliade et l’Odyssée, et tous les mythes fondateurs de la culture grecque tout au long de ce ces siècles. Or cette parole était nourrie par la mémoire, dont les Grecs avaient fait une divinité, Mnémosyne,  autour de laquelle et de ses neuf filles les Muses, s’était constituée «  une vaste mythologie de la réminiscence » (Vernant). Cette mémoire n’était pas une simple fonction cérébrale comme la nôtre. C’était une mémoire sacralisée qui véhiculait, à travers la parole de la déesse, les mythes d’émergence, la naissance des dieux, le passé et les légendes qui fondaient l’existence et l’identité des Grecs, et c’est à cette mémoire, à l’anamnesis, que Platon attribue le pouvoir de nous remémorer la vision de notre âme, c’est-à-dire d’atteindre la Vérité. Ce n’est pas à l’écriture. C’est à la réminiscence.

Nous qui avons relégué notre mémoire dans des disques durs, qui ne pouvons nous souvenir d’un anniversaire, d’un numéro de téléphone, ou d’un trajet sans l’aide d’un pharmakon électronique, et qui avons depuis longtemps perdu notre âme,  nous dissolvons notre humanité dans ces technologies toujours plus sophistiquées, toujours présentées comme des pharmaka, et qui, extérieures à nous mêmes mais toujours plus invasives, au lieu de nous libérer, nous asservissent. « La fatalité de la technique réside dans le fait que nous avons brisé les liens qui unissaienttechnè et poïesis. Il est temps de se (re)tourner vers les poètes » (George Steiner).

C’est à la mémoire de son maître bien aimé Socrate que Platon dédie cet éloge de la parole et « le plus beau des mémoriaux : des dialogues écrits dans lesquels cette parole unique serait désormais enchâssée, en quelque sorte comme la voix vivante, par delà la mort, de celui qui n’avait jamais écrit » (B.Sichère). 

***

Pour en savoir plus :

Platon. Phèdre. Trad. Luc Brisson.  Suivi de La pharmacie de Platon de Jacques Derrida. GF Garnier Flammarion et  Oeuvres Complètes Bibliothèque de La Pléiade Vol.II, Editions Gallimard, Paris 1964. (Quelques libertés prises avec les traductions, sans bien sûr en changer le sens).

Vernant JP. Aspects mythiques de la mémoire in Mythe et pensée chez les Grecs. Œuvres. T.1. Opus. Le Seuil

Detienne M. Les Maîtres de Vérité dans la Grèce Archaïque. Le Livre de Poche.

Droz G. Les mythes platoniciens. Points. Editions du Seuil. 1992

Reinhardt K. Les Mythes de Platon. Bibliothèque de Philosophie. Editions Gallimard, 2007

Sichère B. Aristote au soleil de l’Etre. CNRS Editions. Paris 2018

Déméter et le Printemps

« La première, Cérès, du soc courbé a ouvert la terre / la première elle a donné des fruits et de doux aliments aux terres,  (…) tout est cadeau de Cérès,/c’est elle qu’il faut chanter« 

Ovide. Métamorphoses.

« But it was the breath of Persephone… She was out of hell, on a cold morning.« 

DH Lawrence. Lady Chatterley’s lover.

 

Déméter à la belle chevelure,  Cérès pour les Romains, était la Déesse de la végétation. Son nom originel était Γή Μήτηρ (Gè-meter), soit Terre-Mère.

Cette figure divine remonte au néolithique et célèbre la fertilité, la fécondité et la vie éternelle. De telles figures féminines, peut être déjà considérées comme des divinités et dont fait partie la célèbre Vénus de Willendorf,  Vénus stéatopyge aux formes si généreuses que Facebook a cru nécessaire d’en censurer la photo, ont été retrouvées dès le Paléolithique supérieur. Ces personnages féminins sont parmi les premières manifestations religieuses de nos régions, et portent dans leurs vastes formes les germes de toute la puissance créatrice de l’humanité. 

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Vénus de Willendorf. Gravettien. Musée d’Histoire naturelle de Vienne.

On les trouve d’abord en Anatolie, puis en Crète et en Grèce, par des migrations anatoliennes qui amenèrent avec elles les techniques agricole du néolithique et ses cultes religieux. La Grande Mère est la figure principale de la religion crétoise où les déesses chtoniennes, c’est à dire liées à la terre, du grec κθόν (khton) terre, sont prédominantes. Elle est accompagnée de son parèdre masculin qui est souvent un taureau, longtemps considéré comme le principe générateur masculin. Zeus se métamorphosera souvent en taureau pour parvenir à ses fins séductrices. La Grande Mère est également accompagnée de sa fille et d’un petit garçon. Cette «  sainte famille » , comme l’appelle le Père Festugière, sera à l’origine de nombreux mythes dits de la végétation, dans lesquels, pour celui de Déméter et Perséphone, qui nous occupe ici, c’est la fille qui représente la végétation, et pour d’autres, comme ceux d’Astarté et Tammuz en Syrie, de Cybèle et Attis en Phrygie, d’Aphrodite et Adonis en Grèce, c’est l’enfant qui, devenu amant de la déesse, disparait pour renaître, autre symbole du cycle de la végétation.

Le mythe égyptien d’Isis et Osiris a inspiré à certains hellénistes un rapprochement entre les figures divines de Déméter et d’Isis, laquelle aussi parcourut le monde comme Déméter à la recherche de sa fille, à la recherche des membres épars de son époux Osiris assassiné et démembré par ses frères, et lui rendit le souffle en se couchant sur son cadavre rassemblé. L’hypothèse d’une origine égyptienne de Déméter a été évoquée à la fin du XIXè siècle. Cette image divine aurait voyagé d’Egypte en Crète, et de là en Grèce à l’occasion d’échanges commerciaux. Mais cette «  hypothèse égyptisante » , bien que séduisante, n’est plus retenue aujourd’hui.

Héritière grecque de la Grande Mère crétoise, Déméter fit don aux humains du blé, leur apportant ainsi l’agriculture et avec elle la civilisation, car c’est l’agriculture qui a civilisé les hommes et pour les Grecs, seul l’homme mangeur de pain était civilisé. D’où son titre de Θεσμόφορος (Thesmophore), porteuse de lois.

Déméter, comme tous les dieux de la mythologie grecque, a connu différentes identités. Dans une théogonie orphique, elle est d’abord la mère de Zeus, puis son épouse et enfin sa fille, Perséphone, qui sera une des mères supposées de Dionysos. Mais dans la famille olympienne, Déméter était, plus simplement,  la fille de Cronos et de Rhéa, à laquelle elle a également été identifiée. Elle était donc la petite fille de Gaïa la Terre et d’Ouranos le Ciel, les Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode). Elle était la sœur de Zeus, Hadès et Poséidon, les trois fils de Cronos qui s’étaient partagé le monde. Dans l’inceste généralisé de ces premières hiérogamies, elle eut de Zeus une fille, Perséphone  aux chevilles légères, la Κορή (Korê) c’est à dire la jeune fille dans la plénitude de sa fleur, la jeune fille divine (Kerényi). Perséphone était très belle et Hadès, son oncle, lequel avait hérité du domaine souterrain des Morts, la voulait. Zeus autorisa son frère à  prendre sa fille pour épouse. Hadès l’enleva et l’Hymne homérique à Déméter chante l’histoire de ce drame et la colère de Déméter.

Le récit

Par une belle journée de printemps, Perséphone «  jouait avec ses amies les filles d’Océan à la gorge profonde, les océanides, cueillant des fleurs, la rose et le crocus, et la jolie violette dans les prés tendres, et l’iris, et la jacinthe, et le narcisse que la Terre (Gaïa son Aïeule) a fait pousser exprès pour la jeune fille à la corolle ouverte, par ruse et par faveur pour le dieu aubergiste des morts, et avec l’assentiment de Zeus. Le narcisse, fleur à l’éclat miraculeux ! Et tous de l’admirer, hommes et dieux, saisis par la merveille (…) Telle une enfant fascinée, Perséphone a tendu les mains pour attraper le beau jouet. Alors s’entrouvrit la terre »: Hadès surgit sur son grand char doré, saisit la jeune déesse et s’engloutit avec elle dans les Enfers, le pays sans retour. En principe.

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François Boucher – L’enlèvement de Perséphone.

