Le mystère du « dit » d’Anaximandre

 

Au VIè siècle av. JC. à Milet en Ionie, brillante et prospère colonie grecque d’Asie Mineure, trois grands Ioniens: Thalès, Anaximandre et Anaximène se détournèrent des dieux de l’Olympe pour interroger la nature du monde en s’affranchissant pour la première fois de toute référence mythologique ou religieuse.

Cette enquête naquit, écrit Aristote dans sa Métaphysique, de l’étonnement des hommes devant les merveilles de l’univers : « Ce fut l’étonnement qui poussa (…) les premiers penseurs aux spéculations philosophiques » et leur fit rechercher « les causes premières ». 

Et c’est à la recherche de la cause première de l’Univers, l’arkhè, (d’où nous tenons le qualificatif d’archaïque) que s’attelèrent les philosophes présocratiques, hors de toute référence religieuse.

Longtemps, cet évènement fut considéré comme une rupture radicale de la pensée: l’abandon du mythe et la naissance de la raison, le passage des cosmogonies, mythes des origines, à la cosmologie, explication scientifique du monde, du mythos au logos.

Mais en 1912, un helléniste anglais, FM Cornford, a démontré qu’il n’en était rien, qu’il y avait une continuité conceptuelle entre la mythologie et la première réflexion cosmologique et que la pensée des présocratiques n’était que la laïcisation des grands mythes religieux des origines, eux mêmes héritiers des religions des grandes civilisations orientales de Mésopotamie et d’Egypte, car aussi ancien que soit un récit, il y en a toujours un qui le précède et dont les différentes versions descendent le long des âges.  Ainsi, bien que rejetant toute intervention divine dans la création du monde, la pensée des présocratiques reste elle-même empreinte d’une grande religiosité, car il n’y a pas de ruptures dans la pensée humaine mais une succession d’étapes conditionnées par la géographie, le mode de vie, l’histoire et l’évolution. C’est l’agriculture qui a inventé Déméter.

Si pour Thalès de Milet, le premier des présocratiques, la cause première, l’arkhè, était l’eau, pour Anaximène c’était l’air, et pour Héraclite le feu ; l’élève de Thalès Anaximandre brosse quant’ à lui un tableau plus ample et mystérieux de la naissance du monde. Il ne reste malheureusement de lui, comme de la plupart  des présocratiques,  que fort peu de textes que l’on désigne du nom de fragments.

 

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Anaximandre de Milet, inventeur du cadran solaire

 

Le fragment le plus connu d’Anaximandre, rapporté par Théophraste, élève d’Aristote, et transmis par le philosophe néo-platonicien Simplicius, fragment obscur objet de nombreuses interprétations, est dénommé le « dit  d’Anaximandre » :

Anaximandre a dit que le principe – c’est à dire l’élément – des êtres est l’infini ; et que ce n’est ni l’eau, ni aucun autre de ceux  qu’on dit être ‘les éléments’, mais une certaine autre nature infinie, de laquelle naissent tous les cieux et les mondes en eux ; mais « ce où il y a, pour les êtres, génération, c’est en cela aussi qu’a lieu la destruction, selon ce qui doit être ; car ils se rendent justice et réparation les uns aux autres, de leur mutuelle injustice, selon l’assignation du Temps ».

Anaximandre nomma cette « nature infinie » l’apeiron, qui se traduit suivant les traductions par infini, illimité, inépuisable, ou indéfini. L’apeiron est éternel et n’a pas de commencement. Il occupe l’univers entier. Il est l’univers. L’helléniste anglais Burnet esquisse, à partir de ce fragment, la cosmologie suivante que nous rapporte C. Ramnoux.

Je simplifie :

-1) il y a une masse matérielle étendue à l’infini (l’apeiron) qui n’est ni de la matière, ni un mélange, mais un corps qui est une sorte de provision, une « réserve de matérialité ».

-2) Un mouvement a pour effet de séparer de l’apeiron des éléments contraires ou opposés comme le chaud et le froid, l’humide et le sec. Ces contraires ne sont pas des attributs ou des qualités, mais des puissances qui ont un pouvoir propre. Ils occuperont une place fondamentale dans la physique présocratique.

-3)  Ils sont en conflit permanent et tentent de se dévorer l’un l’autre, chacun empiétant sur le territoire de son opposé.

-4) La guerre qu’ils se livrent a pour effet, par des mécanismes physiques, de donner naissance aux éléments matériels du cosmos, c’est-à-dire au monde sensible.

L’apeiron étant illimité dans l’espace et inépuisable en quantité, « les mondes et les cieux »  qui en sont issus se répètent indéfiniment.

Le récit qui veut que la Création ait procédé de la division d’éléments qui se séparent d’une substance originelle indifférenciée, image assez obstétricale, se retrouve avec des variantes dans les cosmologies de nombreuses cultures. « On trouve en effet dans toutes les cosmogonies, écrit C. Ramnoux, l’image des entités  enfoncées dans un ventre ou dans une nuit et poussant dehors pour se montrer au monde », comme dans la cosmogonie d’Hésiode les images des immenses substances originelles indifférenciées, Chaos et Gaïa, desquelles émergent, par scissiparité, les personnages divins qui se reproduiront pour engendrer la généalogie du monde sous la forme de dieux. Images d’une force poétique incomparable.

Mais ce qui a surtout suscité la curiosité dans le fragment d’Anaximandre est sa dernière phrase : « ce où il y a, pour les êtres, génération, c’est en cela aussi qu’a lieu la destruction, selon ce qui doit être ; car ils se rendent justice et réparation, les uns aux autres, de leur mutuelle injustice, selon l’assignation du Temps ».  Cette phrase suggère que la séparation- division qui crée le monde sensible est une injustice, et qu’à la fin des Temps, la destruction du monde par le retour à la confusion originelle sera la réparation de cette injustice, « selon ce qui doit être ».

Cette portion de phrase a, comme l’écrit Clémence Ramnoux, « déchaîné l’imagination de nos contemporains ».  Cette grande helléniste méconnue rapporte dans un beau texte quelques interprétations de cette antique vision. Nous retenons celles de Nietzsche et de Cornford.

Nietzsche avait pour les présocratiques une grande vénération. Ces penseurs avaient selon lui inventé les « archétypes de la pensée philosophique », et il les voyait comme une « République de grands esprits qui s’interpellent à travers les espaces désolés de l’histoire sans que soit troublé leur sublime dialogue par les nains insouciants et bruyants qui rampent au dessous d’eux ». Il leur attribue la pureté des commencements.

Nietzsche a vu dans le fragment d’Anaximandre « une intuition capitale », une « énigme », un « oracle » d’une « qualité religieuse ». Il se rapporte pour l’interpréter à une citation de Schopenhauer : « La vraie norme pour juger un homme, c’est de dire qu’il est un être qui ne devrait pas exister, mais qui expie son existence par d’innombrables souffrances et par la  mort. » L’interprétation  nietzschéenne   est la suivante : « tout devenir est une manière coupable de s’affranchir de l’être éternel, une iniquité qui doit être expiée par la mort », une trahison, en somme. «  Tout ce qui a jamais connu un devenir doit disparaître à nouveau, qu’il s’agisse en l’occurrence de la vie humaine, de l’eau ou de la chaleur et du froid ».  Il conclut : « Plus on a voulu cerner de près le problème de savoir comment en premier lieu le défini a jamais pu être engendré par l’indéfini en le trahissant, puis comment la temporalité est née de l’éternité, l’iniquité de la justice, et plus la nuit s’est obscurcie ». Ainsi pour Nietzsche, la séparation d’éléments matériels du sein maternel qu’est l’apeiron est un péché qu’il faut expier par la mort. C’est une trahison vis à vis de l’éternité de l’Etre.

Cornford, lui, va au delà. Il voit dans l’univers d’Anaximandre un ordre  juridique et moral. Car à chaque opposé ou contraire, chaud et froid, humide et sec, a été attribué par la Moire, la déesse de la Destinée et de la Répartition du monde, une province dont il lui est interdit de sortir. C’est une croyance antique car déjà dans l’Iliade d’Homère, deux siècles plus tôt, « le monde avait été divisé en trois » : le Ciel pour Zeus, l’eau pour Poseïdon et le royaume sous terrain des Enfers pour Hadès, les trois fils de Cronos. Or on l’a vu, les contraires sont dans une lutte perpétuelle pour conquérir la province de leur opposé. De ces luttes permanentes et de ces mélanges  sont produits les éléments de l’univers sensible, la physis, laquelle au terme de l’évolution de la pensée présocratique prendra la forme des atomes de Démocrite, qu’elle a gardée jusqu’à nos jours.

