L’invention de la Femme -2- Eve

 

Nous quittons un instant la mythologie grecque pour aborder le thème de la création de la femme dans ce qu’on ne m’en voudra pas de qualifier de mythologie chrétienne, car le message de ces deux histoires est le même. Le Dieu biblique a lui aussi voulu donner une femme à l’homme, mais ce ne fut pas dans le même esprit que Zeus, bien que la même catastrophe s’ensuivît.

Nous sommes dans la Genèse. Dieu a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qui vit dans le Jardin d’Eden où Il a mis l’homme qu’Il a formé de la terre comme Prométhée et nommé Adam, qui veut dire homme. «Le sixième jour, Il dit: Il n’est pas bon que l’homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui.Alors l’Éternel fit tomber Adam dans un profond sommeil. Il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place ».

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Chapelle Palatine – Création d’Eve

 

Il façonna ainsi la femme à partir de la côte d’Adam. Et contrairement à la Théogonie où c’est le père, Ouranos, qui sort de la Mère primitive, dans la tradition biblique, la femme est issue de l’homme.

Dans son immense ouvrage sur la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Erich Auerbach nous présente au chapitre VII un jeu de Noël de la fin du XIIè siècle, le Mistère d’Adam, qui met en scène l’histoire du péché originel.  Auerbach décrit la profonde transformation qui se fit en Eve sous l’influence du malin. Celui-ci avait d’abord proposé de « manger de l’arbre » à Adam, qui avait refusé, car Adam était un homme raisonnable, craignant Dieu et ne voulant pas lui désobéir. Une sorte de bon père de famille avant l’heure. Dieu lui avait confié la garde de sa femme, dont semble-t-il il se méfiait d’emblée car Il lui recommanda : « Tu la governe par raison». Donc le serpent, serpens artificiose compositus,qui semblait avoir la même opinion d’Eve que le Seigneur, s’adresse à elle pour accomplir son forfait pensant qu’elle cèderait plus facilement à la tentation que l’homme.

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Paolo Uccello

Se déroule alors le premier dialogue de l’histoire entre un homme et une femme, dialogue très simple, et qui déterminera toute l’histoire de l’humanité. Eve dit : « Manjue, Adam ! » Mais Adam refuse : « Nen frai pas ». Alors Auerbach nous décrit la transformation fatale d’Eve induite par le serpent. Elle échappe au pouvoir de l’homme, renverse l’ordre établi par Dieu et manifeste soudain une volonté propre et indépendante. Comme Prométhée à son tour, elle désobéit à Dieu: c’est elle qui mangera la première du fruit défendu.

« Jo en mangerai premirement »

Elle mange et s’écrie :

« Deus ! quele savor !

Unc ne tastai d’itel dolçor

D’itel savor est este pome

Et elle ordonne :

Manjue Adam, ne faz demore »

Il mange, et tout est accompli. Le drame chrétien de la Rédemption a commencé.

Le diable, l’ange déchu, a inversé l’ordre établi par Dieu en faisant de la femme le maître de l’homme et non l’inverse, les conduisant ainsi tous deux à leur perte, et l’humanité avec eux. Comme Pandore avait répandu le malheur sur le monde par sa curiosité, Eve, pour la même raison, a servi d’instrument à la Chute.

A peine la pomme avalée, Adam tombe dans un désespoir profond. Il découvre sa nudité et se cache. L’Éternel l’appelle : « Où es-tu? »

Adam répond: « J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. »

Et l’Éternel dit: « Qui t’a appris que tu es nu? As-tu goûté de l’arbre dont je t’avais défendu de manger? »

L’homme répond: « La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé. »

Dieu dit alors à la femme: « J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras dans la douleur, tes désirs te porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi », rétablissant ainsi l’ordre premier.

Il dit à l’homme: « Puisque tu as écouté la voix de la femme, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais ordonné tu n’en mangeras point, le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton front que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

Comme dans la mythologie grecque, c’est le travail, la peine et la mort qui sont la rançon de la désobéissance de à Dieu, le propre de la condition humaine d’après la Chute, et le fait de la Femme.

Adam, désespéré, s’adresse alors à sa femme:

« Par ton conseil suis mis à mal,

De grand haltesce suis mis à val.

N’en serrai trait par home né,

Si Deus n’en est de majesté.

Que di jo, las? por quoi le nomai?

Il me aidera? Corocé l’ai.

Ne me ferat ja nul aïe

For le fils que istra de Marie »

Il apparaît à la dernière ligne de cet extrait qu’Adam savait tout ce qui s’ensuivrait, et qu’il ne serait sauvé que par le Christ issu de Marie. Alors, avec Eve qui, selon une des premières théories de l’évolution, portait dans ses ovaires les germes de l’entière humanité jusqu’à la fin des temps, il sortit du paradis pour entrer dans la condition humaine, et dans le Temps, qui mène à la mort.

 

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Michel-Ange – Chapelle Sixtine

« They looking back, all th’Eastern side beheld / of Paradise, so late their happy seat/ (…) Some natural tears they drop’d, but wiped them soon; / The World was all before them, where to choose / Their place of rest, and Providence their guide: / They hand in hand with wandering steps and slow, / Through Eden took their solitarie way. »                          

John Milton.   Paradise lost.

 

L’écriture ou la parole : Le Mythe de Theuth

 

On dit que nous ne connaissons pas vraiment la pensée de Platon car il ne l’a véritablement exprimée que dans son enseignement oral. Dans le Phèdre, Platon aborde, par la bouche de Socrate, nombre de questions essentielles comme l’amour, la beauté, l’âme, mais aussi la valeur de ce qu’il appelle le « discours écrit » par rapport à l’enseignement oral pour amener les hommes à une connaissance spirituelle véritable, qui est pour lui la contemplation de l’intelligible. Il se sert pour cela d’un mythe car souvent, lorsqu’il voulait faire passer un message particulier, Platon se servait du mythe, auquel il attribuait une force persuasive plus importante que celle de la seule raison. Il s’agit du Mythe de Theuth.  Nous examinons ici, à travers ce mythe, la pensée de Platon sur l’écriture, qui semble confirmer ce qui est écrit plus haut[*].

Platon emprunte ici à la mythologie égyptienne. Il y avait à Hermopolis un dieu nommé Thoth, que Platon appelle Theuth. Il avait pour emblème l’ibis, et en tant qu’ibis, il couva l’œuf dont sortit l’univers. C’était un dieu très inventif et non content de cet exploit pourtant considérable, il inventa le nombre, le calcul, la géométrie et l’astronomie, le tric-trac et les dés. Mais il était aussi le dieu du Verbe, et il inventa l’écriture. Muni de cette trouvaille remarquable Theuth se rendit devant Thamous ou Ammon-Rê, le Dieu des dieux, le Dieu-Soleil. Il lui présenta son travail en lui enjoignant d’en faire profiter tous les Egyptiens car « voici, ô Roi, le savoir qui fournira aux Egyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire, car du défaut de science et de mémoire le remède a été enfin trouvé ».

Contre toute attente, le Dieu-Soleil répondit : « Ô Theuth, plus grand maître des arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est son lot de dommage ou d’utilité pour ceux qui doivent s’en servir. (…)  Toi, qui es le père de l’écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu’elle possède. En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront alors d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux mêmes, qu’ils feront acte de remémoration : ce n’est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration que tu as trouvé le remède. Quant’ à la science, ç’en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses sans en avoir reçu d’enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n’en auront aucune ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu’ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d’être des savants ». Car pour Platon, la véritable réminiscence est celle « des réalités jadis contemplées par notre âme, quand elle accompagnait le dieu dans son périple » jusqu’au toit du mondeet qu’«elle regardait de haut ce que, à présent, nous appelons ‘être’ ».