Disparaissant dans les ténèbres Perséphone pousse un grand cri qui retentit jusqu’au sommet de l’Olympe et dans la profondeur des mers. Mais Zeus ne l’entend pas, ou ne veut pas l’entendre. Ne l’entendent qu’ Hécate au long voile, la déesse de la Lune, et Hélios le brillant Soleil, qui à ce moment, recevait dans son temple les offrandes des mortels.  Déméter, sa mère, l’entend aussi. Epouvantée, elle se couvre la tête d’un grand voile bleu sombre, car « il n’est pas de plus noire vêture » dit Homère. Elle parcourt la terre et les mers à la recherche de sa fille pendant neuf jours et neuf nuits, sans se nourrir et sans laver son corps. Mais quand la dixième aurore se lève, Hécate se présente à elle et lui suggère d’interroger le Soleil, qui voit tout des hommes et des dieux. Alors les deux déesses, tenant dans leurs mains des torches allumées, s’envolent vers le Soleil. Hélios, qui avait tout vu, apprend la vérité à la mère éplorée : « C’est Zeus, dieu des nuées, qui permit à Hadès de nommer votre fille sa tendre épouse ».

Kerényi souligne l’étroite triade que forment Déméter, sa fille et la déesse lunaire. Hécate aurait été identifiée par les Athéniens comme étant la pré-homérique Pheraia, déesse de la ville de Pheri en Thessalie, mais pour les thessaliens Pheraia n’était autre que Déméter elle même. On le voit, les identités divines étaient fluides et multiples, elles se mélangeaient suivant les lieux où on les adorait, étant à l’origine l’objet de cultes locaux, à partir desquels Homère aurait organisé le lumineux panthéon olympien. Et « comme un bouton de fleur non épanoui, l’idée d’une corrélation entre trois mondes – un monde virginal, un autre maternel et un troisième lunaire – perce à travers la triade divine de l’hymne homérique ». Pour Kerényi, l’idée fondamentale de l’hymne renvoie « à celle, ancienne, de Déméter et Hécate en une seule personne », Déméter et Perséphone ayant souvent été elles mêmes considérées comme les deux moments d’une seule divinité, l’épi et le grain.

Apprenant la vérité, Déméter entre dans une grande colère. Comme Achille s’isola sous sa tente, abandonnant le combat quand Agamemnon lui vola la belle Briséis, Déméter déserte l’Olympe et la société des dieux, et, s’enveloppant de son sombre manteau, changeant ses traits et semblable à une vieille pauvresse, elle erre de par le monde «  sur toutes les terres, sous toutes les mers.Quand le jour maternel émousse les étoiles, du coucher du soleil jusqu’au lever, la mère cherche la fille »  (Ovide). 

En vain.

Dans son errance elle parvient à Eleusis où elle s’arrête et s’assied, accablée de fatigue et de chagrin, sous un olivier, près d’un puits où les gens venaient boire. Un groupe de quatre belles jeunes filles s’en viennent chercher de l’eau. C’étaient les filles du roi d’Eleusis, Céléus. Emues par le spectacle de sa misère, elles s’approchent de la déesse pour lui offrir de l’aide. Celle ci, se présentant comme une nourrice, leur dit :  » Prenez pitié de moi jeunes filles … jusqu’à ce que j’arrive dans la maison d’un homme ou d’une femme où je remplirai avec plaisir tous les devoirs qui conviennent à une femme âgée ». Alors la plus belle des filles de Celéus, pressentant sa divinité lui répond: « … en ce palais il est un fils que mes parents ont eu dans leur vieillesse, un jeune enfant qu’ils désiraient de toute leur âme et chérissent avec tendresse. Si notre mère l’accepte, vous qui ressemblez à une déesse, vous pourrez l’élever jusqu’à son adolescence, et en serez récompensée si richement que toutes les femmes en vous voyant envieront votre sort« . Déméter approuve ce dessein d’un signe de tête, car c’est ainsi que les dieux signifiaient leur accord.

Les quatre filles l’emmenènt chez leur mère, la reine Métanire, qui berçait son nouveau-né Démophoon. Quand elle franchit le seuil de la maison Déméter eut une épiphanie passagère, soudain plus grande, « emplissant la porte d’un éclat divin ». La reine Métanire  lui adresse alors les mots suivants:  » Salut, étrangère. Je ne puis croire que vous soyez issue de parents obscurs: vous êtes certainement née de héros illustres; vos yeux sont resplendissants de grâce et de pudeur comme ceux des rois qui rendent la justice … Ayez soin de ce fils que les Immortels m’ont accordé dans ma vieillesse à l’instant où je ne l’espérais plus.

S’attachant à l’enfant, la déesse s’emploie à le rendre immortel, comme la fille qu’elle avait perdue. Le jour elle le nourrit d’ambroisie comme le fils d’un dieu, et toutes les nuits, elle le purifie de tout ce qu’il comportait de mortel dans un grand feu, le préparant ainsi à l’immortalité. Mais une nuit Métanire surprend son fils dans les flammes. Elle pousse un cri d’horreur et s’écrie : »O mon fils, Démophoon, c’est ainsi que l’étrangère te jette dans le feu, me livrant au deuil, aux chagrins les plus amers! »

Alors Déméter, dans une grande colère, arrache l’enfant des flammes et le laisse tomber à terre en proférant ces mots:   « Aveugles mortels, vous ne voyez jamais ce que la destinée vous amène, que ce soit en bien ou en mal ! (…)  J’aurais fait de ton fils un être immortel et sans âge, je l’aurais doué d’une gloire éternelle , maintenant il ne pourra plus échapper à la mort et à la destinée, mais il jouira toujours d’un grand honneur car je l’ai pris sur mes genoux et il s’est endormi dans mes bras. Car je suis la grande Déméter, pleine de gloire, je fais la joie et le bonheur des dieux et des hommes. Que près de la ville et de ses murs élevés tout le peuple me bâtisse un temple avec un grand autel sur la haute colline! Je vous enseignerai les Mystères, vous les célébrerez avec piété et vous apaiserez ainsi mon âme ».

Ayant dit, elle se métamorphose, secoue sa vieillesse, « la beauté l’enveloppa comme un souffle et un parfum délicieux s’exhala de sa robe odorante ; un éclat lumineux rayonna tout autour de son corps immortel de déesse ; ses cheveux blonds tombèrent sur ses épaules et la maison fut envahie d’une lumière éclatante, comme sous l’effet de l’éclair de la foudre», car la divinité des dieux s’exprimait par l’éclat de la lumière qui émanait de leur personne.

Alors le roi Céléus réunit son peuple et lui ordonne d’élever à la déesse un temple et un autel sur le sommet de la colline, et dans ce temple, se déroulèrent chaque année pendant plus de mille ans les Mystères initiatiques d’Eleusis qui permettaient aux seuls initiés de survivre sans souffrance dans le royaume souterrain des morts.

La déesse s’enferme dans son temple, solitaire. Déméter enfermée, ses pouvoirs se tarissent. Tout échange de vie s’interrompt, la nature et les saisons s’arrêtent. La graine reste cachée dans le sol, hommes et bêtes ont faim, ne se reproduisent plus. Une grande désolation s’abat sur le monde.

Cependant les dieux s’inquiètent. Ils ne sont pas affectés par la disparition de la nourriture car les dieux se nourrissent d’ambroisie, mais ils craignent de voir disparaître l’humanité et avec elle les offrandes dont elle les honore. Alors Zeus appelle Iris, déesse de l’arc en ciel et messagère des dieux, et la charge d’un message pour Déméter. Iris franchit l’espace d’un vol rapide et trouve la Déesse assise dans son dans son temple d’Eleusis, enveloppée de son grand manteau d’azur, ruminant son chagrin et sa colère. Elle lui dit : « Ô grande Déméter, Zeus le Très-Sage t’appelle à revenir dans le concert des dieux éternels, reviens avec moi, écoute son message afin que soit accompli ce qu’il désire ! » Mais Déméter ne veut rien entendre. Elle ne remettra pas pied sur l’Olympe tant que sa fille ne lui aura pas été rendue. Tous les dieux se succèdent à son chevet, lui portant des présents, mais en vain.

Voyant cela, Zeus appelle Hermès et le charge de descendre dans les enfers déployer son art de la persuasion pour obtenir d’Hadès qu’il rende Perséphone à la lumière pour que sa mère la revoie et que la nature et les offrandes reprennent leur cours. Hermès s’élance aussitôt dans le sombre Tartare, et, trouvant Hadès assis sur sa couche à côté de sa jeune épouse à la triste figure qui se refuse à lui, lui dit : «  Hadès à la noire chevelure, roi des ombres, Zeus m’ordonne de conduire la chaste Perséphone en dehors de l’Erèbe, au milieu de nous, afin que Déméter, revoyant sa fille, abandonne sa colère envers les Immortels. Car cette déesse a le terrible dessein d’anéantir la race des mortels en cachant la semence au fond de la terre, et de détruire ainsi les honneurs des divinités. »

Il dit, et Hadès obéit. Il donne l’ordre à Perséphone de repartir avec le messager de Zeus mais, avant de la laisser partir, il  lui fait manger un pépin de grenade car quiconque ayant séjourné dans les enfers et y ayant consommé de la nourriture devait obligatoirement y revenir un jour. Hadès s’assure ainsi que sa belle épouse lui reviendra. Ayant mangé le pépin de grenade elle monte sur le char doré d’Hadès et, conduite par Hermès, le dieu aux semelles de vent, s’élance pleine de bonheur vers la lumière et sa mère bien aimée. Ils franchissent les monts et les mers et ne touchent terre qu’une fois parvenus à Eleusis, où les deux déesses  sont enfin réunies.