Mais avec Anaximandre nous n’en sommes pas encore là. A ce stade d’une pensée encore toute imprégnée de religiosité et selon la loi de la Dikè, déesse de la justice, la fabrication des éléments matériels de l’univers par la conquête et la rapine est un crime. « The plundering of one element by another to make an individual thing is injustice, unrighteousness. The penalty is death and dissolution ». Ainsi les éléments contraires, en cherchant à élargir leurs domaines respectifs aux dépends les uns des autres et en créant les composantes du  monde sensible, ont désobéi à la Moire et à la Justice, altéré l’ordre éternel de l’univers, et le châtiment encouru pour ce crime est la destruction de ce monde injustement créé par le retour au sein de l’apeiron indifférencié, les coupables se rendant ainsi  « réparation les uns aux autres, de leur mutuelle injustice ».

Ainsi le retour à l’indifférencié originel restaure l’ordre premier et éternel de l’univers. Cornford voit dans ce fragment la vision antique d’un monde dont l’ordre n’est pas le résultat d’une Création mais lui est au contraire antérieur, et c’est  la destruction de cet univers originel conforme à la Justice qu’entraîne la Création des éléments du monde sensible par la guerre entre les contraires. Selon Cornford, pour Anaximandre,  l’ordre de l’univers « comes into being not last, but first. (C’est moi qui souligne) … Every step from that simple disposition of elemental provinces  towards the multiplicity of particular things, is a breaking of bounds, an advance towards disorder, a declension into the welter of injustice, rapine, and war”.

Dans l’interprétation de Nietzsche, comme dans celle de Schopenhauer, l’individu est coupable d’avoir commis le crime de se séparer du « Fond divin », et est puni par le fait de vivre une condition humaine limitée, « insupportable et punitive ». Il la surmontera par « la dure volonté d’exister dans le combat, sans remords, toutes attaches ombilicales rompues avec le divin arrière fond ». Cornford au contraire voit dans l’« impérialisme expansionniste » des puissances cosmiques l’apparition d’une « conscience individuelle » qui, se détachant de la conscience collective, se rend également coupable et punissable.

Pour Clémence Ramnoux, l’œuvre d’Anaximandre a une portée aussi bien religieuse que scientifique. Elle marquerait une première étape dans la « dédivinisation » d’un Cosmos en proie aux « audaces attentatoires de la pensée », libérant pour la sensibilité religieuse un espace divin extérieur à la « sacralité cosmique » des origines, ouvrant ainsi un champ à la science.

Le cycle éternel des mondes coupables qui disparaissent dans l’indifférencié dont ils se sont échappés mais, comme le soleil se couche et se relève, reviennent à être, régénérés, évoque l’ Eternel Retour des choses semblables que  Nietzsche avait pressenti, et, après lui, Mircea Eliade.

Mais c’est une autre histoire.

 

 

Pour en savoir plus

 

 

Aristote. Métaphysique. A2. 13-15. Bibliothèque des Textes philosophiques. Librairie Philosophique J.Vrin. T.1 Livres A-Z.

Ramnoux Clémence. Sur quelques interprétations modernes de la pensée d’Anaximandre. Revue de Métaphysique et de Morale. 59è année. No 3 (Juillet-Septembre 1954) pp. 233-252

Nietzsche F. La philosophie à l’époque tragique des Grecs. Folio Essais. Gallimard.

Cornford FM. From Religion to Philosophy. Cosimo Classics. New York. 2009

Ibid. Principium Spientiae. Harper Torchbooks. Harper & Row. New York, 1965

 

Le Mythe de Theuth ou la Réminiscence

«  … Car en fin de compte, chercher et apprendre ne sont au total qu’une remémoration. »

Platon.  Ménon

 

Dans le dialogue de Phèdre, Platon aborde notamment, par la bouche de Socrate, la valeur de l’écriture par rapport à la parole pour amener les hommes à la connaissance vraie. Il se sert pour cela d’un mythe car souvent, et bien qu’il les qualifiât  de « contes de bonne femme », lorsqu’il voulait faire passer un message particulier, Platon se servait du mythe, auquel il attribuait une force persuasive plus importante que celle de la seule raison.

Il s’agit ici du Mythe de Theuth.

Platon emprunte ici à la mythologie égyptienne. Il y avait à Hermopolis un dieu nommé Thoth, que Platon appelle Theuth. Ce dieu avait pour emblème l’ibis, et en tant qu’ibis, il couva l’œuf dont sortit l’univers. Mais il était aussi le dieu du Verbe, et il inventa l’écriture. Muni de cette invention remarquable, Theuth se rendit devant Thamous ou Ammon-Rê, le Dieu-Soleil. Il lui présenta son travail et lui enjoignit d’en faire profiter son peuple : « Voici, ô Roi, le savoir qui fournira aux Egyptiens plus de science et plus de mémoire, car du défaut de science et de mémoire le remède a été enfin trouvé » (italiques de l’auteur).

Contre toute attente, Thamous répondit : « Ô Theuth, plus grand maître des arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est son lot de dommage ou d’utilité pour ceux qui doivent s’en servir. (…)  Toi, qui es le père de l’écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu’elle possède. En réalité, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront alors d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux mêmes, qu’ils feront acte de remémoration : ce n’est donc pas de la mémoire, mais de la répétition que tu as trouvé le remède. Quant à la science, ç’en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses sans en avoir reçu d’enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n’en auront aucune ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu’ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d’être des savants ».

Car pour Platon, la véritable science est celle « des réalités jadis contemplées par notre âme, quand (…) elle regardait de haut ce que, à présent, nous appelons ‘être’ ».

 

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Theuth à la tête d’ibis

 

Pour comprendre la profondeur du message du mythe de Theuth, il nous faut nous pencher sur la signification de l’âme pour Platon, sur laquelle repose sa théorie de la Connaissance.

L’âme est l’élément fondamental de la métaphysique platonicienne. Elle est inspirée de la doctrine de Pythagore qui voulait que l’âme soit immortelle et qu’elle se réincarne après la mort dans différents êtres vivants, pas nécessairement des humains. C’est la théorie de la métempsycose ou transmigration des âmes, théorie adoptée par Platon.

Pour Platon l’âme est immortelle car « elle se meut elle même »  et «  tout ce qui se meut soi même est immortel », caractéristique qui avait été attribuée à la substance originelle de l’Univers par  certains philosophes présocratiques. Elle connaît plusieurs naissances, se transportant d’un être à l’autre lorsque celui qu’elle habite meurt.  Dans le mythe de l’attelage ailé, Platon représente l’âme par une image inattendue : « On peut se représenter l’âme comme une force à laquelle concourent par nature un attelage et son cocher, l’un et l’autre soutenus par des ailes ». Cet attelage est tracté par deux chevaux. C’est ce qu’on a appelé la tripartition de l’âme, composée d’un attelage et de deux chevaux. Dans le cas des dieux, l’attelage est facile à conduire car les chevaux avancent d’un pas harmonieux, mais « chez nous », les mortels, la conduite est difficile, car les deux chevaux sont dissemblables. L’un est blanc, un « beau et bon cheval dont les parties composantes sont harmonieuses », tandis que l’autre est noir, « une bête dont les parties composantes comme la nature sont opposées à celles du précédent ». Il y a conflit entre les bêtes, et « c’est nécessairement, pour nous, une tâche difficile et peu plaisante que de faire le cocher » car le second cheval est l’expression des parties basses de l’âme, c’est le cheval du mal, il tire l’attelage de son côté, risque à tout moment de renverser l’équipage, et nous rend difficile la recherche de la Justice.

Comment l’âme vient-elle à habiter un mortel ?

L’attelage, on l’a dit, est ailé. Les ailes des âmes se nourrissent des vertus de l’attelage qu’elles conduisent. Celles qui conduisent un attelage harmonieux, amoureux de la vertu, sont en condition parfaite, et voyagent aisément dans la totalité de l’univers. Par contre, dans un attelage conflictuel, « compagnon de la démesure et de la vantardise », les ailes se dégradent et les âmes, déplumées, chutent et « sont précipitées jusqu’à ce qu’elles puissent se saisir de quelque chose de solide », un corps humain en l’occurrence,  et , « une fois qu’elles y ont installé leur résidence, (…), c’est à cet ensemble formé d’une âme et d’un corps (…) qu’on a donné le nom de vivant, c’est lui qui possède l’épithète de mortel ». 

Et c’est ainsi que la vie vient aux hommes.

 

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Les chevaux de l’Attelage ailé

Pour Platon, le monde sensible que nous percevons autour de nous n’est pas la réalité véritable.  L’essence de la Réalité, l’être que l’âme contemple de haut réside dans les Idées ou Formes Intelligibles  suivant les traductions, d’où toutes les formes sensibles, autrement dit le monde, tirent leur existence.  Les Idées n’ont pas d’origine, ni de fin. Elles « sont », immuables, présentes de toute éternité. Elles sont l’Être. Elles se trouvent en dehors du monde sensible et ne peuvent être perçues par les sens, mais par le seul intellect. Or, « Toute âme humaine a par nature contemplé l’Etre, » dit Socrate, « sinon, elle ne serait pas venue dans le vivant dont je parle », et  Socrate raconte le voyage des âmes vers la contemplation de l’Absolu. 