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Theuth à la tête d’ibis

 

Quel est le sens de cette image poétique que nous offre Platon pour nous décrire de quoi une réminiscence véritable doit nous permettre de nous ressouvenir, et qui constitue le savoir véritable ? Tentons de résumer un texte extrêmement riche et complexe sans trop le dénaturer.

Dans la métaphysique platonicienne l’histoire des âmes précède celle des hommes, dans lesquels elles viennent s’incarner dans un second temps. « Toute âme humaine a par nature contemplé l’être, » dit Socrate, « sinon, elle ne serait pas venue dans le vivant dont je parle ». Car pour Platon, le monde sensible que nous percevons autour de nous n’est pas la réalité véritable.  L’essence de la Réalité, l’être que l’âme contemple réside dans les Formes Intelligibles, également appelées Idées, d’où toutes les formes sensibles, autrement dit le monde, tirent leur existence. Comme tout ce que la philosophie grecque considère comme immortel, les formes intelligibles n’ont pas d’origine, ni de fin. Elles sont, immuables, de toute éternité. Elles se trouvent en dehors du monde sensible et ne peuvent être perçues par les sens, mais par le seul intellect.  Dans le dialogue, Socrate raconte au moyen du Mythe de l’Attelage Ailé le voyage des âmes vers la contemplation de l’absolu. Pour résumer, car c’est complexe, lorsque les dieux s’en vont festoyer, ils montent dans leur char, ailés, vers la voûte qui recouvre le ciel. Les âmes immortelles, ailées elles aussi, les suivent dans une procession céleste. Lorsqu’elles se trouvent au contact de la voûte du ciel, elles la traversent et s’avancent au delà, là où il n’y a plus rien et, ainsi dressées dans le néant, entraînées par la révolution circulaire du monde, elles contemplent « les réalités qui sont extérieures au Ciel », c’est à dire « l’être qui est sans couleur, sans figure, intangible, qui est réellement, qui ne peut être contemplé que par l’intellect, l’objet de la connaissance vraie » : à savoir les formes invisibles et intangibles qui ne sont qu’intelligibles.

C’est la remémoration de cette contemplation divine que seul un enseignement véritable peut apporter aux humains, et « l’homme qui fait un usage correct de ce genre de remémoration est le seul qui puisse, parce qu’il est toujours initié aux mystères parfaits, devenir vraiment parfait » . Il doit préserver cette vision précieuse dans sa mémoire, mais c’est difficile,  car les organes humains sont trop « grossiers » pour leur permettre de déceler les « airs de famille » qui subsistent dans les choses qui les entourent avec les formes intelligibles.

Comment donc enseigner cette remémoration véritable ? Par la rhétorique philosophique, que Platon appelle aussi dialectique. On a vu dans ce passage une critique de la rhétorique traditionnelle « qui ne s’intéresse qu’aux choses sensibles, et qui s’adresse aux parties de l’âme les plus basses, les parties désirantes qui ne réagissent qu’au plaisir et à la peine » (Brisson). La rhétorique philosophique exige le respect de nombreuses règles et notamment, pour ce qui nous concerne ici, recommande d’éviter les discours écrits, ce qui nous ramène à Theuth. Theuth apporte à Ammon un remède, un pharmakon, qui permettra à ses yeux de remédier à l’oubli. Mais Ammon, c’est à dire Platon, n’aime pas les pharmaka. Ils produisent souvent l’effet inverse de celui qui est attendu. Et l’écriture, cette empreinte étrangère qui vient du dehorset non du dedans, «sous prétexte de suppléer la mémoire, (…) rend encore plus oublieux ; loin d’accroître le savoir, elle le réduit », car confiants dans les écritures, les hommes cesseront d’exercer leur mémoire et perdront ainsi l’accès à la « vraie science », soit pour Platon la connaissance de l’Intelligible, dont se souvient leur âme.

Il faut ici dire un mot sur l’importance de la mémoire dans la Grèce archaïque. Dans la très longue période où, après les invasions qui détruisirent Mycènes à la fin du IIè millénaire av. JC, l’écriture disparut de la Grèce, il y régna « une extraordinaire prééminence de la parole » (Vernant). Du XIIè au VIIIè siècle la civilisation de la Grèce archaïque fut fondée exclusivement sur la parole. Dans « Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque » Marcel Detienne distingue dans l’Iliade deux modèles, on pourrait dire deux niveaux de parole : une « parole-dialogue », à finalité disons pratique, et une parole « magico-religieuse », la parole mystique. C’est à celle-ci que pense Ammon. C’était la parole du poète, par l’intermédiaire duquel s’exprimaient les dieux. Elle était nourrie par la mémoire, dont les Grecs avaient fait une divinité, Mnémosyne,  autour de laquelle et de ses neuf filles les Muses, s’était constituée « une vaste mythologie de la réminiscence » (Vernant). Mais cette mémoire n’était pas une simple fonction psychologique comme la nôtre. C’était une mémoire sacralisée qui véhiculait, à travers la parole de la déesse, tous les mythes d’émergence, les dieux, le passé et les légendes qui, comme la guerre de Troie, le retour d’Ulysse, la fondation de Thèbes, fondaient l’existence et l’identité des Grecs, et à laquelle Platon attribue aussi le pouvoir de nous remémorer la vision de notre âme.

La mémoire, donc la parole, jetait ainsi « un pont entre le monde des vivants et cet au-delà auquel retourne tout ce qui a quitté la lumière du soleil » (Vernant), et l’âme qui se hasardait à boire sans mesure à l’eau du fleuve Amelès, le fleuve dont aucun récipient ne peut retenir l’eau qui fuit, « oublie tout de ses vies antérieures, car devenue amoureuse du devenir, elle cesse d’évoquer les principes immuables et les oublie » (Proclus cité par Vernant). Pour conserver  le souvenir de ces principes immuables, il était essentiel  d’exercer sa mémoire, comme l’exigeait l’enseignement de Pythagore. C’est cette mémoire magico-religieuse que Platon craint de voir disparaître avec le recours à l’écriture, qui n’est qu’un « savoir mort et rigide enfermé dans les  biblia », les livres. (Derrida). « Car à mon avis » dit Socrate, «  ce qu’il y a de terrible, Phèdre, c’est la ressemblance qu’entretient l’écriture avec la peinture. De fait les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants; mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Il en va de même pour les discours (écrits). On pourrait croire qu’ils parlent pour exprimer quelque réflexion; mais si on les interroge parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, c’est une seule chose qu’ils se contentent de répéter, toujours la même ».

Nous qui avons relégué notre mémoire dans des disques durs, qui ne pouvons nous souvenir d’un anniversaire, d’un numéro de téléphone, d’un rendez vous ou d’un trajet sans l’aide d’un pharmakon électronique, et qui avons depuis longtemps perdu la notion d’âme,  perdons notre humanité dans ces technologies toujours plus sophistiquées,  toujours présentées  comme des pharmaka, et qui, extérieures à nous mêmes mais toujours plus invasives, au lieu de nous aider, finiront par nous remplacer. « La fatalité de la technique réside dans le fait que nous avons brisé les liens qui unissaient technè et poïesis. Il est temps de se (re)tourner vers les poètes » (George Steiner).

Bernard Sichère écrit que c’est à la mémoire de son maître bien aimé Socrate que Platon dédie cet éloge de la parole et « le plus beau des mémoriaux : des dialogues écrits dans lesquels cette parole unique serait désormais enchâssée, en quelque sorte comme la voix vivante, par delà la mort, de celui qui n’avait jamais écrit ». Comme le Bouddha, comme Jésus.