Alors la divine Rhéa, la mère des dieux, descend de l’Olympe et s’adresse à sa fille: « Ma fille, Zeus, maître de la foudre, vous ordonne de venir reprendre votre place au sein des Immortels et vous promet de vous rendre tous les honneurs que vous désirez au milieu des divinités. Il a décidé que Perséphone demeurera la troisième partie de l’année dans les sombres demeures et le reste avec toi et les autres dieux » Car tel est le compromis conçu par Zeus pour apaiser sa soeur mais aussi pour que sa fille, qui avait mangé « le pépin de la mémoire », redescende jouer son rôle dans son royaume des Enfers.

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Botticelli. Le Printemps

Commentaires

Le phénomène saisonnier de de la disparition et de la renaissance de la végétation, toujours renouvelé comme la rotation des astres, a donné naissance à un ensemble de mythes dits de la végétation, ou du dieu qui disparaît, (The vanishing God de Frazer). Il s’agit généralement de la perte par une déesse d’un être aimé qui disparaît, puis reparaît. La déesse représente la fertilité et l’être aimé la végétation, ainsi Déméter a-t-elle été considérée comme la force qui régit la végétation et Perséphone la végétation elle même. 

Par rapport aux autres mythes de la fertilité dont les acteurs sont des couples, l’originalité du mythe de Déméter et Perséphone est de mettre en scène une mère et sa fille. B.D. Hercenberg souligne le rôle de l’unité perdue dans la problématique du rapt de Perséphone.  Il relève l’ambiance de consanguinité dans laquelle se déroule ce drame, Zeus comme Hadès étant les frères de Déméter, le père et l’oncle de Perséphone, et « c’est des profondeurs obscures de cette consanguinité que se trame l’enlèvement de la fille de Déméter », leur sœur, intrusion violente de la masculinité dans l’unité féminine, souvent  comparée à un viol.

Le philosophe allemand Schelling (1775-1854), cité par Hercenberg, rappelle que les trois dieux étaient les enfants de Cronos, c’est à dire de « celui qui a cherché à demeurer le dieu unique en tentant de dévorer ses enfants », pour empêcher « l’advenir d’une multiplicité de dieux » et la division qui s’en suivrait. En d’autres termes le polythéisme. Pour Schelling, le refus de Déméter d’accepter le mariage de sa fille avec son frère Hadès exprime son refus de reconnaître « la métamorphose de l’Un en une multiplicité de figures », la séparation d’avec sa fille représentant la perte de l’Unique et sa douleur la nostalgie de ce qui a été perdu, ou, pour reprendre les mots d’Hercenberg, « la tension entre la séparation forcée et la séparation impossible ».

Ceci fait de Déméter, selon Schelling, « le pôle autour duquel gravite tout le processus de la mythologie », c’est à dire « un passage de l’unique à la pluralité des dieux ». C’est en ce sens qu’elle exerce son pouvoir de Terre Mère et de mère du grain. « Elle est celle qui a la haute main sur le processus de croissance, sur son passage de l’état de potentiel où tout est encore dans le non-déploiement, dans l’unité de la graine » soit son union avec sa fille, ou l’Un, « à l’état de séparation et de démultiplication par la croissance » soit le mariage de Perséphone avec Hadès, et la multiplication.

Clémence Ramnoux resitue pour sa part cette fable dans l’organisation du Cosmos telle qu’elle fut définie par Zeus après sa victoire sur les Titans. Il divisa le monde en trois « étages » ,  s’attribuant le Ciel, l’Ether et la lumière, tout en haut. Il attribue Okéanos, l’océan primordial qui entoure le monde de ses eaux à son frère Poseidon ; et à Hadès, « celui qu’on nomme l’invisible, les bas-fonds ouverts sur l’Abîme », le Royaume des morts, tout en bas. Mais entre le Ciel et le profond Tartare, au milieu, demeure une quatrième région inattribuée, la Terre, une no god’s land.  Elle est habitée par les mortels, « cette race bâtarde entre le dieu et l’animal » (Vernant), que Zeus voulait faire disparaître parce qu’il s’en méfiait, mais qui fut sauvée par Prométhée, lequel le paya cher.

Déméter est une déesse chtonienne (du grec κθών, kthon, la terre). Bien qu’elle habite l’Olympe avec les dieux ses frères, son empire est la Terre. Elle en assure la subsistance par ses pouvoirs divins. Elle est « la médiatrice des échanges vitaux » qui s’opèrent entre les différentes parties du Cosmos, entre la lumière du haut et les profondeurs du bas. L’enlèvement de Perséphone, par exemple, est un « échange entre le divin d’en haut et le divin d’en bas », échange qui se déroule dans cet « interrègne » qu’est l’étage des mortels. Mais dans cet échange, si de la part du haut il s’agit d’un don, de la part du bas il s’agit d’un rapt, et la violence de ce rapt est immense. Déméter s’enferme, et Déméter cachée, tout échange s’interrompt entre les étages du monde. Elle cache la graine dans la terre et c’est la disette pour les hommes, mais pour les dieux aussi car les offrandes et les sacrifices dont les honorent les hommes sont interrompus, « le fumet des chairs sacrifiées, le parfum des fleurs et des aromates ne s’exhalent plus vers le ciel. Le lait ou le sang épandus sur les tombes ou dans des fosses à l’adresse des chthoniens ne descendent plus sous la terre » et c’est là ce qui soulève la colère des dieux.

Ces rites soulignent la fonction d’ « agents d’échange »  que remplissent les humains : «  le rite diurne fait monter le fumet des viandes et le parfum des aromates ( les dieux ne sont pas mangeurs de viande), comme si le feu avait extrait pour le ciel l’essence des fleurs et des fruits poussés de la terre, l’âme des chairs nourries avec ses produits. Le rite nocturne fait couler sous la terre, pour les morts et pour les chthoniens, le sang chaud des bêtes vivantes au soleil … Ainsi les opérations rituelles les plus coutumières établissent un chaînon entre les profondeurs obscures du domaine chthonien et les profondeurs azurées de l’éther ». Ce chaînon est rompu par Déméter dans sa colère, provoquant le désarroi des dieux, et amenant Zeus à partager Perséphone entre l’Olympe et l’Hadès, la lumière et la nuit, la vie et la mort, Déméter satisfaite libérant la graine et permettant aux hommes, par la reprise de leurs rites, de rétablir la circulation entre les différentes parties du monde, « avec le consentement des deux moitiés masculine et féminine de l’univers ».

Dès lors, les mouvements biannuels de Perséphone, la descente aux Enfers et la remontée dans l’Olympe suivant le cycle des saisons rétablissent les courants d’échange entre les différents étages du Cosmos, par la vertu d’un contrat de mariage qui organise le partage de l’objet du drame entre la mère et le mari, avec « le consentement des deux moitiés masculine et féminine de l’univers ».

Les Dieux ont besoin des hommes.

Mais l’épisode le plus important du mythe, et probablement son prétexte, est la création des Mystères d’Eleusis par Déméter.  Au cours de ces Mystères qui se déroulèrent chaque année pendant plus de mille ans, Déméter enseigna un culte dont les pratiques secrètes demeureront toujours mystérieuses car quiconque les révélait perdait la vie. Au cours de ces rites, elle enseignait aux mystes, écrit Kerenyi, l’ἂρρητον ou l’indicible, l’invisible, ce qui permettait aux initiés d’acquérir une paix intérieure, une sérénité qui leur faisait envisager le séjour chez Hadès non comme la longue souffrance exprimée par l’âme d’Achille à Ulysse lors de sa Ηεκυία (Nekiya) ou descente aux Enfers, mais comme le rêve d’une immortalité sereine, car « Ô trois fois heureux ceux des mortels qui, après avoir contemplé ces mystères, s’en iront chez Hadès : eux seuls y pourront vivre ; pour les autres, tout sera souffrance » écrira Sophocle, et Platon : « Celui qui viendra chez Hadès sans avoir pris part à l’initiation et aux mystères sera plongé dans le bourbier ; au contraire, celui qui aura été purifié et initié vivra avec les dieux. »

L’Hymne homérique à Déméter révèle ainsi les trois aspects de la grande déesse, celui de déesse mère, celui de divinité agricole médiatrice des échanges vitaux et celui de détentrice d’une sagesse secrète conférant à ses initiés la sérénité dans l’immortalité des Enfers, comme celle qu’elle avait tenté, sans succès, d’apporter à Démophoon. On y retrouve les trois attributs qui avaient été attribués aux déesses mères dès leurs toutes premières manifestations dans l’histoire: la fécondité, la fertilité et la vie éternelle.