Pour résumer, lorsque les dieux s’adonnent à leur plaisir préféré qui est d’aller festoyer dans un banquet,  leurs ailes les transportent vers la voûte qui recouvre le ciel. Les âmes immortelles, ailées elles aussi, les suivent dans une procession céleste. Lorsqu’elles se trouvent au contact de la voûte du ciel, elles la traversent et s’avancent au delà, là où il n’y a plus rien et, ainsi dressées dans le néant, entraînées par la révolution circulaire de l’univers, elles contemplent « l’Etre qui est sans couleur, sans figure, intangible, qui “est” réellement et qui ne peut être contemplé que par l’intellect, l’objet de la connaissance vraie ». Dans Les Mythes de Platon Karl Reinhardt décrit cette contemplation : l’âme « se nourrit de la contemplation de la vérité et en jouit jusqu’à ce que la révolution accomplisse son cycle. Pendant ce temps elle voit la justice en soi, la prudence, la connaissance, non pas celle qui est entachée de devenir, ou qui change quand elle s’applique à ce qui change (…) mais la connaissance au sein de l’Essence qui déploie son être ». Et c’est dans la réminiscence de cette contemplation divine que consiste la Connaissance vraie,  «  une remémoration de ces réalités supérieures que notre âme a vues jadis, quand elle cheminait en compagnie d’un dieu, quand elle regardait de haut ces choses dont à présent nous disons qu’elles existent, quand elle dressait la tête vers ce qui a une existence réelle ».

Mais une fois descendues dans un «  corps fait de terre », les âmes sont contaminées par « les maux et les désirs qui affectent le corps », et elles  peuvent oublier cette vision ineffable. Or c’est ce souvenir  que les hommes doivent s’efforcer de  retrouver s’ils veulent atteindre la Vérité. D’où le fait que pour Platon,  la Vérité se trouve à l’intérieur de chacun de nous, dans notre âme, et non à l’extérieur, dans des écritures, ces « empreintes étrangères qui viennent du dehors et non du dedans ». C’est seulement par la parole, par la dialectique socratique,  le questionnement du philosophe qui connaît la nature de l’âme, du Tout dans lequel elle vit, qui sait à quelles âmes il s’adresse et comment les questionner, ce qu’on a appelé la maïeutique de Socrate, pour les mener à la redécouverte par soi-même, et à l’intérieur de soi, de vérités enfouies et oubliées » (Droz). 

Cette recherche par la parole de vérités oubliées enfouies au fond de nous évoque irrésistiblement la psychanalyse : « c’est sans avoir reçu de personne aucun enseignement mais plutôt en étant questionné (que l’homme) possèdera des connaissances qu’il aura repris de son propre fonds ». Si l’on ne craignait pas d’avancer une version très réductrice de l’âme par rapport à celle de Platon, on pourrait se demander si l’âme de l’homme moderne serait son inconscient ?

Redescendons sur terre. Theuth apporte à Thamous un remède, un pharmakon, qui permettra, à ses yeux, de remédier à l’oubli. Mais Thamous, c’est à dire Platon, n’aime pas les pharmaka. Ils produisent souvent l’effet inverse de celui qui est attendu car l’écriture, sous prétexte de suppléer la mémoire, (…) rend encore plus oublieux : loin d’accroître le savoir, elle le réduit, car confiants dans les écritures, les hommes cesseront d’exercer leur mémoire comme le recommandait Pythagore, et perdront ainsi l’accès à la « vraie science », la connaissance de l’Intelligible, qui réside dans leur âme, mais qu’elle peut elle même avoir oublié. 

La mémoire Il faut dire ici un mot sur l’importance de la mémoire dans la Grèce antique. Dans la très longue période qui suivit la disparition de l’écriture à la fin du IIè millénaire av. JC,  dans le monde d’Homère, il régna en Grèce « une extraordinaire prééminence de la parole » (Vernant). Du XIIè au VIIIè siècle la civilisation de la Grèce archaïque fut fondée exclusivement sur la parole. Dans « Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque » Marcel Detienne distingue deux modèles, on pourrait dire deux niveaux de parole : une « parole-dialogue », à finalité disons pratique, et une parole « magico-religieuse », la parole mystique. C’était la parole des poètes et des aèdes, par l’intermédiaire desquels s’exprimaient les dieux, la parole qui chanta l’Iliade et l’Odyssée. Or cette parole était nourrie par la mémoire, dont les Grecs avaient fait une divinité, Mnémosyne,  autour de laquelle et de ses neuf filles les Muses, s’était constituée «  une vaste mythologie de la réminiscence » (Vernant). Cette mémoire n’était pas une simple fonction cérébrale comme la nôtre. C’était une mémoire sacralisée qui véhiculait, à travers la parole de la déesse, les mythes d’émergence, la naissance des dieux, le passé et les légendes qui fondaient l’existence et l’identité des Grecs, et c’est à cette mémoire que Platon attribue aussi le pouvoir de nous remémorer la vision de notre âme, c’est-à-dire d’atteindre la Vérité. Ce n’est pas à l’écriture. C’est à l’anamnesis grecque, à la réminiscence.

Nous qui avons relégué notre mémoire dans des disques durs, qui ne pouvons nous souvenir d’un anniversaire, d’un numéro de téléphone, ou d’un trajet sans l’aide d’un pharmakon électronique, et qui avons depuis longtemps perdu notre âme,  nous dissolvons notre humanité dans ces technologies toujours plus sophistiquées, toujours présentées comme des pharmaka, et qui, extérieures à nous mêmes mais toujours plus invasives, au lieu de nous libérer, nous asservissent. « La fatalité de la technique réside dans le fait que nous avons brisé les liens qui unissaienttechnè et poïesis. Il est temps de se (re)tourner vers les poètes » (George Steiner).

 

Bernard Sichère rappelle que c’est à la mémoire de son maître bien aimé Socrate que Platon dédie cet éloge de la parole et « le plus beau des mémoriaux : des dialogues écrits dans lesquels cette parole unique serait désormais enchâssée, en quelque sorte comme la voix vivante, par delà la mort, de celui qui n’avait jamais écrit ». 

***

(Post scriptum: Petite digression sur le thème de la mémoire :

A côté de cette grandiose construction intellectuelle qu’est la réminiscence chez Platon et dans un tout autre ordre d’idées, on ne peut s’empêcher de rappeler ici les pages extraordinaires où Proust, dans le Temps Retrouvé,  évoque les « résurrections de la mémoire » , ces « fragments d’existence soustraits au temps »: les «  volutes bleues de la mer matinale enveloppant des phrases musicales qui en émergent partiellement comme les épaules des ondines, (…) ces soirs (…) où, dans la salle à manger ouverte sur le jardin, la chaleur commençait à se décomposer, à retomber, à déposer, où une dernière lueur éclairait encore les roses (…) tandis  que les dernières aquarelles du jour étaient encore visibles au ciel » … les souvenirs enfouis dans notre passé de ces moments qui appartiennent à notre enfance ou à notre tendre jeunesse, que Virginia Woolf appelait moments of being, recouverts dans notre mémoire par les vicissitudes de l’existence mais qui sont les seuls où l’on ait vraiment vécu : If life has a base that it stands upon, if it is a bowl that one fills and fills and fills – then my bowl without a doubt stands upon this memory. It is of lying half asleep, half awake, in bed in the nursery at St. Ives. It is of hearing the waves breaking one, two, one, two, behind a yellow blind. It is of hearing the blind draw its little acorn across the floor as the wind blew the blind out. It is of lying and hearing this splash and seeing this light, and (…) of feeling the purest ecstasy I can conceive » et pour revenir à Proust « cet air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus ». Et que seule nous ramène la Réminiscence.)

 

 

Pour en savoir plus :

 

Platon. Phèdre. Trad. Luc Brisson.  Suivi de La pharmacie de Platon de Jacques Derrida. GF Garnier Flammarion et  Oeuvres Complètes Bibliothèque de La Pléiade Vol.II, Editions Gallimard, Paris 1964. (Quelques libertés prises avec les traductions, sans bien sûr en changer le sens).

Vernant JP. Aspects mythiques de la mémoire in Mythe et pensée chez les Grecs. Œuvres. T.1. Opus. Le Seuil

Detienne M. Les Maîtres de Vérité dans la Grèce Archaïque. Le Livre de Poche.