 

 

Pour en savoir plus

 

Platon. Phèdre.  Suivi de La pharmacie de Platon de Jacques Derrida. GF Garnier Flammarion

Vernant JP. Aspects mythiques de la mémoirein Mythe et pensée chez les Grecs. Œuvres. T.1. Opus. Le Seuil

Detienne M. Les Maîtres de Vérité dans la Grèce Archaïque. Le Livre de Poche.

Sichère B. Aristote au soleil de l’être. CNRS Editions 2018

 

[*]On trouve une interprétation complète du Mythe de Theuth dans La Pharmacie de Platon, de Jacques Derrida.

Homère ou l’ « Avant-mémoire »

 

 

« L’Avant-mémoire est en papier »  écrivait le grand psychiatre Jean Delay, lorsque, retraité, il se lança dans la recherche des origines de sa famille. La mémoire de l’homme, selon lui, s’arrête aux grand-parents. Au delà, il faut avoir recours à l’écrit. Si l’on se réfère aux sociétés historiques, leur passé est en effet accessible par l’écriture donc par le papier, la tablette ou le papyrus, mais pour les Grecs des siècles obscurs (XIIè – VIIIè av. JC.), qui avaient perdu l’écriture lors des grandes destructions qui entraînèrent la chute de la civilisation mycénienne vers 1200 av. JC., comment faisait-on?

On faisait  « par la bouche et par l’oreille » comme l’écrit Marcel Detienne.

Tous les récits fondateurs des grandes civilisations ont été transmis de bouche à oreille pendant des siècles, avant d’être fixés par écrit dans la forme sous laquelle elles sont parvenues jusqu’à nous, écrit Mircea Eliade. C’est le cas de l’Iliade et de l’Odyssée, mais aussi de l’Enuma Elish, de l’ Epopée de Gilgamesh, de la Bhâgavâd Gita, etc. La littérature orale définissait ainsi la condition humaine, mélangée qu’elle était des aventures des hommes et des interventions parfois intempestives de mille divinités capricieuses ou de démons malins. Avant l’écriture, pendant des siècles,  du temps où les gens n’avaient pas encore la chance d’avoir la télévision, journées et soirées se passaient à écouter et réécouter les contes et les traditions, les épopées et les mythe fondateurs, les proverbes des sages et les citations des poètes, « qui contiennent tout le suc du monde », écrit Raymond Schwab. Ces récits, grands et petits, se transmettaient par le chant  des aèdes.

Qui étaient les aèdes, ces poètes chantants?

Les aèdes étaient les interprètes de Mnémosyne. Mnémosyne était la déesse de la mémoire. Elle avait eu de Zeus à la progéniture innombrable neuf filles, fruit de neuf nuits d’amour, les Muses, auxquelles elle avait transmis sa science, celle de l’avenir et du passé, car seules les Muses savaient « ce qui est, ce qui sera, et ce qui a été ». Dans la Grèce archaïque, tout récit du passé commençait par une invocation aux Muses. « Chante, déesse, la colère d’Achille » s’écrie Homère au début de l’Iliade, et Hésiode, au début de sa Théogonie: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres ». Si l’aède en était l’interprète, c’était la déesse qui parlait par sa bouche : « Ce n’est pas, sache-le, par un effet de l’art, mais bien parce qu’un Dieu est en eux et qu’il les possède, que tous les poètes épiques (…) composent ces beaux poèmes (…), puisant à des sources d’où coule le miel, butinant sur certains jardins et bocages des Muses, (…) c’est la Divinité elle même qui parle, qui par leur entremise nous fait entendre sa voix » (Platon).

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Mnémosyne et les neuf Muses

 

Dans son beau livre sur la tragédie d’Hector Nature and Culture in the Iliad, James Redfield analyse les caractéristiques littéraires, si on peut dire, du chant des aèdes. Il souligne la distance, the epic distance, qui sépare le monde des évènements héroïques de l’épopée de celui de ses auditeurs. Le monde de l’épopée est un monde héroïque distinct du monde ordinaire où vivent « les gens ». Ses héros fréquentent les dieux, se battent avec des fleuves qui parlent, des monstres, des géants. Leurs chevaux les pleurent lorsqu’ils sont tués. La mère d’Achille est une déesse marine qui surgit des flots pour venir le consoler de la mort de Patrocle. C’est un monde de magie, détaché de la vie ordinaire, qui enchante son public, et c’est une de ses fonctions essentielles.

Peut-on considérer l’épopée comme comportant des aspects historiques ? Si elle ne raconte pas le passé, écrit Redfield, l’épopée raconte des histoires qui appartiennent au passé. Un passé qui n’est pas notre temps historique mais un passé mythique, le temps d’in illo tempore, d’il était une fois, le temps de l’avant-mémoire (sans papier). Mais l’art du poète a pour vertu de transformer le mythe en lui attribuant une sorte d’immortalité, poursuit Redfield, une vérité d’un ordre supérieur, une vérité fondatrice, comme par exemple les mythes de la fondation de Thèbes, ou de Rome, ou encore la guerre de Troie et le retour d’Ulysse. C’est pourquoi l’épopée a longtemps joué un rôle de «  grande histoire »  avant que l’histoire proprement dite n’existe encore, et  bien plus tard, Aristote écrivit dans la Poétique que «  la poésie (l’épopée) est plus philosophique et plus sérieuse que l’histoire, car elle parle de l’universel, et l’histoire du particulier » .

Les faits racontés dans l’Iliade, quelques jours d’une guerre qui durait depuis dix ans à Troie, dans l’Hellespont, aujourd’hui détroit des Dardanelles, seraient très antérieurs à l’époque où Homère les chanta. « Ces poèmes restèrent longtemps écrits seulement dans la mémoire des hommes » écrit Rousseau. Ils décrivent une expédition de rois mycéniens commandée par Agamemnon, roi de Mycènes,  embarquée à Aulis pour reconquérir la belle Hélène, la femme de Ménélas le frère d’Agamemnon, enlevée par Paris, fils de Priam, roi de Troie. On a longtemps pensé que la société décrite par Homère était la  société mycénienne, or il semble qu’il n’en soit rien. Les objets, armes, coupes, palais, décrits dans l’épopée ne correspondent en rien aux objets trouvés dans les tombes mycéniennes ni aux restes des gigantesques palais mycéniens. La société mycénienne évoquée dans les tablettes du Linéaire B, l’écriture de Mycènes décryptée par l’anglais Ventris en 1952, n’a rien de commun avec les petits royaumes grecs décrits dans l’Odyssée. Mycènes s’est effondrée en 1200 av. JC, c’est à dire quatre cents ans avant le siècle où auraient été écrits les poèmes. Ceux-ci contiennent des éléments datant d’une antiquité préhomérique plus récente, remontant aux siècles obscurs (XIIè-VIIIè av.JC) qui ont suivi la disparition de Mycènes. Ce serait la société de ces siècles obscurs que d’après Moses Finley, Homère aurait décrits,  sans doute mélangés de réminiscences historiques et d’effets stylistiques.