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Les Mystères d’Eleusis. Terre cuite.

 

 

Pour en savoir plus

André-Jean FESTUGIÈRE, Pierre LÉVÊQUE, « GRÈCE ANTIQUE (Civilisation)La religion grecque », Encyclopædia Universalis[en ligne], consulté le 10 juin 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/grece-antique-civilisation-la-religion-grecque/

Hymne à Déméter. Kulturica.com/k/litterature/homere/hymne-a-demeter/

Frazer J.G. The Golden Bough. The Macmillan Press Ltd. 1976

Jung C.G., Kerényi C. Introduction à l’essence de la mythologie. Petite Bibliothèque Payot. Paris 2001

Hercenberg B.D. Le mythe de Déméter et la tension entre la séparation tentée et la séparation impossible. Archives de Philosophie 68, 2005

Ramnoux C. Déméter et Perséphone ou la Mère et la Fille in Mythologie ou la famille olympienne. Oeuvres tome I. Les Belles Lettres 2020. Collection « encre marine ».

Homère. Odyssée ch.XI 488-491. Les Belles Lettres. Ed. bilingue. 2015

Le Paradoxe Féminin

 

 

Rémy de Gourmont, dans ses belles Promenades littéraires, consacre un chapitre à « La femme naturelle ». Il y critique avec vigueur un texte de Choderlos de Laclos sur l’éducation des femmes dont il attribue la teneur aux idées de Rousseau sur l’ « état de nature », qu’il juge délirantes. Il écrit : « La femme naturelle est admirablement faite pour remplir toutes les fonctions de la maternité. Mais est-elle capable d’amour, au sens délicat que nous donnons à ce mot ? … La femme naturelle ignore nécessairement la passion ; elle ignore même le choix. Enfin, c’est un pur animal (sic). On ne sait pas si elle parle. A quoi bon d’ailleurs et que dirait-elle ? » Il ajoute : « La femme naturelle ! Pourquoi aller la chercher si loin ? La femme est toujours naturelle, ici ou là, à Paris ou en Guinée ».

On a tout même du mal à imaginer Oriane de Guermantes sous les traits de la « femme naturelle ».

Mais, par une belle journée d‘octobre, Virginia Woolf traversait une pelouse dans une grande université anglaise, disons Oxbridge, quand soudain une silhouette masculine surgit en gesticulant, lui intimant l’ordre de quitter immédiatement cette pelouse qui était réservée aux membres de l’université (des hommes bien sûr, les femmes n’y étant pas admises à l’époque). Irritée, elle obtempéra. Une question lui vint alors à l’esprit: comment expliquer le paradoxe qui existe entre le statut social de la femme dans les sociétés patriarcales et les personnages féminins immortels qui remplissent la littérature classique, écrite par des hommes. Et elle cite le passage suivant d’un livre de F. Taylor qui vaut d’être reproduit en entier:

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Virginia Woolf

«  It remains a strange and almost inexplicable fact that in Athena’s city, where women were kept in almost Oriental suppression as odalisques or drudges, the stage should yet have produced figures like Clytemnestra and Cassandra, Atossa and Antigone, Phèdre and Medea, and all the other heroines who dominate play after play of the ‘misogynist’ Euripides. But the paradox of this world where in real life a respectable woman could hardly show her face alone in the street, and yet on the stage equals or surpasses man, has never been satisfactorily explained. In modern tragedy the same predominance exists. At all events, a very cursory survey of Shakespeare’s work (…) suffices to reveal how this dominance, this initiative of women, persists from Rosalind to Lady Macbeth. So too in Racine; six of his tragedies bear their heroine’s names; and what male characters of his shall we set against Hermione and Andromaque, Phèdre and Athalie ?”.

Virginia Woolf poursuit : « Indeed, if a woman had no existence save in the fiction written by men, one would imagine her a person of utmost importance; very various; heroic and mean; splendid and sordid; infinitely beautiful and hideous in the extreme; as great as a man, some think even greater. But this is woman in fiction. In fact … she was locked up, beaten and flung about the room. A very queer, composite being thus emerges. Imaginatively she is of the highest importance; practically, she is completely insignificant. She pervades poetry from cover to cover. … She dominates the lives of kings and conquerors in fiction; in fact she was the slave of any boy whose parents forced a ring upon her finger. Some of the most inspired words, some of the most profound thoughts in literature fall from her lips; in real life she could hardly read, could scarcely spell, and was the property of her husband”.

En outre, on ne peut s’empêcher d’évoquer, à propos de ce paradoxe, le fait que dans nos traditions, la Femme,  que ce soit Eve, ou Pandore imaginée par Zeus comme une punition, a toujours été la source du malheur de l’humanité.

Mais peut-être ces grands auteurs portaient-ils dans leur inconscient, en imaginant ces femmes immortelles, le souvenir oublié de leur mère, “cet autre préhistorique et inoubliable qu’aucune personne venant ultérieurement n’arrivera plus à égaler » (S.Freud).

 

 

Bibliographie

 

Rémy de Gourmont. Promenades littéraires. Tome 1. Mercure de France

Viginia Woolf. A room of one’s own. The Hogarth Press.

FL Lucas Tragedy cité par V. Woolf op. cit.

Freud Lettres à Fliess cité par JY Tadié dans Le lac inconnu Gallimard

 

 

L’Invention de la Femme – Pandore

 

 

« Zeus qui gronde dans les nues, pour le grand malheur des hommes mortels, a créé les femmes que partout suivent œuvres d’angoisse, et leur a, en place d’un bien, fourni tout au contraire un mal. »

Hésiode. Théogonie.

Dernier acte du mythe de Prométhée, pour punir les hommes de disposer du feu dont la Destinée voulait qu’il soit seul détenteur, Zeus ne put imaginer pire châtiment que d’inventer la Femme.

« Fils de Japet, s’écria-t-il, s’adressant à Prométhée qui avait volé le feu pour le donner aux hommes, ô le plus habile de tous les mortels ! Tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés jusqu’au fond de leur âme, chérissant leur propre perte.  » Et sur ses instructions  Héphaïstos le dieu boiteux, l’orfèvre divin, forma avec de la terre une figure merveilleuse semblable à une chaste vierge, modelée à l’image des déesses puisqu’il n’y avait pas encore d’autre femme. Athéna la revêtit d’une blanche tunique et posa sur sa tête un voile admirable ; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvelles et d’une couronne d’or qu’Héphaïstos avait fabriquée de ses propres mains. Sur cette couronne il avait ciselé les nombreux animaux que la terre et la mer nourrissent dans leur sein ; le tout brillait d’une grâce merveilleuse, et ces diverses figures paraissaient vivantes. Chaque dieu lui fit présent de son propre talent, et on l’appela Pandore, nom d’une divinité de la terre et de la fécondité qui signifie « tous les dons » . Ainsi présentée au panthéon olympien, cette première jeune fille de l’histoire était si belle que l’on ne pouvait la contempler sans être envoûté par sa beauté, son charme, son charisme. On pense à Marilyn Monroe quand elle fut présentée par son agent aux grands producteurs de Hollywood : « a sculpted doll, yet she’s moving. She’s animated and smiling and clearly very very happy to be among such exalted company » (Joyce Carol Oates).

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Mais contrairement à la plus belle actrice du monde, le caractère qui se cachait derrière cette poupée-ci était tout autre. Car si elle reçut le don de la parole pour lui permettre de converser avec l’homme qui serait son compagnon, Hermès lui en enseigna aussi l’usage de proférer le mensonge, la tromperie, la perfidie et la cupidité, tous enfants de Nuit, la fille de Chaos, laquelle, avec tous les principes malfaisants du monde, avait aussi engendré le mensonge et  la tromperie, sans doute liés au principe féminin dans l’esprit des Anciens car de semblables qualificatifs avaient aussi accompagné Aphrodite lors de sa naissance dans l’écume des eaux. Pour les Anciens, toute femme était fille de Nuit.

Une fois créé ce mal si beau,  Zeus l’amena où se trouvaient les dieux et les hommes. Tous s’émerveillèrent à la vue de ce piège fatal.