Droz G. Les mythes platoniciens. Points. Editions du Seuil. 1992

Reinhardt K. Les Mythes de Platon. Bibliothèque de Philosophie. Editions Gallimard, 2007

Sichère B. Aristote au soleil de l’être. CNRS Editions 2018

Proust M. Le remps retrouvé in A la recherche du temps perdu. Bibliothèque de la Pléiade Vol. III Editions Gallimard pp. 866 et suiv.

Woolf V. Sketches of the Past in Moments of Being. Random House p.78

 

L’invention de la Femme -2- Eve

 

Nous quittons un instant la mythologie grecque pour aborder le thème de la création de la femme dans ce qu’on ne m’en voudra pas de qualifier de mythologie chrétienne, car le message de ces deux histoires est le même. Le Dieu biblique a lui aussi voulu donner une femme à l’homme, mais bien que ce ne fut pas dans le même esprit que Zeus, la même catastrophe s’ensuivît (v. le post L’invention de la Femme 1 Pandore).

Nous sommes dans la Genèse. Dieu a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qui vit dans le Jardin d’Eden où Il a mis l’homme qu’Il a formé de la terre comme Prométhée et nommé Adam, qui veut dire homme. «Le sixième jour, Il dit: Il n’est pas bon que l’homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui.Alors l’Éternel fit tomber Adam dans un profond sommeil. Il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place ».

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Chapelle Palatine – Création d’Eve

 

Dieu façonna ainsi la femme à partir de la côte d’Adam. Cette création évoque l’apparition d’Ouranos des flancs de Gaïa, mais contrairement à la Théogonie où c’est le père qui sort de la Mère primitive, dans la tradition biblique, c’est la femme qui est issue de l’homme, qui est premier.

Dans son immense ouvrage sur la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Erich Auerbach nous présente au chapitre VII un jeu de Noël de la fin du XIIè siècle, le Mistère d’Adam, qui met en scène l’histoire du péché originel.  Auerbach décrit la profonde transformation qui se fit en Eve sous l’influence du malin. Celui-ci avait d’abord proposé de « manger de l’arbre » à Adam, qui avait refusé, car Adam était un homme raisonnable, craignant Dieu et ne voulant pas lui désobéir. Une sorte de bon père de famille avant l’heure. Dieu lui avait confié la garde de sa femme, dont semble-t-il il se méfiait d’emblée car Il lui recommanda : « Tu la governe par raison». Donc le serpent, serpens artificiose compositus,qui semblait avoir la même opinion d’Eve que le Seigneur, s’adresse à elle pour accomplir son forfait pensant qu’elle cèderait plus facilement à la tentation que l’homme.

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Paolo Uccello

Se déroule alors le premier dialogue de l’histoire entre un homme et une femme, dialogue très simple, et qui déterminera toute l’histoire de l’humanité. Eve dit : « Manjue, Adam ! » Mais Adam refuse : « Nen frai pas ». Alors Auerbach nous décrit la transformation fatale d’Eve induite par le serpent. Elle échappe au pouvoir de l’homme, renverse l’ordre établi par Dieu et manifeste soudain une volonté propre et indépendante. Comme Prométhée à son tour, elle désobéit à Dieu: c’est elle qui mangera la première du fruit défendu.

« Jo en mangerai premirement »

Elle mange et s’écrie :

« Deus ! quele savor !

Unc ne tastai d’itel dolçor

D’itel savor est este pome

Et elle ordonne :

Manjue Adam, ne faz demore »

Il mange, et tout est accompli. Le drame chrétien de la Rédemption a commencé.

Le diable, l’ange déchu, a inversé l’ordre établi par Dieu en faisant de la femme le maître de l’homme et non l’inverse, les conduisant ainsi tous deux à leur perte, et l’humanité avec eux. Comme Pandore avait répandu le malheur sur le monde par sa curiosité, Eve, pour la même raison, a servi d’instrument à la Chute.

A peine la pomme avalée, Adam tombe dans un désespoir profond. Il découvre sa nudité et se cache. L’Éternel l’appelle : « Où es-tu? »

Adam répond: « J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. »

Et l’Éternel dit: « Qui t’a appris que tu es nu? As-tu goûté de l’arbre dont je t’avais défendu de manger? »

L’homme répond: « La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé. »

Dieu dit alors à la femme: « J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras dans la douleur, tes désirs te porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi », rétablissant ainsi l’ordre premier.

Il dit à l’homme: « Puisque tu as écouté la voix de la femme, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais ordonné tu n’en mangeras point, le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton front que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

Comme dans la mythologie grecque, c’est le travail, la peine et la mort qui sont la rançon de la désobéissance de à Dieu, le propre de la condition humaine d’après la Chute, et le fait de la Femme.

Adam, désespéré, s’adresse alors à sa femme:

« Par ton conseil suis mis à mal,

De grand haltesce suis mis à val.

N’en serrai trait par home né,

Si Deus n’en est de majesté.

Que di jo, las? por quoi le nomai?

Il me aidera? Corocé l’ai.

Ne me ferat ja nul aïe

For le fils que istra de Marie »

Il apparaît à la dernière ligne de cet extrait qu’Adam savait tout ce qui s’ensuivrait, et qu’il ne serait sauvé que par le Christ issu de Marie. Alors, avec Eve qui, selon une des premières théories de l’évolution, portait en elle les germes de l’entière humanité jusqu’à la fin des temps, il sortit du paradis pour entrer dans la condition humaine, et dans le Temps.

 

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Michel-Ange – Chapelle Sixtine

« They looking back, all th’Eastern side beheld / of Paradise, so late their happy seat/ (…) Some natural tears they drop’d, but wiped them soon; / The World was all before them, where to choose / Their place of rest, and Providence their guide: / They hand in hand with wandering steps and slow, / Through Eden took their solitarie way. »                          

John Milton.   Paradise lost.

 

 

Pour en savoir plus

 

La Bible. Genèse.

E. Auerbach. Adam et Eve in Mimésis. Bibliothèque des Idées. Editions Gallimard, 1968.

Homère ou l’ « Avant-mémoire »

 

 

« L’Avant-mémoire est en papier »  écrivait le grand psychiatre Jean Delay, lorsque, retraité, il se lança dans la recherche des origines de sa famille. La mémoire de l’homme, selon lui, s’arrête aux grand-parents. Au delà, il faut avoir recours à l’écrit. Si l’on se réfère aux sociétés historiques, leur passé est en effet accessible par l’écriture donc par le papier, la tablette ou le papyrus, mais pour les Grecs des siècles obscurs (XIIè – VIIIè av. JC.), qui avaient perdu l’écriture lors des grandes destructions qui entraînèrent la chute de la civilisation mycénienne vers 1200 av. JC., comment faisait-on?

On faisait  « par la bouche et par l’oreille » comme l’écrit Marcel Detienne.

Tous les récits fondateurs des grandes civilisations ont été transmis de bouche à oreille pendant des siècles, avant d’être fixés par écrit dans la forme sous laquelle elles sont parvenues jusqu’à nous, écrit Mircea Eliade. C’est le cas de l’Iliade et de l’Odyssée, mais aussi de l’Enuma Elish, de l’ Epopée de Gilgamesh, de la Bhâgavâd Gita, etc. La littérature orale définissait ainsi la condition humaine, mélangée qu’elle était des aventures des hommes et des interventions parfois intempestives de mille divinités capricieuses ou de démons malins. Avant l’écriture, pendant des siècles,  du temps où les gens n’avaient pas encore la chance d’avoir la télévision, journées et soirées se passaient à écouter et réécouter les contes et les traditions, les épopées et les mythe fondateurs, les proverbes des sages et les citations des poètes, « qui contiennent tout le suc du monde », écrit Raymond Schwab. Ces récits, grands et petits, se transmettaient par le chant  des aèdes.

Qui étaient les aèdes, ces poètes chantants?

Les aèdes étaient les interprètes de Mnémosyne. Mnémosyne était la déesse de la mémoire. Elle avait eu de Zeus à la progéniture innombrable neuf filles, fruit de neuf nuits d’amour, les Muses, auxquelles elle avait transmis sa science, celle de l’avenir et du passé, car seules les Muses savaient « ce qui est, ce qui sera, et ce qui a été ». Dans la Grèce archaïque, tout récit du passé commençait par une invocation aux Muses. « Chante, déesse, la colère d’Achille » s’écrie Homère au début de l’Iliade, et Hésiode, au début de sa Théogonie: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres ». Si l’aède en était l’interprète, c’était la déesse qui parlait par sa bouche : « Ce n’est pas, sache-le, par un effet de l’art, mais bien parce qu’un Dieu est en eux et qu’il les possède, que tous les poètes épiques (…) composent ces beaux poèmes (…), puisant à des sources d’où coule le miel, butinant sur certains jardins et bocages des Muses, (…) c’est la Divinité elle même qui parle, qui par leur entremise nous fait entendre sa voix » (Platon).