D’Homère, à vrai dire, on ne sait pas grand’chose. Il serait né en Asie Mineure, peut-être à Smyrne, où je suis moi même née, peut-être à Chios, l’île grecque derrière  laquelle le soleil se couche lorsqu’on est à Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, mais peut-être pas, même si Pindare, le grand poète du Vè siècle, l’appelle « l’homme de Smyrne et de Chios ». Il aurait été aveugle, car les aèdes étaient aveugles dit-on, parce qu’être privé de la vue augmenterait les capacités de la mémoire et permettrait de percevoir  les temps inaccessibles soufflés par Mnémosyne. Mais peut-être pas. On ne sait pas s’il est vraiment l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, ou si l’Odyssée, écrite longtemps après l’Iliade, serait l’oeuvre d’un autre poète. On ne sait même pas s’il a vraiment existé. A notre époque de féminisme enragé, il est amusant de savoir que certain(e)s, vu l’importance des personnages féminins dans son oeuvre, ont suggéré qu’ Homère était peut-être une femme … On ne sait pas davantage si la guerre de Troie a vraiment eu lieu. Mais qu’importe ? Qu’il ait existé ou non un poète nommé Homère, on ne peut s’empêcher de chérir l’image et la mémoire de cette figure mythique, réelle ou non, dont les poèmes nous ravissent depuis plus de trente siècles. Les Anciens, eux, n’ont jamais douté de son existence ni du fait qu’il est bien l’auteur des deux poèmes.

 

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Dante Homère et Virgile. Raphael. Détail de la fresque du Parnasse. Les trois Géants.

En réalité nous ne connaissons Homère que par son oeuvre. «  Nous ne savons rien qu’à travers elle. Nous ne connaissons rien avant elle, rien d’elle et rien d’Homère en dehors d’elle » écrit Pierre Guillon. Les poèmes homériques ont sans doute commencé par être  chantés pendant des siècles par des aèdes, répétés jour après jour avec des variantes fonction des goûts du récitant, des exigences de son public, de l’endroit, de l’époque, avant qu’ Homère ne les rassemble en une oeuvre.

Et naquit notre littérature.

Ce fut sur l’île de Chios. Chios était (et est toujours) une île ionienne.  L’Ionie était ouverte  à l’est à l’influence des grandes civilisations orientales, mésopotamienne, phénicienne, sémitique, égyptienne et même indienne. C’est de là que les Grecs ont importé leur panthéon, et on a trouvé des points communs entre certaines versions de l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh et l’Odyssée, de même qu’un patrimoine commun de formules existerait chez Homère et dans la poésie sanskrite. Y aurait-il un fonds épique commun entre ces cultures, ou peut-être des archétypes partagés dans un inconscient archaïque universel, comme le suppose C.G. Jung ? “ L’inconscient des hommes ( …) puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes » a écrit Gaston Bachelard.

Après Homère, écrit Redfield, l’histoire de la culture grecque a été celle d’une lente démystification du monde, qui commença au VIè siècle en Ionie, sur les terres même d’Homère, avec les philosophes présocratiques. Ce fut le premier désenchantement du monde.

 

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Homère récitant ses poèmes. Jourdy.

 

Pour en savoir plus

 

JP Vernant. Aspects mythiques de la mémoire in Mythe et pensée chez les Grecs. Œuvres, vol.1. Opus, Seuil 2007.

J. Redfield. Nature and Culture in the Iliad. The tragedy of Hector. Duke University Press.1994

Platon. Ion  in Œuvres complètes, Vol.I. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard 1966.

Homère. L’Iliade. Trad. Paul Mazon. Ed. bilingue. Les Belles Lettres. 2012. Préface de JP Vernant.

Mircea Eliade. Littérature orale. In Histoire des littératures, Vol.1. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard 1956.

P. Guillon. Littérature de la Grèce antique. La Pléiade, op. cit.

M.I. Finley.  The world of Odysseus. New York Review Book with Viking Penguin. 1982.

Rousseau JJ. Essai sur l’origine des langues. FB Editions.

 

 

 

Ionie

 

 

Après la disparition de la civilisation Mycénienne vers 1200 av. JC, anéantie par une succession de catastrophes et d’invasions qui mirent fin aux brillantes civilisations méditerranéennes de l’âge de bronze, la Grèce connut une longue période de  quatre siècles qu’on appela les siècles obscurs, où disparut jusqu’à l’écriture, que Mycènes connaissait. Des populations venues du Nord s’installèrent dans le Péloponnèse, provoquant une migration de la population grecque vers le sud et la colonisation de la côte occidentale de l’Asie Mineure, l’Ionie. Les colons grecs se mélangèrent aux populations locales et de cette colonisation naquit une brillante civilisation. Au delà de la conquête ottomane au XVè siècle, cette forte présence grecque en Ionie devait durer jusqu’au XXè siècle, lorsqu’Atatürk « reprit » Smyrne,  jetant littéralement les grecs à la mer, et détruisant la ville dans l’incendie historique du 13 septembre 1922.

 

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Les Quais de Smyrne au début du XXè siècle

Eschyle raconte dans ses tragédies Les Suppliantes et Prométhée enchaîné que le nom de l’Ionie lui serait venue de la nymphe Io, fille du fleuve Pénée, et l’objet d’une étrange histoire. Zeus s’en était épris, et l’ avait invitée à le suivre dans l’ombre des grands bois. Mais elle s’enfuit. Zeus tenta de la retenir, lui dit qu’il n’était pas n’importe qui : « c’est moi qui tiens dans ma main / les grand sceptres du ciel, c’est moi qui envoie les foudres vagabondes. Ne fuis pas! » (Ovide). Mais elle fuit quand même. Cependant Héra, soeur et épouse de Zeus à la jalousie légendaire cherchait son mari. Ne le trouvant pas, elle s’étonna que la surface de la terre soit cachée par d’épais nuages noirs et, le connaissant bien, soupçonnait fort que son frère et époux tramait quelque chose là dessous. Zeus, inquiet, devinant les agissements de sa femme et pour protéger sa belle nymphe, transforma celle ci en  » radieuse génisse « . Mais même en vache Io restait belle, et Héra, dans sa colère, lui envoya un taon qui la torturait en permanence. Pour lui échapper, la malheureuse bête se jeta à l’eau, remonta la mer Egée à la nage, et traversa le détroit qui sépare l’Asie de l’Europe, lequel, pour cette raison, fut nommé Bosphore, c’est-à-dire Passage de la Vache.

 

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Ambrogio Figino

 

Je suis née en Ionie, à Smyrne, aujourd’hui Izmir, en Turquie.

C’est peut-être à Smyrne que naquit la littérature grecque au VIIIè siècle av. JC quand s’amorça le long passage de la littérature orale, celle de la mémoire, à la littérature écrite, celle de la transmission de la pensée et du savoir. A Smyrne, en effet, se serait levée la première et la plus brillante étoile de la littérature occidentale. Bien qu’il règne une grande incertitude  sur sa vie et même sur sa personne, on s’accorde à penser qu’Homère serait né à Smyrne et que c’est sur l’île de Chios, en face de l’actuel Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, qu’auraient été rédigés l’Iliade et  l’Odyssée, ces poèmes éternels dont on a pu dire qu’ils sont la source de toute la littérature occidentale. Il semblerait que ce soit la vie Ionienne des siècles obscurs qu’Homère décrit dans ses poèmes, en filigrane à la guerre. Et justement, un peu plus au nord de l’Ionie proprement dite, en Troade, les ruines de ce qui aurait été la ville de Troie surplombent l’entrée du détroit des Dardanelles, l’Hellespont des Grecs, où se déroula la guerre de Troie, mais aussi, près de quatre mille ans plus tard, la terrible bataille de Gallipoli en 1915 entre l’empire Ottoman et la France et l’Angleterre. Le site de Troie a été un lieu de pèlerinage  tout au long de l’histoire. Alexandre vint y honorer Achille, le proclamant « heureux d’avoir rencontré Homère comme héraut de ses hauts faits ». Jules César, l’empereur Julien l’Apostat,  jusqu’à Mehmed II, le conquérant de Constantinople et bien d’autres encore vinrent honorer les tombes des héros légendaires. 