 

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Eva Prima Pandora – Musée du Louvre

 

Zeus, non sans arrière pensées, offrit Pandore pour épouse à Epiméthée, le frère de Prométhée. Bien que ce dernier ait prévenu son frère de ne jamais accepter de Zeus un quelconque présent, car son intention ne pouvait être que de leur nuire, Epiméthée, sans réfléchir comme l’indique son nom, ébloui par la beauté de la jeune fille, l’accepta. Elle lui fut livrée avec une grande boîte ( en réalité une jarre) fermée, qu’elle avait pour instruction divine de ne jamais ouvrir. Certains disent qu’au contraire, Zeus lui avait ordonné de l’ouvrir, parce qu’il désirait ce qui en advint, et que c’est pour cela même qu’il l’avait faite fabriquer.

Donc un jour où Pandore tenait entre ses mains sa grande boîte, ne pouvant résister à la curiosité, défaut féminin qui faisait avec elle son entrée dans le monde, elle l’ouvrit, et les maux terribles que la boîte renfermait en jaillirent dans un épais nuage qui se répandit sur le monde. Effrayée, Pandore referma précipitamment le couvercle, mais trop tard. Ne resta que l’espérance. Et depuis ce jour, mille calamités s’abattent sur les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, de violence et de haine,  les maladies se plaisent à tourmenter les mortels jour et nuit, les hommes vieillissent et connaissent la mort, mais ils gardent l’espoir.

 

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John William Waterhouse

 

Toutefois, l’espoir était-il vraiment un si beau cadeau ? Luc Ferry nous rappelle que dans la culture grecque, l’espérance est un malheur car elle est toujours associée à un manque, à l’attente de quelque chose que l’on n’a pas: l’amour, la santé, l’argent, etc. C’est une tension qui, à l’image de la nostalgie qui nous ramène sans cesse vers un passé perdu, nous projette vers un avenir mythique que nous n’atteindrons sans doute jamais, et nous empêche de vivre dans « la seule dimension réelle du temps », le présent, ici et maintenant, hic et nunc.

La vie des hommes après que la curiosité de Pandore eut été satisfaite fut celle qu’Hésiode a décrite dans Les Travaux et les Jours à propos de l’âge de Fer, celle d’Adam après la Chute, la nôtre. Dur labeur pour se nourrir, maladies, angoisse de l’avenir, difficultés, malheur, vieillesse, mort. Et pour se reproduire, « c’est l’homme qui désormais dépose sa vie au sein de la femme »  et « c’est l’agriculteur, peinant sur la terre, qui fait germer en elle les céréales » (Vernant). L’homme sera donc obligé de prendre femme pour se reproduire, attirant ainsi sur sa tête non seulement tous les malheurs qu’elle apporte avec elle mais l’épuisement du labeur que lui impose l’avidité insatiable de sa femme, « engrangeant dans son ventre » tous les fruits de ses peines. 

Ce fut donc de Pandore, « de celle là qu’est sortie la race, l’engeance maudite des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels » se lamenta Hésiode, qui serait très mal vu ajourd’hui …

Ainsi va la conclusion du mythe de Prométhée. Nul ne peut échapper à la volonté de Zeus.

 

Pour en savoir plus:

 

Hésiode.  Les Travaux et les Jours. Ed. bilingue. Trad. Paul Mazon. Les Belles Lettres.

JP Vernant. Les semblances de Pandora in Entre Mythe et Politique . Oeuvres. Vol.1. Opus. Seuil

Ibid. Le mythe hésiodique des races. Essai d’analyse structurale. in Mythe et pensée chez les Grecs. Oeuvres. op.cit.

Joyce Carol Oates. Blonde. Fourth Estate. London. 2000

L. Ferry. Mythologie et Philosophie. Vol.1. J’ai lu. Editions Plon 2016

Prométhée et la Condition humaine

 

« Il fut jadis un temps où les dieux existaient mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la Terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre .

Platon,  Protagoras

 

Il y a plusieurs versions de la création de l’homme dans la mythologie grecque. Les deux  principales sont celle d’Hésiode dans la Théogonie, et le mythe de Prométhée dans le dialogue du Protagoras de Platon. Dans la version d’Hésiode, les hommes de cette époque étaient des autochtones: ils naissaient spontanément (auto) de la terre (chton) et y retournaient à leur mort, comme les végétaux, sans avoir connu ni la maladie ni la vieillesse. Ils ne connaissaient pas la souffrance, n’avaient pas à travailler pour se nourrir, il n’y avait pas encore de femmes pour les embêter, bref, c’était l’âge d’or

 Pour Platon, «  quand fut arrivé (pour les espèces mortelles) le moment où la destinée les appelait à l’existence, les Dieux les modelèrent en dedans de la terre, en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui peut se combiner avec le feu et la terre ». Ovide,  lui, dans ses Métamorphoses, attribue ce modelage à Prométhée : il «  mélange la terre aux eaux de pluie / la modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout » car «  alors que les autres animaux, courbés, regardent la terre, / il donne à l’homme une tête qui se lève,  il lui ordonne / de voir le ciel et de dresser haut son visage vers les étoiles », ce que seuls les dieux pouvaient faire jusque là. Mais qu’il ait ou non créé l’espèce humaine, Prométhée a joué dans son destin un rôle dont l’écho parvient encore jusqu’à nous.

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Prométhée crée les hommes

Prométhée était le fils de Japet, lui même fils de Cronos qui avait émasculé son père Ouranos (voir le post « La Création du Monde selon Hésiode »). Son nom, pro-méthée signifiait en grec qu’il réfléchissait avant d’agir. Il avait un frère, Epiméthée qui au contraire, réfléchissait après: epi-méthée.  Contrairement aux siens, Prométhée avait aidé Zeus dans la terrible guerre que celui-ci avait livrée aux Titans pour conquérir le pouvoir suprême, et dont la violence avait fait trembler l’Olympe. Zeus avait remporté la victoire grâce à Prométhée, mais la méfiance régnait entre eux, chacun sachant que l’autre était rusé, et poursuivait ses propres desseins. Le dessein de Zeus était le pouvoir suprême, mais Prométhée, lui, était attaché au progrès de l’espèce humaine. Principe de contestation dans le concert des dieux, il nourrissait un désir qui s’opposait à celui de la divinité suprême, car Zeus, craignant que cette espèce bâtarde, à mi-chemin entre les dieux et les bêtes, ne représente un danger pour sa toute puissance,  voulait la faire disparaître. Mais c’était compter sans Prométhée.

Ainsi, dans la version de Platon, quand les espèces mortelles furent modelées par les Dieux dans le sein de Gaïa, le jour arriva où il fallait les exposer à la lumière, car apparaître de sous la Terre à la lumière du soleil était comme nous l’avons vu chez Hésiode la forme que prenait la naissance dans ces premiers temps du monde.  Donc Zeus convoqua Prométhée et Epiméthée pour qu’ils dotent chaque espèce des qualités nécessaires à sa nature pour lui permettre de vivre à la lumière du soleil. Epiméthée supplia son frère de lui laisser faire cette distribution: « une fois la distribution faite par moi, lui dit-il, tu la contrôleras » . Prométhée y consentit. Suit alors, dans le Protagoras, une page éblouissante d’histoire naturelle que Darwin lui même n’aurait pas reniée.

Epiméthée descendit donc dans les profondeurs de la Terre pour accomplir sa tâche. Il travailla avec méthode suivant le principe très actuel de l’égalité des chances. Il commença par pourvoir les races animales. « En distribuant les qualités, il donnait à certaines races la force sans la vélocité; d’autres, étant plus faibles, étaient par lui dotées de vélocité; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvetage  quelque autre qualité: aux races, en effet, qu’il habillait en petite taille, c’était une fuite ailée ou un habitat souterrain qu’il distribuait; celles dont il avait grandi la taille, c’était par cela même aussi qu’il les sauvegardait (…) dans tout ce qu’il imaginait, il prenait ses précautions pour éviter qu’aucune race ne s’éteignit. Mais une fois qu’il leur eût donné le moyen d’échapper à de mutuelles destructions, voilà qu’il imaginait pour elles une défense commode à l’égard des variations de température qui viennent de Zeus: il les habillait d’une épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres à les protéger contre le froid, mais capables d’en faire autant contre les brûlantes chaleurs; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui même; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments qu’il leur procurait, différents pour les différentes races: pour certaines l’herbe qui pousse de la terre, pour d’autres, les fruits des arbres, pour d’autres, des racines; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fut la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu’il attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce « .