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Mnémosyne et les neuf Muses

 

Dans son beau livre sur la tragédie d’Hector Nature and Culture in the Iliad, James Redfield analyse les caractéristiques littéraires, si on peut dire, du chant des aèdes. Il souligne la distance, the epic distance, qui sépare le monde des évènements héroïques de l’épopée de celui de ses auditeurs. Le monde de l’épopée est un monde héroïque distinct du monde ordinaire où vivent « les gens ». Ses héros fréquentent les dieux, se battent avec des fleuves qui parlent, des monstres, des géants. Leurs chevaux les pleurent lorsqu’ils sont tués. La mère d’Achille est une déesse marine qui surgit des flots pour venir le consoler de la mort de Patrocle. C’est un monde de magie, détaché de la vie ordinaire, qui enchante son public, et c’est une de ses fonctions essentielles.

Peut-on considérer l’épopée comme comportant des aspects historiques ? Si elle ne raconte pas le passé, écrit Redfield, l’épopée raconte des histoires qui appartiennent au passé. Un passé qui n’est pas notre temps historique mais un passé mythique, le temps d’in illo tempore, d’il était une fois, le temps de l’avant-mémoire (sans papier). Mais l’art du poète a pour vertu de transformer le mythe en lui attribuant une sorte d’immortalité, poursuit Redfield, une vérité d’un ordre supérieur, une vérité fondatrice, comme par exemple les mythes de la fondation de Thèbes, ou de Rome, ou encore la guerre de Troie et le retour d’Ulysse. C’est pourquoi l’épopée a longtemps joué un rôle de «  grande histoire »  avant que l’histoire proprement dite n’existe encore, et  bien plus tard, Aristote écrivit dans la Poétique que «  la poésie (l’épopée) est plus philosophique et plus sérieuse que l’histoire, car elle parle de l’universel, et l’histoire du particulier » .

Les faits racontés dans l’Iliade, quelques jours d’une guerre qui durait depuis dix ans à Troie, dans l’Hellespont, aujourd’hui détroit des Dardanelles, seraient très antérieurs à l’époque où Homère les chanta. « Ces poèmes restèrent longtemps écrits seulement dans la mémoire des hommes » écrit Rousseau. Ils décrivent une expédition de rois mycéniens commandée par Agamemnon, roi de Mycènes,  embarquée à Aulis pour reconquérir la belle Hélène, la femme de Ménélas le frère d’Agamemnon, enlevée par Paris, fils de Priam, roi de Troie. On a longtemps pensé que la société décrite par Homère était la  société mycénienne, or il semble qu’il n’en soit rien. Les objets, armes, coupes, palais, décrits dans l’épopée ne correspondent en rien aux objets trouvés dans les tombes mycéniennes ni aux restes des gigantesques palais mycéniens. La société mycénienne évoquée dans les tablettes du Linéaire B, l’écriture de Mycènes décryptée par l’anglais Ventris en 1952, n’a rien de commun avec les petits royaumes grecs décrits dans l’Odyssée. Mycènes s’est effondrée en 1200 av. JC, c’est à dire quatre cents ans avant le siècle où auraient été écrits les poèmes. Ceux-ci contiennent des éléments datant d’une antiquité préhomérique plus récente, remontant aux siècles obscurs (XIIè-VIIIè av.JC) qui ont suivi la disparition de Mycènes. Ce serait la société de ces siècles obscurs que d’après Moses Finley, Homère aurait décrits,  sans doute mélangés de réminiscences historiques et d’effets stylistiques.

D’Homère, à vrai dire, on ne sait pas grand’chose. Il serait né en Asie Mineure, peut-être à Smyrne, où je suis moi même née, peut-être à Chios, l’île grecque derrière  laquelle le soleil se couche lorsqu’on est à Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, mais peut-être pas, même si Pindare, le grand poète du Vè siècle, l’appelle « l’homme de Smyrne et de Chios ». Il aurait été aveugle, car les aèdes étaient aveugles dit-on, parce qu’être privé de la vue augmenterait les capacités de la mémoire et permettrait de percevoir  les temps inaccessibles soufflés par Mnémosyne. Mais peut-être pas. On ne sait pas s’il est vraiment l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, ou si l’Odyssée, écrite longtemps après l’Iliade, serait l’oeuvre d’un autre poète. On ne sait même pas s’il a vraiment existé. A notre époque de féminisme enragé, il est amusant de savoir que certain(e)s, vu l’importance des personnages féminins dans son oeuvre, ont suggéré qu’ Homère était peut-être une femme … On ne sait pas davantage si la guerre de Troie a vraiment eu lieu. Mais qu’importe ? Qu’il ait existé ou non un poète nommé Homère, on ne peut s’empêcher de chérir l’image et la mémoire de cette figure mythique, réelle ou non, dont les poèmes nous ravissent depuis plus de trente siècles. Les Anciens, eux, n’ont jamais douté de son existence ni du fait qu’il est bien l’auteur des deux poèmes.

 

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Dante Homère et Virgile. Raphael. Détail de la fresque du Parnasse. Les trois Géants.

En réalité nous ne connaissons Homère que par son oeuvre. «  Nous ne savons rien qu’à travers elle. Nous ne connaissons rien avant elle, rien d’elle et rien d’Homère en dehors d’elle » écrit Pierre Guillon. Les poèmes homériques ont sans doute commencé par être  chantés pendant des siècles par des aèdes, répétés jour après jour avec des variantes fonction des goûts du récitant, des exigences de son public, de l’endroit, de l’époque, avant qu’ Homère ne les rassemble en une oeuvre.

Et naquit notre littérature.

Ce fut sur l’île de Chios. Chios était (et est toujours) une île ionienne.  L’Ionie était ouverte  à l’est à l’influence des grandes civilisations orientales, mésopotamienne, phénicienne, sémitique, égyptienne et même indienne. C’est de là que les Grecs ont importé leur panthéon, et on a trouvé des points communs entre certaines versions de l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh et l’Odyssée, de même qu’un patrimoine commun de formules existerait chez Homère et dans la poésie sanskrite. Y aurait-il un fonds épique commun entre ces cultures, ou peut-être des archétypes partagés dans un inconscient archaïque universel, comme le suppose C.G. Jung ? “ L’inconscient des hommes ( …) puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes » a écrit Gaston Bachelard.

Après Homère, écrit Redfield, l’histoire de la culture grecque a été celle d’une lente démystification du monde, qui commença au VIè siècle en Ionie, sur les terres même d’Homère, avec les philosophes présocratiques. Ce fut le premier désenchantement du monde.

 

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Homère récitant ses poèmes. Jourdy.

 

Pour en savoir plus

 

JP Vernant. Aspects mythiques de la mémoire in Mythe et pensée chez les Grecs. Œuvres, vol.1. Opus, Seuil 2007.

J. Redfield. Nature and Culture in the Iliad. The tragedy of Hector. Duke University Press.1994

Platon. Ion  in Œuvres complètes, Vol.I. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard 1966.

Homère. L’Iliade. Trad. Paul Mazon. Ed. bilingue. Les Belles Lettres. 2012. Préface de JP Vernant.

Mircea Eliade. Littérature orale. In Histoire des littératures, Vol.1. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard 1956.

P. Guillon. Littérature de la Grèce antique. La Pléiade, op. cit.

M.I. Finley.  The world of Odysseus. New York Review Book with Viking Penguin. 1982.

Rousseau JJ. Essai sur l’origine des langues. FB Editions.

 

 

 

Ionie

 

 

Après la disparition de la civilisation Mycénienne vers 1200 av. JC, anéantie par une succession de catastrophes et d’invasions qui mirent fin aux brillantes civilisations méditerranéennes de l’âge de bronze, la Grèce connut une longue période de  quatre siècles qu’on appela les siècles obscurs, où disparut jusqu’à l’écriture, que Mycènes connaissait. Des populations venues du Nord s’installèrent dans le Péloponnèse, provoquant une migration de la population grecque vers le sud et la colonisation de la côte occidentale de l’Asie Mineure, l’Ionie. Les colons grecs se mélangèrent aux populations locales et de cette colonisation naquit une brillante civilisation. Au delà de la conquête ottomane au XVè siècle, cette forte présence grecque en Ionie devait durer jusqu’au XXè siècle, lorsqu’Atatürk « reprit » Smyrne,  jetant littéralement les grecs à la mer, et détruisant la ville dans l’incendie historique du 13 septembre 1922.