 

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Ruines présumées de la ville de Troie à Hisarlik en Turquie

Mais il n’y a pas qu’Homère.

Car c’est en Ionie que s’opéra, au VIè siècle av. JC., une évolution fondatrice de la pensée occidentale quand les philosophes présocratiques traduisirent la succession des générations divines de la mythologie en termes de développement d’une nature qu’ils appelèrent la physis, abandonnant toute notion d’intervention divine dans la genèse du monde. Car c’est en Ionie que naquit la philosophie, cette invention grecque qui nous transmet aujourd’hui encore un message toujours actuel malgré la succession des siècles.  Si Homère serait né à Smyrne, Thalès, Anaximandre et Anaximène venaient de Milet, et Héraclite d’Ephèse. Pythagore naquit sur l’île de Samos, qui fait face à la côte turque. Les philosophes présocratiques initièrent cet immense tournant intellectuel qui, s’éloignant du symbolique et de l’irrationnel, s’engagea progressivement dans la pensée dite positive. C’est aussi en Ionie que naquit l’Histoire, quatre cents ans plus tard car Hérodote, le père de l’histoire, naquit à Halicarnasse, aujourd’hui la station balnéaire à la mode de Bodrum. La dialectique du mythos et du logos a commencé en Ionie. Elle dure toujours.

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Ephèse. La bibliothèque de Celsius.

 

Pourquoi l’Ionie?

Plusieurs facteurs se conjuguèrent pour faire de l’Ionie et de la ville de Milet la source de la science et de la philosophie occidentales.

Milet était une polis, c’est à dire une cité-état où commençait à se développer le mode de gouvernement des cités grecques, basé sur la loi et la discussion collective, et qui donna naissance à la démocratie. Les cités grecques étaient grandement aidées en cela par le fait que, si le panthéon homérique était la référence universelle en matière de religion, il n’existait ni église, ni clergé, ni dogme imposé par un monarque d’essence divine comme c’était le cas dans les civilisations orientales et en Egypte. De ce fait on était libre, en principe, de réfléchir, de s’exprimer et se fier librement à la raison. C’était un cas unique dans le monde d’alors.

En outre, Milet était une ville importante qui fonda de nombreuses colonies sur le pourtour méditerranéen et entra de ce fait en relation avec les autres civilisations de la région comme la Mésopotamie et l’Egypte et avec les populations de l’intérieur de l’Anatolie comme les Lydiens. On peut supposer que ce voisinage eut une influence importante sur la pensée et l’imagination des milésiens.

La liberté de pensée, la pratique du raisonnement, jointes aux influences orientales contribuèrent largement au développement de l’enquête des présocratiques  sur la nature des choses, libérée de lintervention divine, et qui déboucha sur la science et la philosophie occidentales.

 

Bibliographie

Jacques Lacarrière. En cheminant avec Hérodote. Seghers, Paris, 1981

Ovide. Les Métamorphoses. Livre I. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre. Paris 2017

Jacqueline de Romilly. Pourquoi la Grèce ? Editions de Fallois. Paris. 1992

Pierre Vidal-Naquet. Postface à l’Iliade d’Homère. Folio Classique. Gallimard 1975

Richard D. McKirahan. Philosophy before Socrates. 2nd edition. Hackett Publishing Company, Inc. 2010

Déméter et le Printemps

 

L’ histoire de Déméter et de sa fille bien aimée Perséphone, qui lui fut ravie, nous est contée dans l’Hymne homérique à Déméter, attribué à Homère mais dont il n’est sans doute pas le véritable auteur.

Déméter à la belle chevelure, également appelée Cérès par les Romains, était la Déesse de la végétation. Elle est l’expression grecque de la Déesse Mère, divinité qui remonte au néolithique et célèbre la fertilité, la fécondité et la vie éternelle. De telles figures féminines, peut être déjà considérées comme des divinités, ont été retrouvées dès le Paléolithique supérieur remontant à vingt ou trente mille ans av. JC. et dont fait partie la célèbre Vénus de Willendorf,  Vénus stéatopyge aux formes si généreuses que Facebook a cru nécessaire d’en censurer la photo. Ces personnages féminins sont parmi les premières manifestations religieuses, et portent dans leurs vastes formes les germes de toute la puissance créatrice de l’humanité.

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Vénus de Willendorf. Gravettien. Musée d’Histoire naturelle de Vienne.

En bonne Déesse Mère, Déméter fit don aux humains du blé, leur apportant ainsi l’agriculture et avec elle la civilisation, car c’est l’agriculture qui a civilisé les hommes et pour les Grecs, l’homme mangeur de pain était civilisé, alors que l’homme non mangeur de pain était un barbare.  Son image serait inspirée de celle d’Isis, la déesse Mère des Egyptiens, soeur et épouse d’Osiris. Déméter était une grande et puissante déesse. « La première, Cérès, du soc courbé a ouvert la terre / la première elle a donné des fruits et de doux aliments aux terres, / (…) tout est cadeau de Cérès, / c’est elle qu’il faut chanter » dit la Muse dans les Métamorphoses d’ Ovide.

Dans la famille olympienne, Déméter était  la fille de Cronos et de Rhéa, donc petite fille de Gaïa et d’Ouranos, les Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode). Dans l’inceste généralisé de ces premières hiérogamies, de Zeus, son frère, elle eut une fille, Perséphone  aux chevilles légères, Proserpine pour les Romains, ou encore Koré, c’est à dire jeune fille en grec (koritsi en grec moderne). Perséphone était très belle et Hadès, le frère de Zeus lequel, dans le partage du monde, lui avait attribué le domaine des Morts, en tomba amoureux. Zeus autorisa son frère à  prendre sa fille pour épouse, et par une belle journée de printemps où Perséphone jouait avec ses amies les Océanes dans les prairies en fleur, la grande Gaïa, la  Mère originelle, souhaitant faciliter les desseins d’Hadés son petit fils, et toujours aussi perfide qu’elle l’avait été avec son époux Ouranos, fit apparaître un Narcisse, « cette plante charmante qu’admirent également les hommes et les dieux«  Enchantée à la vue de cette fleur divine, Perséphone se pencha pour la cueillir. A l’instant même la terre s’ouvrit sous ses pieds, Hadès surgit sur son grand char doré, saisit la jeune déesse et s’engloutit avec elle dans les Enfers, le pays sans retour.

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François Boucher – L’enlèvement de Perséphone.

