La Guerre de Troie vue par les grands tragiques grecs

« Une génération assiste au sac de Rome, une autre au siège de Paris ou à celui de Stalingrad, une autre au pillage du Palais d’Eté : la prise de Troie unifie en une seule image cette série d’instantanés tragiques, foyer central d’un seul incendie qui fait rage sur l’histoire, et la lamentation de toutes les vieilles mères que la chronique n’a pas eu le temps d’écouter crier trouve une voix dans la bouche édentée d’Hécube ».

Marguerite Yourcenar

Avant-propos

Si elle a bien eu lieu, la guerre de Troie a une longue histoire qui commence bien avant les quelques jours qu’Homère nous conte dans l’Iliade, et dont les conséquences s’étendent bien après. Nous allons essayer de la raconter à l’aide des grands tragiques Grecs.

En effet, toutes les grandes tragédies ont pour thème les mythes immémoriaux de la Grèce archaïque, légendes psalmodiées par les aèdes tout au long des siècles sans écriture, puis fixées par écrit, et dont Eschyle, Sophocle et Euripide se sont inspirés pour écrire ces oeuvres qui aujourd’hui encore, 2500 ans plus tard, traduites dans toutes les langues, connaissent une résonance inégalée dans l’esprit et dans le cœur des publics du monde entier.

L’épopée et la tragédie racontent les mêmes histoires : la guerre de Troie, la fondation de Thèbes, les malheurs d’Œdipe et de sa lignée, les travaux d’Hercule etc., mais la tragédie les raconte autrement, et avec un autre objectif. Comme l’écrit Aristote, qui a tout dit, « la fable (le mythe) est donc comme l’âme de la tragédie »[1], mais si « les éléments que renferme l’épopée sont dans la tragédie, ceux de la tragédie ne sont pas dans l’épopée »[2].

Si Homère montre uniquement, de manière disons linéaire, « la tranquille existence des choses agissant selon leur nature »[3], « même quand elles traduisent une émotion »[4] , la tragédie transforme et approfondit l’histoire en en tirant un message sur la signification profonde, humaine et politique du drame, et cette signification est tragique.[5]  Ecrite deux cents ans après Homère à la grande époque de la démocratie athénienne, elle « s’attaque à quelques uns des problèmes fondamentaux de la condition humaine »[7] en décrivant le conflit qui surgit entre deux justices (δικέ) qui s’opposent : celle du droit athénien  qui promouvait une justice dictée par le consensus populaire et celle, violente et archaïque, de la vengeance des outrages personnels subis par les héros des grandes légendes mythiques.

Dans son introduction à l’Agamemnon d’Eschyle, Pierre Judet de la Combe souligne le rôle essentiel que joue la filiation  dans l’origine des drames qui composent les tragédies[8]. On se souvient que le premier crime de la Création raconté par Hésiode dans la Théogonie est la castration d’Ouranos par son fils Cronos aidé de sa mère Gaïa, qui sera suivie de la relégation du même Cronos dans le profond Tartare par son fils Zeus. C’est déjà la tragédie. Dans le mythe de la Guerre de Troie,  Atrée, roi de Mycènes, tue les enfants de son frère Thyeste et les lui sert à manger. Agamemnon son fils, égorgera sa fille Iphigénie pour obtenir d’Artémis qu’elle lui accorde des vents favorables au départ de sa flotte pour Troie. A son retour de la guerre, sa femme Clytemnestre l’assassinera pour venger leur fille, et leur fils Oreste assassinera à son tour sa mère pour avoir tué son père.

Cette horrible histoire montre, comme les autres tragédies, « une dikè (justice) en lutte contre une autre dikè  … la force brutale dans son aspect de violence le plus opposé au droit et à la justice »[9]. Et comme le dit  Aristote, toujours: « c’est entre personnes amies que se produisent les évènements tragiques … par exemple un frère qui tue son frère… un fils qui agit de même avec son père, ou une mère avec son fils, ou un fils envers sa mère »[10]. C’est de cette proximité que naît le tragique. Tuer son ennemi n’est pas tragique, c’est normal, si l’on peut dire. Mais c’est quand on tue sa mère ou ses enfants que les passions en jeu atteignent au tragique parce qu’elles renversent l’ordre des choses, et c’est un crime «  qui suscite la terreur et la pitié » (Aristote).

La guerre de Troie, son déroulement et ses conséquences dramatiques ont fait l’objet de plusieurs  tragédies. Elles nous aideront dans notre périple à travers le premier récit de notre littérature, cette histoire qui n’a jamais été oubliée.

[1] Aristote. Poétique 6.1450a. Tel. Gallimard, 1996

[2] Ibid.5.1449b.

[3] Schiller cité par Erich Auerbach. La cicatrice d’Ulysse dans Mimesis, Bibliothèque des Idées, NRF, Gallimard 1968

[4] Auerbach E. Ibid.

[5] J. de Romilly. La tragédie grecque. Quadrige/PUF, 1970

[6] Aristote. op.cit. 6.1449b.

[7] Kitto HDF dans Le théâtre tragique cité par J. de Romilly op. cit.

[8] P. Judet de la Combe Introduction dans Eschyle Agamemnon Classiques en poche, Les Belles Lettres, ed. bilingue 2015.

[9] JP. Vernant, P. Vidal-Naquet. Le moment historique de la tragédie en Grèce. Dans Mythe et tragédie en Grèce ancienne. JP Vernant. Œuvres I. Opus, Editions du Seuil.

[10] Aristote. op.cit. 14.1453b.

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