 

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Les Quais de Smyrne au début du XXè siècle

Eschyle raconte dans ses tragédies Les Suppliantes et Prométhée enchaîné que le nom de l’Ionie lui serait venue de la nymphe Io, fille du fleuve Pénée, et l’objet d’une étrange histoire. Zeus s’en était épris, et l’ avait invitée à le suivre dans l’ombre des grands bois. Mais elle s’enfuit. Zeus tenta de la retenir, lui dit qu’il n’était pas n’importe qui : « c’est moi qui tiens dans ma main / les grand sceptres du ciel, c’est moi qui envoie les foudres vagabondes. Ne fuis pas! » (Ovide). Mais elle fuit quand même. Cependant Héra, soeur et épouse de Zeus à la jalousie légendaire cherchait son mari. Ne le trouvant pas, elle s’étonna que la surface de la terre soit cachée par d’épais nuages noirs et, le connaissant bien, soupçonnait fort que son frère et époux tramait quelque chose là dessous. Zeus, inquiet, devinant les agissements de sa femme et pour protéger sa belle nymphe, transforma celle ci en  » radieuse génisse « . Mais même en vache Io restait belle, et Héra, dans sa colère, lui envoya un taon qui la torturait en permanence. Pour lui échapper, la malheureuse bête se jeta à l’eau, remonta la mer Egée à la nage, et traversa le détroit qui sépare l’Asie de l’Europe, lequel, pour cette raison, fut nommé Bosphore, c’est-à-dire Passage de la Vache.

 

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Ambrogio Figino

 

Je suis née en Ionie, à Smyrne, aujourd’hui Izmir, en Turquie.

C’est peut-être à Smyrne que naquit la littérature grecque au VIIIè siècle av. JC quand s’amorça le long passage de la littérature orale, celle de la mémoire, à la littérature écrite, celle de la transmission de la pensée et du savoir. A Smyrne, en effet, se serait levée la première et la plus brillante étoile de la littérature occidentale. Bien qu’il règne une grande incertitude  sur sa vie et même sur sa personne, on s’accorde à penser qu’Homère serait né à Smyrne et que c’est sur l’île de Chios, en face de l’actuel Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, qu’auraient été rédigés l’Iliade et  l’Odyssée, ces poèmes éternels dont on a pu dire qu’ils sont la source de toute la littérature occidentale. Il semblerait que ce soit la vie Ionienne des siècles obscurs qu’Homère décrit dans ses poèmes, en filigrane à la guerre. Et justement, un peu plus au nord de l’Ionie proprement dite, en Troade, les ruines de ce qui aurait été la ville de Troie surplombent l’entrée du détroit des Dardanelles, l’Hellespont des Grecs, où se déroula la guerre de Troie, mais aussi, près de quatre mille ans plus tard, la terrible bataille de Gallipoli en 1915 entre l’empire Ottoman et la France et l’Angleterre. Le site de Troie a été un lieu de pèlerinage  tout au long de l’histoire. Alexandre vint y honorer Achille, le proclamant « heureux d’avoir rencontré Homère comme héraut de ses hauts faits ». Jules César, l’empereur Julien l’Apostat,  jusqu’à Mehmed II, le conquérant de Constantinople et bien d’autres encore vinrent honorer les tombes des héros légendaires. 

 

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Ruines présumées de la ville de Troie à Hisarlik en Turquie

Mais il n’y a pas qu’Homère.

Car c’est en Ionie que s’opéra, au VIè siècle av. JC., une évolution fondatrice de la pensée occidentale quand les philosophes présocratiques traduisirent la succession des générations divines de la mythologie en termes de développement d’une nature qu’ils appelèrent la physis, abandonnant toute notion d’intervention divine dans la genèse du monde. Car c’est en Ionie que naquit la philosophie, cette invention grecque qui nous transmet aujourd’hui encore un message toujours actuel malgré la succession des siècles.  Si Homère serait né à Smyrne, Thalès, Anaximandre et Anaximène venaient de Milet, et Héraclite d’Ephèse. Pythagore naquit sur l’île de Samos, qui fait face à la côte turque. Les philosophes présocratiques initièrent cet immense tournant intellectuel qui, s’éloignant du symbolique et de l’irrationnel, s’engagea progressivement dans la pensée dite positive. C’est aussi en Ionie que naquit l’Histoire, quatre cents ans plus tard car Hérodote, le père de l’histoire, naquit à Halicarnasse, aujourd’hui la station balnéaire à la mode de Bodrum. La dialectique du mythos et du logos a commencé en Ionie. Elle dure toujours.

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Ephèse. La bibliothèque de Celsius.

 

Pourquoi l’Ionie?

Plusieurs facteurs se conjuguèrent pour faire de l’Ionie et de la ville de Milet la source de la science et de la philosophie occidentales.

Milet était une polis, c’est à dire une cité-état où commençait à se développer le mode de gouvernement des cités grecques, basé sur la loi et la discussion collective, et qui donna naissance à la démocratie. Les cités grecques étaient grandement aidées en cela par le fait que, si le panthéon homérique était la référence universelle en matière de religion, il n’existait ni église, ni clergé, ni dogme imposé par un monarque d’essence divine comme c’était le cas dans les civilisations orientales et en Egypte. De ce fait on était libre, en principe, de réfléchir, de s’exprimer et se fier librement à la raison. C’était un cas unique dans le monde d’alors.

En outre, Milet était une ville importante qui fonda de nombreuses colonies sur le pourtour méditerranéen et entra de ce fait en relation avec les autres civilisations de la région comme la Mésopotamie et l’Egypte et avec les populations de l’intérieur de l’Anatolie comme les Lydiens. On peut supposer que ce voisinage eut une influence importante sur la pensée et l’imagination des milésiens.

La liberté de pensée, la pratique du raisonnement, jointes aux influences orientales contribuèrent largement au développement de l’enquête des présocratiques  sur la nature des choses, libérée de lintervention divine, et qui déboucha sur la science et la philosophie occidentales.

 

Bibliographie

Jacques Lacarrière. En cheminant avec Hérodote. Seghers, Paris, 1981

Ovide. Les Métamorphoses. Livre I. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre. Paris 2017

Jacqueline de Romilly. Pourquoi la Grèce ? Editions de Fallois. Paris. 1992

Pierre Vidal-Naquet. Postface à l’Iliade d’Homère. Folio Classique. Gallimard 1975

Richard D. McKirahan. Philosophy before Socrates. 2nd edition. Hackett Publishing Company, Inc. 2010

Déméter et le Printemps

 

L’ histoire de Déméter et de sa fille bien aimée Perséphone, qui lui fut ravie, nous est contée dans l’Hymne homérique à Déméter, attribué à Homère mais dont il n’est sans doute pas le véritable auteur.

Déméter à la belle chevelure, également appelée Cérès par les Romains, était la Déesse de la végétation. Elle est l’expression grecque de la Déesse Mère, divinité qui remonte au néolithique et célèbre la fertilité, la fécondité et la vie éternelle. De telles figures féminines, peut être déjà considérées comme des divinités, ont été retrouvées dès le Paléolithique supérieur remontant à vingt ou trente mille ans av. JC. et dont fait partie la célèbre Vénus de Willendorf,  Vénus stéatopyge aux formes si généreuses que Facebook a cru nécessaire d’en censurer la photo. Ces personnages féminins sont parmi les premières manifestations religieuses, et portent dans leurs vastes formes les germes de toute la puissance créatrice de l’humanité.

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Vénus de Willendorf. Gravettien. Musée d’Histoire naturelle de Vienne.

En bonne Déesse Mère, Déméter fit don aux humains du blé, leur apportant ainsi l’agriculture et avec elle la civilisation, car c’est l’agriculture qui a civilisé les hommes et pour les Grecs, l’homme mangeur de pain était civilisé, alors que l’homme non mangeur de pain était un barbare.  Son image serait inspirée de celle d’Isis, la déesse Mère des Egyptiens, soeur et épouse d’Osiris. Déméter était une grande et puissante déesse. « La première, Cérès, du soc courbé a ouvert la terre / la première elle a donné des fruits et de doux aliments aux terres, / (…) tout est cadeau de Cérès, / c’est elle qu’il faut chanter » dit la Muse dans les Métamorphoses d’ Ovide.

Dans la famille olympienne, Déméter était  la fille de Cronos et de Rhéa, donc petite fille de Gaïa et d’Ouranos, les Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode). Dans l’inceste généralisé de ces premières hiérogamies, de Zeus, son frère, elle eut une fille, Perséphone  aux chevilles légères, Proserpine pour les Romains, ou encore Koré, c’est à dire jeune fille en grec (koritsi en grec moderne). Perséphone était très belle et Hadès, le frère de Zeus lequel, dans le partage du monde, lui avait attribué le domaine des Morts, en tomba amoureux. Zeus autorisa son frère à  prendre sa fille pour épouse, et par une belle journée de printemps où Perséphone jouait avec ses amies les Océanes dans les prairies en fleur, la grande Gaïa, la  Mère originelle, souhaitant faciliter les desseins d’Hadés son petit fils et toujours aussi perfide qu’elle l’avait été avec son époux Ouranos, fit apparaître un Narcisse, « cette plante charmante qu’admirent également les hommes et les dieux«  Enchantée à la vue de cette fleur divine, Perséphone se pencha pour la cueillir. A l’instant même la terre s’ouvrit sous ses pieds, Hadès surgit sur son grand char doré, saisit la jeune déesse et s’engloutit avec elle dans les Enfers, le pays sans retour.