Disparaissant dans les ténèbres Perséphone poussa un grand cri qui retentit jusqu’au sommet de l’Olympe et dans la profondeur des mers. Mais Zeus ne l’entendit pas, ou ne voulut pas l’entendre. N’entendirent son cri que Hécate au long voile, la déesse de la Lune, et Hélios le brillant Soleil, qui à ce moment, dans son temple, recevait les offrandes des mortels.  Mais Déméter, sa mère, l’entendit aussi. Epouvantée, elle se couvrit la tête d’un grand voile bleu sombre, car « il n’est pas de plus noire vêture » dit Homère. Elle parcourut la terre et les mers à la recherche de sa fille pendant neuf jours et neuf nuits. Pendant tout ce temps, elle ne se nourrit pas et ne lava pas son corps. Mais quand la dixième aurore se leva, Hécate se présenta à elle et lui dit:  » Auguste Déméter,  déesse des saisons et des moissons, lequel des dieux ou des mortels a enlevé  Perséphone, et remplit ainsi votre âme de chagrin? Je viens d’entendre sa voix; mais je n’ai pu apercevoir le ravisseur ». Et à la suggestion d’Hécate les deux déesses, tenant dans leurs mains des torches allumées, s’envolèrent pour se rendre auprès d’Hélios, le Soleil, qui voit tout des dieux et des hommes. Déméter lui adressa alors cette supplique: « Soleil! (…) prenez pitié de ma douleur, ( …) vous qui du haut des cieux éclairez de vos rayons et la terre et les mers, dites-moi avec sincérité, divinité chérie, si vous avez découvert quelque chose, et quel est celui des dieux et des hommes qui a saisi ma fille et l’a enlevée loin de moi ». Le Soleil, qui avait tout vu, lui apprit la vérité: « C’est Zeus, dieu des nuages, qui permit à Hadès de nommer votre fille sa tendre épouse, quoique son oncle paternel ». Alors Déméter entra dans une grande colère. Comme Achille s’isolera sous sa tente quand la belle Briséis lui sera enlevée, Déméter déserta l’Olympe et la société des dieux, et, s’enveloppant de son sombre manteau, changeant ses traits et semblable à une vieille pauvresse, elle se mit à errer de par le monde. Elle négligea ses fonctions divines et laissa la terre à l’abandon. Toute végétation disparut. Les arbres perdirent leurs feuilles et leurs fruits, de la terre craquelée la graine ne sortait plus, hommes et animaux ne trouvaient plus à se nourrir. Une grande désolation s’abattit sur le monde.

Dans son errance Déméter parvint à Eleusis où elle s’arrêta et s’assit, accablée de fatigue et de chagrin, sous un olivier, près d’un puits où les gens venaient boire. Un groupe de quatre belles jeunes filles s’en vinrent chercher de l’eau. C’étaient les filles du roi d’Eleusis, Céléus. Emues par le spectacle de sa misère, elles s’approchèrent de la déesse pour lui offrir de l’aide, sans la reconnaître « car il est difficile aux mortels de reconnaître les dieux« . Se présentant comme une nourrice, elle leur dit :  » Prenez pitié de moi jeunes filles; ayez de la bienveillance pour moi, enfants chéris, jusqu’à ce que j’arrive dans la maison d’un homme ou d’une femme où je remplirai avec plaisir tous les devoirs qui conviennent à une femme âgée ». Alors la plus belle des filles de Celéus lui répondit: « … racontons fidèlement cette histoire à notre mère, la vénérable Métanire, car en ce palais il est un fils que mes parents ont eu dans leur vieillesse, un jeune enfant qu’ils désiraient de toute leur âme et chérissent avec tendresse. Si notre mère l’accepte, vous pourrez l’élever jusqu’à son adolescence, et en serez récompensée si richement que toutes les femmes en vous voyant envieront votre sort« . Déméter approuva ce dessein d’un signe de tête, car c’est ainsi que les dieux signifiaient leur approbation.  Les quatre filles l’emmenèrent chez leur mère, la reine Métanire, qui berçait son nouveau-né Démophon. Quand elle franchit le seuil de la maison Déméter parut soudain plus grande, « emplissant la porte d’un éclat divin ». Impressionnée, Métanire lui offrit des mets succulents mais elle resta à l’écart, silencieuse, assise sur un siège recouvert d’une peau de brebis, couverte de son grand voile bleu et refusa toute nourriture tant sa douleur était profonde. La reine Métanire  s’adressa à elle avec ces mots : » Salut, étrangère. Je ne puis croire que vous soyez issue de parents obscurs: vous êtes certainement née de héros illustres; vos yeux sont resplendissant de grâce et de pudeur comme ceux des rois qui rendent la justice (…) Ayez soin de ce fils que les Immortels m’ont accordé dans ma vieillesse à l’instant où je ne l’espérais plus. » Et Déméter lui répondit : « …Oui, je recevrai votre fils comme vous le commandez et je l’environnerai de tels soins que jamais maléfice dangereux, jamais plante mauvaise, ne pourront le troubler« . Ayant dit, elle prend l’enfant dans ses bras, qui aussitôt se pend à son sein parfumé.

S’attachant à l’enfant, la déesse lui prodigua des soins pareils à ceux des enfants des dieux, voulant le rendre immortel comme la fille qu’elle avait perdue. Le jour elle le nourrissait d’ambroisie comme le fils d’un dieu, et toutes les nuits, elle le purifiait dans un grand feu de tout ce qu’il comportait de mortel, le préparant ainsi à l’immortalité. Mais une nuit Métanire surprit son fils dans les flammes où le tenait Déméter. Elle poussa un cri d’horreur et s’écria : »O mon fils, Démophon,c’est ainsi que l’étrangère te jette dans le feu, me livrant au deuil, aux chagrins les plus amers! » Alors Déméter, dans une grande colère, arracha l’enfant des flammes et le laissa tomber à terre en proférant ces mots:   « Aveugles mortels, vous ne voyez jamais ce que la destinée vous amène, que ce soit en bien ou en mal ! Ta colère a ruiné mon œuvre.(…)  J’aurais fait de ton fils un être immortel et sans âge, je l’aurais doué d’une gloire éternelle , maintenant il ne pourra plus échapper à la mort et à la destinée, mais il jouira toujours d’un grand honneur car je l’ai pris sur mes genoux et il s’est endormi dans mes bras. Car oui, je suis la grande Déméter, pleine de gloire, je fais la joie et le bonheur des dieux et des hommes. Que près de la ville et de ses murs élevés tout le peuple me bâtisse un temple avec un grand autel sur la haute colline! Je vous enseignerai les Mystères, vous les célébrerez avec piété et vous apaiserez ainsi mon âme. » Ayant dit, elle se métamorphosa, secoua sa vieillesse, « la beauté l’enveloppa comme un souffle et un parfum délicieux s’exhala de sa robe odorante ; un éclat lumineux rayonna tout autour de son corps immortel de déesse ; ses cheveux blonds tombèrent sur ses épaules et la maison fut envahie d’une lumière éclatante, comme sous l’effet de l’éclair de la foudre», car la divinité des dieux s’exprimait par l’éclat de la lumière qui émanait de leur personne.

Alors le roi Céléus réunit son peuple et lui ordonna d’élever à la déesse un temple et un autel sur le sommet de la colline, et dans ce temple, se déroulèrent chaque année les Mystères initiatiques d’Eleusis qui permettaient aux seuls initiés de survivre sans souffrance dans le royaume souterrain des morts car « Trois fois heureux ceux qui, parmi les mortels, sont arrivés chez Hadès ayant vu ces cérémonies, car à eux seuls il est alors donné de vivre: aux autres, tous les malheurs! » (Sophocle, cité par Rhode).