Un véritable cosmos avec son écosystème. Mais, lorsqu’ arriva le tour de l’homme, Epiméthée s’aperçut qu’il avait épuisé toutes ses ressources sur les espèces «  privées de raison ». L’espèce humaine restait dépourvue de tout, « et il était embarrassé de savoir qu’en faire » .  Survint Prométhée pour contrôler la distribution. Il trouva que « les autres animaux (sic)  étaient partagés avec beaucoup de sagesse, mais que l’homme, lui, était nu, sans chaussures, sans vêtements, sans défense ». Alors Prométhée, ne sachant comment  sauver la race humaine, pénètre subrepticement dans l’atelier où Héphaïstos, le dieu forgeron, et Athéna, la déesse des techniques exercent leur art, dérobe le feu et l’art de s’en servir, et en fait présent à l’homme. « Et c’est de là que résultent, pour l’espèce humaine, les commodités de la vie », mais pour Prométhée, l’aventure fut désastreuse.

Le récit d’Hésiode, qui précède de deux cents ans celui de Platon, est différent. Il raconte comment  Zeus, peu après sa victoire, jeune maître de l’Univers, organise dans la plaine de Méconé un grand banquet pour répartir les apanages entre les dieux et les hommes. C’est le dernier acte de l’organisation du Cosmos. Il attribue ainsi les eaux à Poseidon, les enfers à Hadès, et s’attribue le Ciel, Ouranos, et le pouvoir suprême. Restait à pourvoir les autres immortels car la Moire, déesse antique de la  Destinée, à laquelle  Zeus lui même devait obéir, voulait que chaque dieu règne sur un domaine précis et n’en déborde jamais, principe catégorique irréfragable de la formation du monde qu’on retrouvera chez tous les philosophes présocratiques. Il fallait donc pourvoir les dieux, mais aussi les mortels, qui vivaient alors, comme on le sait, en bonne intelligence avec les dieux.

Un sacrifice fut donc organisé à Méconé pour le partage. Ce fut le premier sacrifice de l’histoire et Prométhée fut chargé par Zeus de l’organiser. Un grand boeuf fut égorgé et les parts de l’animal sacrifié réparties entre les dieux et les hommes par Prométhée.  Mû par son amour de l’espèce humaine, Prométhée dissimula la viande dans la peau rebutante de l’estomac pour la lui attribuer, et rassembla les os couverts de graisse dans une présentation appétissante qu’il présenta à Zeus. Ce premier repas revêt une importance cosmologique fondamentale, car la nourriture carnée, substance périssable, fut attribuée aux mortels eux mêmes périssables et qui en dépendent pour survivre,  tandis qu’aux immortels fut offert le parfum des os brûlés, des aromates et les substances incorruptibles comme le nectar et l’ambroisie, car les dieux immortels n’ont pas besoin de s’alimenter pour vivre. Ce fut une première définition de la condition humaine, mortelle et dépendante de la nourriture, contrairement aux dieux.

Mais Zeus entra dans une grande colère et décida de châtier l’insolent en retirant aux hommes l’usage du feu sans lequel ils ne pouvaient se nourrir car l’omophagie, c’est à dire la consommation non pas d’homosexuels mais de viande crue (de omos: cru), était interdite aux humains car considérée comme bestiale. Mais Prométhée pénétra subrepticement dans les forges d’Héphaïstos et d’Athéna et emporta au creux d’une férule une semence de feu  qu’il donna aux hommes et « voilà comment l’homme acquit l’intelligence qui s’applique aux besoins de la vie ».

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Le vol du feu par Prométhée

Quand Zeus, du haut de son Olympe, vit luire le feu des foyers humains comme nous voyons, la nuit, scintiller les lumières de la terre depuis nos avions, il entra dans une grande fureur car la foudre était son privilège exclusif et le lui voler revenait à lui dérober un pouvoir qu’il était seul à détenir et l’exposer au feu des hommes . Prométhée,  avait commis un sacrilège, une sorte de péché originel et l’on pense à Cronos qui avait émasculé son père. Crimes fondateurs. Le premier avait permis la succession des générations divines et la création du Cosmos, le deuxième enclencha le développement de l’humanité.

Zeus fit enchaîner Prométhée à un rocher, à l’extrémité septentrionale du monde, où un aigle vint dévorer son foie, qui se reconstituait, tous les deux jours.

Dans la tragédie du « Prométhée enchaîné » d’Eschyle,  Prométhée, attaché à son rocher,  lance un long cri de désespoir où il énumère tous les bienfaits qu’il a apportés à cette humanité dont il se définit comme le sauveur et le père face à l’injustice de Zeus, car « tous les arts aux mortels viennent de Prométhée« . Voici cette page magnifique:

« Ecoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée (… ) Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de brique ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver ni du printemps fleuri ni de l’été fertile; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux, ainsi que celle des lettres assemblées, mémoire de toutes choses, labeur qui enfante les arts. Le premier aussi, je liai sous le joug des bêtes soumises soit au harnais, soit à un cavalier, pour prendre aux gros travaux la place des mortels, et je menai au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n’inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent aux marins de courir les mers. Et l’infortuné qui a pour les mortels trouvé telles inventions ne possède pas aujourd’hui le secret qui le délivrerait lui même de sa misère présente! (…) ceux qui tombaient malades n’avaient point de remèdes ni à manger ni à s’appliquer ni à boire, ils dépérissaient, jusqu’au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l’art divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d’obscurs présages et les rencontres de la route. Je déterminai fermement ce que signifie le vol des rapaces, ceux qui sont favorables ou de mauvais augure, les moeurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche; et aussi le poli des viscères, les teintes qu’ils doivent avoir pour être agréables aux dieux, les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l’échine allongée pour guider les mortels dans l’art des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme jusque là enveloppés d’ombre. Voilà mon oeuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi? Personne, je le sais (…) Oui, j’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort. (…) J’ai installé en eux les aveugles espoirs ».

 

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Théodore Rombouts – Prométhée sur son rocher (le peintre a dû penser qu’à cette époque le foie était à gauche…)

 

Les deux versions du mythe parviennent en définitive à la même conclusion. La race humaine est faible. Elle n’est pas naturellement pourvue, comme les (autres) animaux, des qualités nécessaires à sa survie. Il lui faut, pour survivre, l’usage de toutes les techniques, que Prométhée lui fournit avec le feu. Elle est donc désormais  armée des outils  nécessaires pour donner libre cours à l’hubris qui s’est alors emparée d’elle et l’a menée au seuil de l’anéantissement dans l’illusion des «  aveugles espoirs »  du progrès, car, bien que pourvue de tous les arts, écrit Platon, il lui manque « l’art politique », celui de bien se gouverner, qui fait l’objet de la suite du Protagoras.

Héraclite a écrit: « la Nature aime à se cacher » . Mais l’attitude prométhéenne, qui a consisté à arracher à la nature ses secrets pour obtenir d’elle des effets étrangers à ce que l’on considère comme ses propriétés naturelles et ce jusqu’à la procréation elle même, afin de la dominer et de la modifier pour l’exploiter,  cette attitude a eu une influence profonde sur la destinée humaine. Porteuse de progrès extraordinaires pour la qualité de vie des hommes, elle y est parvenue au point d’épuiser la planète et de la porter au seuil d’un anéantissement qui n’est plus qu’une question de temps, en retournant contre elle ses mécanismes les plus intimes, comme Icare brûlant ses ailes à la chaleur du soleil, ou Phaeton semant les catastrophes dans le ciel en conduisant le char du Soleil qu’il ne maîtrise plus.

Nietzsche voyait dans le mythe du Prométhée enchaîné tel qu’il est rendu dans la tragédie d’Eschyle, « l’hymne par excellence de l’impiété (…) un sacrilège, une spoliation de la nature divine (…) d’un côté l’incommensurable souffrance de l’individu dans son audace solitaire, de l’autre la détresse divine qui voit sa puissance lui échapper, voire le pressentiment d’un crépuscule des dieux (…). Il se pourrait même », écrit Nietzsche, «  que ce mythe eut pour l’âme aryenne la même signification que le mythe de la chute et du péché originel  pour l’âme sémitique ».

 Etrange personnage que Prométhée, dieu révolté contre les siens, Christ avant l’heure crucifié sur un rocher pour avoir « trop aimé les hommes », première lueur crépusculaire étendue sur le banquet encore fumant des dieux.

 

Pour en savoir plus

 

JP Vernant. A la table des hommes. Mythe de fondation du sacrifice chez Hésiode in La cuisine du sacrifice en pays grec. Oeuvres. vol.1. Opus. Seuil.