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François Boucher – L’enlèvement de Perséphone.

Disparaissant dans les ténèbres Perséphone poussa un grand cri qui retentit jusqu’au sommet de l’Olympe et dans la profondeur des mers. Mais Zeus ne l’entendit pas, ou ne voulut pas l’entendre. N’entendirent son cri que Hécate au long voile, la déesse de la Lune, et Hélios le brillant Soleil, qui à ce moment, dans son temple, recevait les offrandes des mortels.  Mais Déméter, sa mère, l’entendit aussi. Epouvantée, elle se couvrit la tête d’un grand voile bleu sombre, car « il n’est pas de plus noire vêture » dit Homère. Elle parcourut la terre et les mers à la recherche de sa fille pendant neuf jours et neuf nuits. Pendant tout ce temps, elle ne se nourrit pas et ne lava pas son corps. Mais quand la dixième aurore se leva, Hécate se présenta à elle et lui dit:  » Auguste Déméter,  déesse des saisons et des moissons, lequel des dieux ou des mortels a enlevé  Perséphone, et remplit ainsi votre âme de chagrin? Je viens d’entendre sa voix; mais je n’ai pu apercevoir le ravisseur ». Et à la suggestion d’Hécate les deux déesses, tenant dans leurs mains des torches allumées, s’envolèrent pour se rendre auprès d’Hélios, le Soleil, qui voit tout des dieux et des hommes. Déméter lui adressa alors cette supplique: « Soleil! (…) prenez pitié de ma douleur, ( …) vous qui du haut des cieux éclairez de vos rayons et la terre et les mers, dites-moi avec sincérité, divinité chérie, si vous avez découvert quelque chose, et quel est celui des dieux et des hommes qui a saisi ma fille et l’a enlevée loin de moi ». Le Soleil, qui avait tout vu, lui apprit la vérité: « C’est Zeus, dieu des nuages, qui permit à Hadès de nommer votre fille sa tendre épouse, quoique son oncle paternel ». Alors Déméter entra dans une grande colère. Comme Achille s’isolera sous sa tente quand la belle Briséis lui sera enlevée, Déméter déserta l’Olympe et la société des dieux, et, s’enveloppant de son sombre manteau, changeant ses traits et semblable à une vieille pauvresse, elle se mit à errer de par le monde. Elle négligea ses fonctions divines et laissa la terre à l’abandon. Toute végétation disparut. Les arbres perdirent leurs feuilles et leurs fruits, de la terre craquelée la graine ne sortait plus, hommes et animaux ne trouvaient plus à se nourrir. Une grande désolation s’abattit sur le monde.

Dans son errance Déméter parvint à Eleusis où elle s’arrêta et s’assit, accablée de fatigue et de chagrin, sous un olivier, près d’un puits où les gens venaient boire. Un groupe de quatre belles jeunes filles s’en vinrent chercher de l’eau. C’étaient les filles du roi d’Eleusis, Céléus. Emues par le spectacle de sa misère, elles s’approchèrent de la déesse pour lui offrir de l’aide, sans la reconnaître « car il est difficile aux mortels de reconnaître les dieux« . Se présentant comme une nourrice, elle leur dit :  » Prenez pitié de moi jeunes filles; ayez de la bienveillance pour moi, enfants chéris, jusqu’à ce que j’arrive dans la maison d’un homme ou d’une femme où je remplirai avec plaisir tous les devoirs qui conviennent à une femme âgée ». Alors la plus belle des filles de Celéus lui répondit: « … racontons fidèlement cette histoire à notre mère, la vénérable Métanire, car en ce palais il est un fils que mes parents ont eu dans leur vieillesse, un jeune enfant qu’ils désiraient de toute leur âme et chérissent avec tendresse. Si notre mère l’accepte, vous pourrez l’élever jusqu’à son adolescence, et en serez récompensée si richement que toutes les femmes en vous voyant envieront votre sort« . Déméter approuva ce dessein d’un signe de tête, car c’est ainsi que les dieux signifiaient leur approbation.

Les quatre filles l’emmenèrent chez leur mère, la reine Métanire, qui berçait son nouveau-né Démophon. Quand elle franchit le seuil de la maison Déméter parut soudain plus grande, « emplissant la porte d’un éclat divin ». Impressionnée, Métanire lui offrit des mets succulents mais elle resta à l’écart, silencieuse, assise sur un siège recouvert d’une peau de brebis, couverte de son grand voile bleu et refusa toute nourriture tant sa douleur était profonde. La reine Métanire  s’adressa à elle avec ces mots : » Salut, étrangère. Je ne puis croire que vous soyez issue de parents obscurs: vous êtes certainement née de héros illustres; vos yeux sont resplendissant de grâce et de pudeur comme ceux des rois qui rendent la justice (…) Ayez soin de ce fils que les Immortels m’ont accordé dans ma vieillesse à l’instant où je ne l’espérais plus. » Et Déméter lui répondit : « …Oui, je recevrai votre fils comme vous le commandez et je l’environnerai de tels soins que jamais maléfice dangereux, jamais plante mauvaise, ne pourront le troubler« . Ayant dit, elle prend l’enfant dans ses bras, qui aussitôt se pend à son sein parfumé.

S’attachant à l’enfant, la déesse lui prodigua des soins pareils à ceux des enfants des dieux, voulant le rendre immortel comme la fille qu’elle avait perdue. Le jour elle le nourrissait d’ambroisie comme le fils d’un dieu, et toutes les nuits, elle le purifiait dans un grand feu de tout ce qu’il comportait de mortel, le préparant ainsi à l’immortalité. Mais une nuit Métanire surprit son fils dans les flammes où le tenait Déméter. Elle poussa un cri d’horreur et s’écria : »O mon fils, Démophon,c’est ainsi que l’étrangère te jette dans le feu, me livrant au deuil, aux chagrins les plus amers! »

Alors Déméter, dans une grande colère, arracha l’enfant des flammes et le laissa tomber à terre en proférant ces mots:   « Aveugles mortels, vous ne voyez jamais ce que la destinée vous amène, que ce soit en bien ou en mal ! Ta colère a ruiné mon œuvre.(…)  J’aurais fait de ton fils un être immortel et sans âge, je l’aurais doué d’une gloire éternelle , maintenant il ne pourra plus échapper à la mort et à la destinée, mais il jouira toujours d’un grand honneur car je l’ai pris sur mes genoux et il s’est endormi dans mes bras. Car oui, je suis la grande Déméter, pleine de gloire, je fais la joie et le bonheur des dieux et des hommes. Que près de la ville et de ses murs élevés tout le peuple me bâtisse un temple avec un grand autel sur la haute colline! Je vous enseignerai les Mystères, vous les célébrerez avec piété et vous apaiserez ainsi mon âme. » Ayant dit, elle se métamorphosa, secoua sa vieillesse, « la beauté l’enveloppa comme un souffle et un parfum délicieux s’exhala de sa robe odorante ; un éclat lumineux rayonna tout autour de son corps immortel de déesse ; ses cheveux blonds tombèrent sur ses épaules et la maison fut envahie d’une lumière éclatante, comme sous l’effet de l’éclair de la foudre», car la divinité des dieux s’exprimait par l’éclat de la lumière qui émanait de leur personne.

Alors le roi Céléus réunit son peuple et lui ordonna d’élever à la déesse un temple et un autel sur le sommet de la colline, et dans ce temple, se déroulèrent chaque année les Mystères initiatiques d’Eleusis qui permettaient aux seuls initiés de survivre sans souffrance dans le royaume souterrain des morts car « Trois fois heureux ceux qui, parmi les mortels, sont arrivés chez Hadès ayant vu ces cérémonies, car à eux seuls il est alors donné de vivre: aux autres, tous les malheurs! » (Sophocle, cité par Rhode).

Cependant, Zeus et ses collègues olympiens commençaient à s’inquiéter de la disparition de toute nourriture sur la terre, que Déméter dans sa douleur maintenait aride et dépourvue de toute végétation. Ils n’étaient pas affectés par la faim car les dieux se nourrissent d’ambroisie, mais ils craignaient de voir disparaître l’humanité et avec elle les offrandes et les sacrifices dont elle les honorait. Alors Zeus appela Iris, déesse de l’arc en ciel et messagère des dieux, et la chargea d’un message pour Déméter. Iris franchit l’espace d’un vol rapide et la trouva la Déesse assise dans son dans son temple d’Eleusis, enveloppée dans son grand manteau d’azur, ruminant son chagrin et sa colère. Elle lui dit : « Ô grande Déméter, Zeus le Très-Sage t’appelle à revenir dans le concert des dieux éternels, reviens avec moi, écoute son message afin que soit accompli ce qu’il désire ! » Mais Déméter ne voulut rien entendre. Sa douleur était si grande qu’elle jura de ne jamais remettre pied sur l’Olympe ni de laisser sortir à nouveau le grain de la terre tant que sa fille aux doux regards ne lui serait pas rendue. Tous les dieux se succédèrent à son chevet et lui portèrent des présents, en vain.