Cependant, Zeus et ses collègues olympiens commençaient à s’inquiéter de la disparition de toute nourriture sur la terre, que Déméter dans sa douleur maintenait aride et dépourvue de toute végétation. Ils n’étaient pas affectés par la faim car les dieux se nourrissent d’ambroisie, mais ils craignaient de voir disparaître l’humanité et avec elle les offrandes et les sacrifices dont elle les honorait. Alors Zeus appela Iris, déesse de l’arc en ciel et messagère des dieux, et la chargea d’un message pour Déméter. Iris franchit l’espace d’un vol rapide et la trouva la Déesse assise dans son dans son temple d’Eleusis, enveloppée dans son grand manteau d’azur, ruminant son chagrin et sa colère. Elle lui dit : « Ô grande Déméter, Zeus le Très-Sage t’appelle à revenir dans le concert des dieux éternels, reviens avec moi, écoute son message afin que soit accompli ce qu’il désire ! » Mais Déméter ne voulut rien entendre. Sa douleur était si grande qu’elle jura de ne jamais remettre pied sur l’Olympe ni de laisser sortir à nouveau le grain de la terre tant que sa fille aux doux regards ne lui serait pas rendue. Tous les dieux se succédèrent à son chevet et lui portèrent des présents, en vain. Voyant cela, Zeus appela Hermès à la baguette d’or et le chargea de descendre dans les enfers déployer son art de la persuasion pour obtenir d’Hadès qu’il rende Perséphone à la lumière pour que sa mère la revoie et que la nature reprenne son cours. Hermès s’élance aussitôt dans le sombre Tartare, et, trouvant Hadès assis sur sa couche à côté de sa jeune épouse à la triste figure lui dit : «  Hadès à la noire chevelure, roi des ombres, Zeus m’ordonne de conduire la chaste Perséphone en dehors de l’Erèbe, au milieu de nous, afin que Déméter, revoyant sa fille, abandonne sa colère envers les Immortels. Car cette déesse a le terrible dessein d’anéantir la race des mortels en cachant la semence au fond de la terre, et de détruire ainsi les honneurs des divinités. »

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Démeter et Perséphone. Terre cuite

Il dit, et Hadès obéit. Il donna l’ordre à Perséphone de repartir avec le messager de Zeus mais, avec un sourire sournois, avant de la laisser partir lui fit manger un pépin de grenade. Or, quiconque ayant séjourné dans les enfers et y ayant consommé de la nourriture devait obligatoirement y revenir un jour. Hadès s’assurait ainsi que sa belle épouse lui reviendrait. Ayant mangé le pépin de grenade elle monta sur le char doré d’Hadès et, conduite par Hermès, le dieu aux semelles de vent, s’élança pleine de bonheur vers la lumière et sa mère bien aimée. Ils franchirent ainsi les monts et les mers et ne touchèrent terre qu’une fois parvenus à Eleusis, où Démeter ruminait son chagrin. Quand elle les vit, elle se précipita vers sa fille qui se jeta dans ses bras. L’étreignant elle lui demanda, inquiète : « Chère enfant, n’as-tu goûté aucune nourriture auprès du roi des morts, car s’il en était ainsi, tu pourrais désormais toujours demeurer auprès de moi, auprès du redoutable Zeus, ton père, et tu serais honorée de tous les dieux. Mais si tu as goûté de quelque nourriture, (…) alors tu consacrerais le tiers de l’année à ton époux, et (…) à l’époque où la terre enfante les fleurs odorantes et variées du printemps, tu reviendras des obscures ténèbres. » « Mère, répondit Perséphone, je vais tout vous dire avec sincérité. (… ) Hadès m’a donné en secret un pépin de grenade, délicieuse nourriture, et m’a forcée à le manger avant de partir».

Alors la divine Rhéa, l’épouse de Cronos et la mère de Zeus et de Déméter, descendit de l’Olympe chercher sa fille et sa petite fille pour les ramener dans le concert des dieux. Elle dit à Déméter: « Ma fille, Zeus, maître de la foudre, vous ordonne de venir reprendre votre place au sein des Immortels et vous promet de vous rendre tous les honneurs que vous désirez au milieu des divinités. Il a décidé que Perséphone demeurera la troisième partie de l’année dans les sombres demeures et le reste avec toi et les autres dieux. Viens donc, mon enfant, laisse toi fléchir par ces promesses, ne sois pas plus longtemps irritée contre Zeus, et rends les fruits nourrissants de la terre aux mortels. »

Et Déméter accepta enfin de rejoindre ses pairs et d’exercer les pouvoirs de sa divinité, et c’est ainsi que chaque printemps, Perséphone remonte du sombre Erèbe à la lumière du soleil, et Déméter, retrouvant sa fille bien aimée, fait sortir la graine du sein de la terre, la recouvre de moissons abondantes, fait pousser les feuilles aux arbres et les fruits qui font ployer leurs branches , régale hommes et animaux, les Immortels reçoivent leurs présents et les saisons se déroulent à nouveau selon la volonté des dieux.

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Botticelli. Le Printemps

Mais si dans cet Hymne à Déméter Perséphone apparaît comme une tendre jeune fille aimant sa mère, elle n’en fut pas moins la redoutable déesse des Morts, désignée par Homère comme «  l’horrible Perséphone » .

Bibliographie

J. Macpherson. Spring and Winter. Demeter and Persephone in N. Frye and J. Macpherson Biblical and classical Myths. The Mythological framework of Western Culture. University of Toronto Press.

Hymne à Déméter. Kulturica.com/k/litterature/homere/hymne-a-demeter/

Le Paradoxe Féminin

 

 

Rémy de Gourmont, dans ses belles Promenades littéraires, consacre un chapitre à « La femme naturelle ». Il y critique avec vigueur un texte de Choderlos de Laclos sur l’éducation des femmes dont il attribue la teneur aux idées de Rousseau sur l’ « état de nature », qu’il juge délirantes. Il écrit : « La femme naturelle est admirablement faite pour remplir toutes les fonctions de la maternité. Mais est-elle capable d’amour, au sens délicat que nous donnons à ce mot ? … La femme naturelle ignore nécessairement la passion ; elle ignore même le choix. Enfin, c’est un pur animal (sic). On ne sait pas si elle parle. A quoi bon d’ailleurs et que dirait-elle ? » Il ajoute : « La femme naturelle ! Pourquoi aller la chercher si loin ? La femme est toujours naturelle, ici ou là, à Paris ou en Guinée ». On a tout même du mal à imaginer Oriane de Guermantes sous les traits de la « femme naturelle ».

Mais, par une belle journée d‘octobre, Virginia Woolf traversait une pelouse dans une grande université anglaise, disons Oxbridge, quand soudain une silhouette masculine surgit en gesticulant, lui intimant l’ordre de quitter immédiatement cette pelouse qui était réservée aux membres de l’université (des hommes bien sûr, les femmes n’y étant pas admises à l’époque). Irritée, elle obtempéra. Une question lui vint alors à l’esprit: comment expliquer le paradoxe qui existe entre le statut social de la femme dans les sociétés patriarcales d’alors et les personnages féminins immortels qui remplissent la littérature classique, écrite par des hommes. Et elle cite le passage suivant d’un livre de F. Taylor qui vaut d’être reproduit en entier:

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Virginia Woolf

«  It remains a strange and almost inexplicable fact that in Athena’s city, where women were kept in almost Oriental suppression as odalisques or drudges, the stage should yet have produced figures like Clytemnestra and Cassandra, Atossa and Antigone, Phèdre and Medea, and all the other heroines who dominate play after play of the ‘misogynist’ Euripides. But the paradox of this world where in real life a respectable woman could hardly show her face alone in the street, and yet on the stage equals or surpasses man, has never been satisfactorily explained. In modern tragedy the same predominance exists. At all events, a very cursory survey of Shakespeare’s work (…) suffices to reveal how this dominance, this initiative of women, persists from Rosalind to Lady Macbeth. So too in Racine; six of his tragedies bear their heroine’s names; and what male characters of his shall we set against Hermione and Andromaque, Phèdre and Athalie ?”.

Virginia Woolf poursuit : « Indeed, if a woman had no existence save in the fiction written by men, one would imagine her a person of utmost importance; very various; heroic and mean; splendid and sordid; infinitely beautiful and hideous in the extreme; as great as a man, some think even greater. But this is woman in fiction. In fact … she was locked up, beaten and flung about the room. A very queer, composite being thus emerges. Imaginatively she is of the highest importance; practically, she is completely insignificant. She pervades poetry from cover to cover. … She dominates the lives of kings and conquerors in fiction; in fact she was the slave of any boy whose parents forced a ring upon her finger. Some of the most inspired words, some of the most profound thoughts in literature fall from her lips; in real life she could hardly read, could scarcely spell, and was the property of her husband”.