Hésiode.  Théogonie. http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/hesiode/theogonie.htm

Platon. Protagoras.  Oeuvres complètes. Vol.1. Bibliothèque de La Pléiade. Editions Gallimard, 1950.

Eschyle. Prométhée enchaîné.  Les Belles Lettres. 2010.

Nietzsche. Naissance de la Tragédie. Folio Essais. Gallimard.

L. Ferry. Mythologie & Philosophie 1. J’ai lu. Editions Plon. 2016

 

 

La Création du Monde selon Hésiode.

Au commencement naquirent  le Chaos, la Terre et l’Amour

Hésiode. Théogonie

 Je veux dire les formes changées en nouveaux corps. Dieux, vous qui faites les changements, inspirez mon projet et du début du monde jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin. 

Ovide.  Métamorphoses.

Les récits de la Création opposent généralement les  ténèbres, la confusion et l’indifférencié des origines, c’est à dire le Chaos, à la lumière, l’ordre et la différenciation d’un Cosmos organisé. La terreur de la régression à l’indifférencié, synonyme de la fin du monde, a toujours hanté les Anciens. Le philosophe René Girard a récemment exprimé une inquiétude qui s’en rapproche quand il attribue à la dédifférenciation des sociétés la dissolution violente de groupes humains privés de toute identité 

La Théogonie d’Hésiode, datée du VIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. C’est aussi une histoire de la création du monde. Elle repose sur le mythe cosmogonique de la séparation de ce que, plusieurs siècles plus tard, Aristote nommera une substance primordiale, l’arkhè, en deux entités, les Parents du Monde, qui  engendreront chacune de leur côté les générations successives des dieux qui personnifieront tous les éléments d’un Cosmos organisé. En effet les religions archaïques expriment la création en termes de génération, de parents divins qui engendrent des enfants qui représenteront les différents éléments de l’univers, lequel constitue ainsi une sorte de grande famille, dont les rapports ne seront pas nécessairement très fraternels. Cette substance-mère de nature indéterminée a été considérée comme la matrice du monde par de nombreuses civilisations depuis les temps archaïques. Elle connaîtra un avenir fécond dans la pensée des philosophes présocratiques qui la décomposeront successivement en différents constituants supposés jusqu’à parvenir à l’atome.

Si les personnages divins de la famille olympienne, images du monde grec, apparaissent d’abord dans l’Iliade d’Homère au VIIIè siècle avant JC, c’est Hésiode, au siècle suivant, qui les a organisés en un ensemble cohérent, « cet arrangement des choses qu’on appelle un cosmos » (C. Ramnoux). Faisant paître ses moutons au pied du mont Hélicon, demeure des Muses, Hésiode adresse aux Muses l’invocation rituelle: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres » car les Muses, filles de Mnémosyne déesse de la mémoire, sont seules à connaître « les choses passées ». Le récit des Muses constituera la Théogonie.

D’abord vient à être Chaos, béance immense et sinistre où règnent le désordre, la confusion, l’indifférenciation, abîme où soufflent des vents tourbillonnants au sein de ténèbres profondes.  Vision de cauchemar. Apparaît ensuite la grande Gaïa ou Gè, la Terre, la Mère universelle d’où tout sera issu, la forme qui sera changée en nouveaux corps d’Ovide. « Je chanterai Gaia, Mère de tous, aux solides fondements, très antique, et qui nourrit sur son sol toutes les choses qui sont. Et tout ce qui marche sur le sol divin, tout ce qui nage dans la mer, tout ce qui vole, se nourrit de tes richesses, ô Gaia ! » chante l’Hymne homérique à Gaïa. Ces deux instances originelles, Chaos et Gaïa, seront à l’origine de l’univers. Elles auront chacune une descendance propre, l’une, Gaïa, créatrice, l’autre, Chaos, porteuse des éléments maléfiques de l’univers issus de Nux, la Nuit, sa fille. Mais jamais elles ne s’uniront entre elles, tant elles représentent des principes opposés de l’univers.

La première figure divine des religions de notre partie du monde est en effet une figure maternelle : la Grande Mère, la Déesse Mère, la Terre-Mère, divinité qui  apparaît dès le paléolithique supérieur. Apparue avant la naissance de l’agriculture en Anatolie, elle prend toute son importance au néolithique. D’abord importée en Crète par des migrations en provenance d’Anatolie, elle passera de la Crète à la Grèce continentale de la même manière. C’est une divinité chthonienne, du grec khton, terre, c’est-à-dire relative à la terre et aux régions souterraines. Elle sera personnifiée plus tard dans le panthéon olympien par Déméter, déesse de l’agriculture. Hésiode nous décrit la grande Gaïa comme s’étendant jusqu’au faîte des montagnes enneigées et plongeant ses racines jusqu’au tréfonds du sombre Tartare, où elle se mélange avec l’abîme sans fond de Chaos. Elle assure aux dieux et aux hommes une assise solide et sûre.  Après Gaïa apparaît Eros, l’Amour, lordonnateur des générations divines.  Avec Chaos, Gaïa et Eros, les dramatis personae  du drame de la Création sont en place.

Mais quelle peut bien être la fonction d’Eros, ce dieu de l’amour que nous connaissons tous, dans cette aube de l’Etre où le sexe n’existe pas encore ? Son rôle sera d’exercer sa puissance divine pour faire exprimer à ces grandes instances originelles toute la vie qu’elles portent en elles et d’initier ainsi la Genèse, car comme l’écrira bien plus tard Aristote, qui a tout dit, « il fallait bien que se trouvât dans les êtres une cause capable de donner le mouvement et l’ordre aux choses, car le mouvement est la vie. Comme le dit Jean Rudhart cité par Vernant : « Eros explicite dans la pluralité distincte et nombrée de la descendance ce qui était implicitement contenu dans l’ascendant ». Il est la puissance génératrice de la Genèse.

Ainsi, et contrairement à d’autres cosmogonies, notamment la chrétienne, et à certains philosophes présocratiques comme Anaximandre, cet univers a eu un commencement, il est il n’a pas acquis sa forme à partir d’un principe éternel, incréé. 

Le premier acte de la cosmogonie sera  donc la séparation par Gaïa, de sa propre masse, par une sorte de scissiparité, d’un principe mâle, Ouranos, le Ciel étoilé qui porte en lui les corps célestes, puis, de la même façon, de Pontus, la mer agitée, « toutes choses qui demeuraient en elle » (Vernant), créant ainsi deux principes masculins qui pourront s’unir à elle sous l’influence d’Eros. Ainsi apparaissent la Terre, le Ciel et la Mer, où Clémence Ramnoux voit la structure spatiale de l’univers de l’homme grec : « un royaume ouranien en haut, un royaume ténébreux en bas, le royaume marin tout autour »,  le grand Okeanos qui entourait la terre et auquel Homère avait attribué la naissance du monde, car la cosmogonie d’Homère n’était pas la même que celle d’Hésiode. A la troisième génération divine chaque royaume sera attribué à un dieu, Zeus pour l’ouranien, Hadès pour les ténèbres sous terrains, et Poseïdon pour le royaume marin. Au milieu existe la terre, région non attribuée, une no god’s land, (C.Ramnoux) qui sera l’habitat de l’humanité mortelle.

Dans le chant XV de l’Iliade, Poséidon raconte : « Nous sommes trois frères, issus de Cronos, enfantés par Rhéa : Zeus et moi, et , en troisième, Hadès, le monarque des morts. Le monde a été partagé en trois ; chacun a eu son apanage. J’ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d’habiter la blanche mer à jamais ; Hadès a eu pour lot l’ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en pleins nuages. La Terre pour nous trois est un bien commun, ainsi que le haut Olympe »

Donc les premières « naissances » se font par la division spontanée de la substance originelle.  Elles représentent des principes, ou puissances. Les premiers philosophes présocratiques conserveront  ce schéma d’un principe initial divin duquel se séparent les éléments différenciés qui formeront le monde, mais ce seront des principes physiques et non des dieux.  La Terre fait le Ciel aussi immense qu’elle, afin qu’il la recouvre et l’enveloppe toute entière. Avec la bénédiction d’Eros, leur étreinte ininterrompue donnera naissance à la première génération des dieux : une succession d’êtres monstrueux, les Titans, les Cyclopes (un seul oeil) et les Hékatonchires (cent mains), « les plus terribles des enfants », des êtres d’une force et d’une violence irrépressibles car ces premières créatures, bien que divines, sont encore proches de la violence et du désordre du Chaos originel.