Voyant cela, Zeus appela Hermès à la baguette d’or et le chargea de descendre dans les enfers déployer son art de la persuasion pour obtenir d’Hadès qu’il rende Perséphone à la lumière pour que sa mère la revoie et que la nature reprenne son cours. Hermès s’élance aussitôt dans le sombre Tartare, et, trouvant Hadès assis sur sa couche à côté de sa jeune épouse à la triste figure lui dit : «  Hadès à la noire chevelure, roi des ombres, Zeus m’ordonne de conduire la chaste Perséphone en dehors de l’Erèbe, au milieu de nous, afin que Déméter, revoyant sa fille, abandonne sa colère envers les Immortels. Car cette déesse a le terrible dessein d’anéantir la race des mortels en cachant la semence au fond de la terre, et de détruire ainsi les honneurs des divinités. »

Il dit, et Hadès obéit. Il donna l’ordre à Perséphone de repartir avec le messager de Zeus mais, avec un sourire sournois, avant de la laisser partir lui fit manger un pépin de grenade. Or, quiconque ayant séjourné dans les enfers et y ayant consommé de la nourriture devait obligatoirement y revenir un jour. Hadès s’assurait ainsi que sa belle épouse lui reviendrait. Ayant mangé le pépin de grenade elle monta sur le char doré d’Hadès et, conduite par Hermès, le dieu aux semelles de vent, s’élança pleine de bonheur vers la lumière et sa mère bien aimée. Ils franchirent ainsi les monts et les mers et ne touchèrent terre qu’une fois parvenus à Eleusis, où Démeter ruminait son chagrin. Quand elle les vit, elle se précipita vers sa fille qui se jeta dans ses bras. L’étreignant elle lui demanda, inquiète : « Chère enfant, n’as-tu goûté aucune nourriture auprès du roi des morts, car s’il en était ainsi, tu pourrais désormais toujours demeurer auprès de moi, auprès du redoutable Zeus, ton père, et tu serais honorée de tous les dieux. Mais si tu as goûté de quelque nourriture, (…) alors tu consacrerais le tiers de l’année à ton époux, et (…) à l’époque où la terre enfante les fleurs odorantes et variées du printemps, tu reviendras des obscures ténèbres. » « Mère, répondit Perséphone, je vais tout vous dire avec sincérité. (… ) Hadès m’a donné en secret un pépin de grenade, délicieuse nourriture, et m’a forcée à le manger avant de partir».

Alors la divine Rhéa, l’épouse de Cronos et la mère de Zeus et de Déméter, descendit de l’Olympe chercher sa fille et sa petite fille pour les ramener dans le concert des dieux. Elle dit à Déméter: « Ma fille, Zeus, maître de la foudre, vous ordonne de venir reprendre votre place au sein des Immortels et vous promet de vous rendre tous les honneurs que vous désirez au milieu des divinités. Il a décidé que Perséphone demeurera la troisième partie de l’année dans les sombres demeures et le reste avec toi et les autres dieux. Viens donc, mon enfant, laisse toi fléchir par ces promesses, ne sois pas plus longtemps irritée contre Zeus, et rends les fruits nourrissants de la terre aux mortels. »

Et Déméter accepta enfin de rejoindre ses pairs et d’exercer les pouvoirs de sa divinité, et c’est ainsi que chaque printemps, Perséphone remonte du sombre Erèbe à la lumière du soleil, et Déméter, retrouvant sa fille bien aimée, fait sortir la graine du sein de la terre, la recouvre de moissons abondantes, fait pousser les feuilles aux arbres et les fruits qui font ployer leurs branches , régale hommes et animaux, les Immortels reçoivent leurs présents et les saisons se déroulent à nouveau selon la volonté des dieux.

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Botticelli. Le Printemps

Mais si dans cet Hymne à Déméter Perséphone apparaît comme une tendre jeune fille aimant sa mère, elle n’en fut pas moins la redoutable déesse des Morts, désignée par Homère comme «  l’horrible Perséphone » .

Pour en savoir plus

 

J. Macpherson. Spring and Winter. Demeter and Persephone in N. Frye and J. Macpherson Biblical and classical Myths. The Mythological framework of Western Culture. University of Toronto Press.

Hymne à Déméter. Kulturica.com/k/litterature/homere/hymne-a-demeter/

Le Paradoxe Féminin

 

 

Rémy de Gourmont, dans ses belles Promenades littéraires, consacre un chapitre à « La femme naturelle ». Il y critique avec vigueur un texte de Choderlos de Laclos sur l’éducation des femmes dont il attribue la teneur aux idées de Rousseau sur l’ « état de nature », qu’il juge délirantes. Il écrit : « La femme naturelle est admirablement faite pour remplir toutes les fonctions de la maternité. Mais est-elle capable d’amour, au sens délicat que nous donnons à ce mot ? … La femme naturelle ignore nécessairement la passion ; elle ignore même le choix. Enfin, c’est un pur animal (sic). On ne sait pas si elle parle. A quoi bon d’ailleurs et que dirait-elle ? » Il ajoute : « La femme naturelle ! Pourquoi aller la chercher si loin ? La femme est toujours naturelle, ici ou là, à Paris ou en Guinée ». On a tout même du mal à imaginer Oriane de Guermantes sous les traits de la « femme naturelle ».

Mais, par une belle journée d‘octobre, Virginia Woolf traversait une pelouse dans une grande université anglaise, disons Oxbridge, quand soudain une silhouette masculine surgit en gesticulant, lui intimant l’ordre de quitter immédiatement cette pelouse qui était réservée aux membres de l’université (des hommes bien sûr, les femmes n’y étant pas admises à l’époque). Irritée, elle obtempéra. Une question lui vint alors à l’esprit: comment expliquer le paradoxe qui existe entre le statut social de la femme dans les sociétés patriarcales d’alors et les personnages féminins immortels qui remplissent la littérature classique, écrite par des hommes. Et elle cite le passage suivant d’un livre de F. Taylor qui vaut d’être reproduit en entier:

Virginia_Woolf_1927
Virginia Woolf

«  It remains a strange and almost inexplicable fact that in Athena’s city, where women were kept in almost Oriental suppression as odalisques or drudges, the stage should yet have produced figures like Clytemnestra and Cassandra, Atossa and Antigone, Phèdre and Medea, and all the other heroines who dominate play after play of the ‘misogynist’ Euripides. But the paradox of this world where in real life a respectable woman could hardly show her face alone in the street, and yet on the stage equals or surpasses man, has never been satisfactorily explained. In modern tragedy the same predominance exists. At all events, a very cursory survey of Shakespeare’s work (…) suffices to reveal how this dominance, this initiative of women, persists from Rosalind to Lady Macbeth. So too in Racine; six of his tragedies bear their heroine’s names; and what male characters of his shall we set against Hermione and Andromaque, Phèdre and Athalie ?”.

Virginia Woolf poursuit : « Indeed, if a woman had no existence save in the fiction written by men, one would imagine her a person of utmost importance; very various; heroic and mean; splendid and sordid; infinitely beautiful and hideous in the extreme; as great as a man, some think even greater. But this is woman in fiction. In fact … she was locked up, beaten and flung about the room. A very queer, composite being thus emerges. Imaginatively she is of the highest importance; practically, she is completely insignificant. She pervades poetry from cover to cover. … She dominates the lives of kings and conquerors in fiction; in fact she was the slave of any boy whose parents forced a ring upon her finger. Some of the most inspired words, some of the most profound thoughts in literature fall from her lips; in real life she could hardly read, could scarcely spell, and was the property of her husband”.

En outre, on ne peut s’empêcher d’évoquer, à propos de ce paradoxe, le fait que dans nos traditions, la Femme,  que ce soit Eve ou Pandore imaginée par Zeus comme une punition, a toujours été la source du malheur de l’humanité.

Mais peut-être ces grands auteurs portaient-ils dans leur inconscient, en imaginant ces femmes immortelles, le souvenir oublié de leur mère, “cet autre préhistorique et inoubliable qu’aucune personne venant ultérieurement n’arrivera plus à égaler ».

 

 

Bibliographie

 

Rémy de Gourmont. Promenades littéraires. Tome 1. Mercure de France

Viginia Woolf. A room of one’s own. The Hogarth Press.

FL Lucas Tragedy cité par V. Woolf op. cit.

Freud Lettres à Fliess cité par JY Tadié dans Le lac inconnu Gallimard