En outre, on ne peut s’empêcher d’évoquer, à propos de ce paradoxe, le fait que dans nos traditions, la Femme,  que ce soit Eve ou Pandore imaginée par Zeus comme une punition, a toujours été la source du malheur de l’humanité.

Mais peut-être ces grands auteurs portaient-ils dans leur inconscient, en imaginant ces femmes immortelles, le souvenir oublié de leur mère, “cet autre préhistorique et inoubliable qu’aucune personne venant ultérieurement n’arrivera plus à égaler ».

 

 

Bibliographie

 

Rémy de Gourmont. Promenades littéraires. Tome 1. Mercure de France

Viginia Woolf. A room of one’s own. The Hogarth Press.

FL Lucas Tragedy cité par V. Woolf op. cit.

Freud Lettres à Fliess cité par JY Tadié dans Le lac inconnu Gallimard

 

 

L’Invention de la Femme – 1 – Pandore

 

 

« Zeus qui gronde dans les nues, pour le grand malheur des hommes mortels, a créé les femmes que partout suivent œuvres d’angoisse, et leur a, en place d’un bien, fourni tout au contraire un mal. »

Hésiode. Théogonie.

Dernier acte du mythe de Prométhée, pour punir les hommes de disposer du feu dont la Destinée voulait qu’il soit seul détenteur, Zeus ne put imaginer pire châtiment que d’inventer la Femme.

« Fils de Japet, s’écria-t-il, s’adressant à Prométhée qui avait volé le feu pour le donner aux hommes, ô le plus habile de tous les mortels ! Tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés jusqu’au fond de leur âme, chérissant leur propre perte.  » Et sur ses instructions  Héphaïstos le dieu boiteux, l’orfèvre divin, forma avec de la terre une figure merveilleuse semblable à une chaste vierge, modelée à l’image des déesses puisqu’il n’y avait pas encore d’autre femme. Athéna la revêtit d’une blanche tunique et posa sur sa tête un voile admirable ; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvelles et d’une couronne d’or qu’Héphaïstos avait fabriquée de ses propres mains. Sur cette couronne il avait ciselé les nombreux animaux que la terre et la mer nourrissent dans leur sein ; le tout brillait d’une grâce merveilleuse, et ces diverses figures paraissaient vivantes. Chaque dieu lui fit présent de son propre talent, et on l’appela Pandore, nom d’une divinité de la terre et de la fécondité qui signifie « tous les dons » . Ainsi présentée au panthéon olympien, cette première jeune fille de l’histoire était si belle que l’on ne pouvait la contempler sans être envoûté par sa beauté, son charme, son charisme. On pense à Marilyn Monroe quand elle fut présentée aux grands producteurs de Hollywood par son agent : « a sculpted doll, yet she’s moving. She’s animated and smiling and clearly very very happy to be among such exalted company » (Joyce Carol Oates).

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Mais contrairement à la plus belle actrice du monde, le caractère qui se cachait derrière cette poupée-ci était tout autre. Car si elle reçut le don de la parole pour lui permettre de converser avec l’homme qui serait son compagnon, Hermès lui en enseigna l’usage pour proférer le mensonges, la tromperie, la perfidie et la cupidité, tous enfants de Nuit, la fille de Chaos, laquelle, avec tous les principes malfaisants du monde, avait aussi engendré le mensonge et  la tromperie, sans doute liés au principe féminin dans l’esprit des Anciens car de semblables qualificatifs avaient aussi accompagné Aphrodite lors de sa naissance dans l’écume des eaux. Pour les Anciens, toute femme était fille de Nuit.

Une fois créé ce mal si beau,  Zeus l’amena où se trouvaient les dieux et les hommes. Tous s’émerveillèrent à la vue de ce piège fatal destiné aux humains.

 

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Eva Prima Pandora – Musée du Louvre

 

Zeus, non sans arrière pensées, offrit Pandore pour épouse à Epiméthée, le frère de Prométhée. Bien que ce dernier ait prévenu son frère de ne jamais accepter de Zeus un quelconque présent, car son intention ne pouvait être que de leur nuire, Epiméthée, sans réfléchir comme l’indique son nom, ébloui par la beauté de la jeune fille, l’accepta. Elle lui fut livrée avec une grande boîte ( en réalité une jarre) fermée, qu’elle avait pour instruction divine de ne jamais ouvrir. Certains disent qu’au contraire, Zeus lui avait ordonné de l’ouvrir, parce qu’il désirait ce qui en advint, et que c’est pour cela même qu’il l’avait faite fabriquer.

Donc un jour où Pandore tenait entre ses mains sa grande boîte, ne pouvant résister à la curiosité, défaut féminin qui faisait avec elle son entrée dans le monde, elle l’ouvrit, et les maux terribles que la boîte renfermait en jaillirent dans un épais nuage qui se répandit sur le monde. Effrayée, Pandore referma précipitamment le couvercle, mais trop tard. Ne resta que l’espérance. Et depuis ce jour, mille calamités s’abattent sur les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, de violence et de haine,  les maladies se plaisent à tourmenter les mortels jour et nuit, les hommes vieillissent et connaissent la mort, mais ils gardent l’espoir.

 

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John William Waterhouse

 

Toutefois, l’espoir était-il vraiment un beau cadeau ? Luc Ferry nous rappelle que dans la culture grecque, l’espérance est un malheur car elle est toujours associée à un manque, à l’attente de quelque chose que l’on n’a pas: l’amour, la santé, l’argent, etc. C’est une tension qui, à l’image de la nostalgie qui nous ramène sans cesse vers un passé perdu, nous projette vers un avenir mythique que nous n’atteindrons sans doute jamais, et nous empêche de vivre « dans la seule dimension réelle du temps », le présent, ici et maintenant, hic et nunc.

La vie des hommes après que la curiosité de Pandore eut été satisfaite fut celle qu’Hésiode a décrite dans Les Travaux et les Jours à propos de le la vie des hommes de l’âge de Fer : celle d’Adam après la Chute, la nôtre. Dur labeur pour se nourrir, maladies, angoisse de l’avenir, difficultés, malheur, vieillesse, mort. Et pour se reproduire, « c’est l’homme qui désormais dépose sa vie au sein de la femme », comme la naissance d’Aphrodite avait fait que le processus générateur des dieux s’effectuât désormais par l’union de deux principes sexuels contraires, et « c’est l’agriculteur, peinant sur la terre, qui fait germer en elle les céréales » (Vern. L’homme sera donc obligé de prendre femme s’il veut se reproduire, attirant ainsi sur sa tête non seulement tous les malheurs qu’elle apporte avec elle mais mourant d’épuisement par le labeur que lui impose l’avidité insatiable de sa femme, « engrangeant dans son ventre » le fruit de ses peines. 

Ce fut donc de Pandore, « de celle là qu’est sortie la race, l’engeance maudite des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels » se lamenta Hésiode.

Ce fut la conclusion du mythe de Prométhée. Nul ne peut échapper à la volonté de Zeus.

 

Pour en savoir plus:

 

Hésiode.  Les Travaux et les Jours. Ed. bilingue. Trad. Paul Mazon. Les belles Lettres.

JP Vernant. Les semblances de Pandora in Entre Mythe et Politique . Oeuvres. Vol.1. Opus. Seuil

Ibid. Le mythe hésiodique des races. Essai d’analyse structurale. in Mythe et pensée chez les Grecs. Oeuvres. op.cit.

Joyce Carol Oates. Blonde. Fourth Estate. London. 2000

L. Ferry. Mythologie et Philosophie. Vol.1. J’ai lu. Editions Plon 2016