 A mesure qu’ils naissent, Ouranos repousse ses enfants dans les flancs de la Terre car il  a peur qu’ils ne prennent sa place. On retrouve cette crainte, sans doute un sentiment très ancien de l’humanité, chez tous les pères primordiaux. Ouranos les enferme dans le ventre de leur mère, Cronos, son fils, mangera les siens comme le montre l’effrayante

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Saturne (Cronos) dévorant ses enfants. Goya

toile de Goya. Quant’à  Zeus, il s’assurera de ne pas avoir de succession. Ses filles resteront vierges  et ses fils, du moins ceux nés de son épouse légitime Héra, Arès et Héphaïstos, seront inaptes à régner. Il règnera pour l’éternité, stabilisant enfin le Cosmos.

Cependant Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants. Se produit alors le premier crime fondateur. Mécontente car la genèse est dans l’impasse, Gaïa médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle s’adresse à ses enfants enfermés dans son ventre. Ce sont les premières paroles du monde, et elles ne sont pas tendres : «  Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes « . Elle remet entre les mains de Cronos, son plus jeune fils et le plus rusé, une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle même fabriquée. Et quand le grand Ouranos, étendu sur elle de toute sa longueur, la prend, son fils « étend la main gauche, tandis que de la droite, il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aigues et, brusquement, fauche les bourses de son père pour les jeter ensuite, au hasard, derrière lui « . Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais, la lumière envahit l’espace, le premier Jour se lève, le Cosmos est constitué.

Quelques mots sur Cronos, le Saturne des Romains. En grec, chronos veut dire temps, et tant que Cronos était enfermé dans le sein de sa mère le Temps s’était arrêté et la Genèse  interrompue. La castration d’Ouranos permet ainsi non seulement la naissance de l’espace et de la lumière mais aussi la reprise de lécoulement du temps, la  succession des générations divines et avec elles la poursuite de la Création. Cicéron rattachera la castration dOuranos à « une antique croyance (qui) sest répandue en Grèce selon laquelle Caelus (Ouranos) a été mutilé par son fils Saturne (Cronos) et Saturne lui même enchaîné par son fils Jupiter (Zeus). Ces fables impies recèlent une explication physique qui ne manque pas de finesse: on a voulu que lélément du ciel le plus élevé, qui est fait déther, cest à dire de feu, et qui engendre toutes choses par lui même, soit dépourvu de cette partie du corps qui, pour procréer, a besoin de sunir à un autre corps. On a voulu que Saturne maintienne le cours et la périodicité du temps. Ce dieu porte précisément en grec le nom correspondant: on lappelle Kronos ce qui équivaut à Chronos, cest à dire un espace de temps. Dautre part on lui a donné le nom de Saturne parce quil est saturé dannées : on imagine en effet quil mange ses enfants parce que la durée dévore les espaces de temps et se gorge insatiablement des années passées ».

Comme beaucoup d’entre nous, Cronos ne voulait pas que le temps passe.

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est  un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que le dieu Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre.  Dans une théogonie orphique le ciel et la terre auraient été créés par la rupture d’un œuf en deux. De l’espace ainsi ouvert s’envola Eros.  En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation mythique collective que Cornford a attribuée au collective mind et C.G.Jung à l’ inconscient collectif de l’humanité.

Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Ce geste fera, pour toujours, de la main gauche la « mauvaise main », la sinistre. L’organe sanglant retombe d’abord sur la Terre, puis répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. «  Vous vous appellerez les Titans  (du grec titanis, vengeance) parce que vous avez tendu trop haut le bras pour porter la main sur votre père « . Car tendre le bras ou étendre la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

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Les Titans enfermés dans le Tartare.  Gustave Doré

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Les gouttes de sang tombées sur la Terre engendrèrent les trois Erynies, ou Furies, terribles déesses de la Justice et de la Vengeance des crimes commis contre la famille (comme celui qui avait été commis contre leur père), appellées aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle, ce qui explique le titre improbable du terrible roman de Jonathan Littell. En effet, les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, «chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliades, Nymphes qui habitent les frênes et qui ont également une vocation guerrière, les lances dont se servent les guerriers, comme celle avec laquelle Achille tuera Hector,  étant faites du bois des frênes. Tous ces enfants sont encore imprégnés de la violence et du chaos des origines.

Mais, à l’opposé, du mélange du sperme d’Ouranos avec les flots de Pontus, naquit une ravissante déesse, l’Anadyomène sortant des eaux, que les dieux et les hommes appelèrent Aphrodite, parce qu’elle naquit de l’écume des mers (aphros). Première femme de la lignée des dieux, déesse ouranienne proche de la violence de ses demi-frères les Titans, Aphrodite, née d’un organe générateur, sans mère, sacrée déesse de l’amour et du désir, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un vers l’autre par le désir amoureux, déclenchant les passions qui devaient enchanter – et ravager – la vie des hommes et des femmes pour toujours.

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Naissance d’Aphrodite. Botticelli

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés,  d’une part la haine, la violence et les massacres, mais aussi, de l’écume des mers, la beauté le désir et la séduction.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision organisée bien que mythique de l’univers divin et humain. Si Homère avait le premier parlé des dieux et de leurs multiples interventions dans les affaires humaines, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois « une mythologie savante, une élaboration ample et subtile, qui a toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe»  (JP Vernant), un univers organisé.

Pour en savoir plus

Hésiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle. Site de Philippe Remacle

Mircea ELIADE, « CRÉATIONLes mythes de la création », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 novembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/creation-les-mythes-de-la-creation/

R. Girard. La violence et le sacré. Fayard, Pluriel.

Mircea ELIADE, « MYTHOLOGIESDieux et déesses », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mythologies-dieux-et-deesses/

Hymne homérique à Gaïa. Trad. Leconte de Lisle. https://mediterranees.net/mythes/hymnes/hymne29.html

JP Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007

Ibid. Raisons du mythe in Mythe et société en Grèce ancienne. Oeuvres Vol.1. Editions du Seuil, 2007

C. Ramnoux. Myhtologie ou la famille olympienne in Oeuvres, tome 1, Les Belles Lettres, collection « encre marine », 2020

FM Cornford. From Religion to Philosophy (1912) Cosimo Classics, 2009

Ibid. Principium sapientiae. Harper Torchbooks. The Academy Library. Harper & Row, Publishers, New York 1965

L. Ferry. Mythologie & Philosophie 1. J’ai lu. Plon, 2016.

Cicéron. De la nature des dieux. Livre II XXV. Les Belles Lettres. Paris, 2018

Avertissement


« … and it is to the Greeks that we turn, when we are sick of the vagueness, of the confusion … of our own age ».

Virginia Woolf

Gaston Bachelard écrit que « Le mythe puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes ». La Grèce archaïque est la Grèce d’avant Socrate, d’avant Platon, c’est la Grèce d’Homère, de la mythologie, de la naissance de la philosophie avec les présocratiques. C’est la Grèce des commencements. C’est dans la Grèce archaïque que se situe ce travail.

Aristote écrira plus tard que «  la science à acquérir est celle des causes premières » (Métaphysique A3.24 trad. J.Tricot). et ce sont ces causes premières qu’Hésiode demande aux Muses de lui révéler dans l’ invocation qui ouvre sa Théogonie« Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres » (trad. P. Mazon). La Théogonie est ainsi le premier récit occidental de la Création du monde. Il apparaît en Grèce au VIIè siècle av. J.C. C’est un récit religieux, qui attribue une personnalité divine aux éléments premiers qui émergent du néant et desquels se détachent  les corps qui engendreront le reste de l’Univers sous la forme de dieux.

Les images des mythes et des légendes engendrés par cette pensée « matinale » sont d’une force poétique envoûtante et ce voyage aux origines  de notre culture est aussi enrichissant que  fascinant.

Le retour vers ces légendes extraordinaires et l’émerveillement ressenti devant ces images d’une poésie aujourd’hui disparue est un bonheur, et comme l’écrit Virginia Woolf, un réconfort.

Ces textes n’ont aucune prétention scientifique ou universitaire. C’est pourquoi je serais reconnaissante aux lecteurs plus avertis que moi de me signaler les erreurs ou les inexactitudes qu’ils contiennent. Elles sont sûrement nombreuses.

Les textes ne sont pas définitifs. Ils sont fréquemment remaniés et certains titres ont été modifiés, voire retirés pour révision. Ainsi, ne revêtent-ils pas « l’identité immuable et pétrifiée de l’écriture » dénoncée par Platon dans le Mythe de Theuth. C’est « a work in progress ». Ils ne sont pas en ordre chronologique. Les citations sont en VO quand il s’agit de langues connues de moi.

Enfin, paraphrasant Anatole France,  pour  « traiter convenablement » la mythologie, j’ai longuement cité les grands hellénistes, « me rappelant qu’il ne faut pas apporter des chouettes à Athènes » .

Bonne lecture et merci de vos avis et critiques.