L’invention de la Femme -2- Eve

 

Nous quittons un instant la mythologie grecque pour aborder le thème de la création de la femme dans ce qu’on ne m’en voudra pas de qualifier de mythologie chrétienne, car le message de ces deux histoires est le même. Le Dieu biblique a lui aussi voulu donner une femme à l’homme, mais ce ne fut pas dans le même esprit que Zeus, bien que la même catastrophe s’ensuivît.

Nous sommes dans la Genèse. Dieu a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qui vit dans le Jardin d’Eden où Il a mis l’homme qu’Il a formé de la terre comme Prométhée et nommé Adam, qui veut dire homme. «Le sixième jour, Il dit: Il n’est pas bon que l’homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui.Alors l’Éternel fit tomber Adam dans un profond sommeil. Il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place ».

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Chapelle Palatine – Création d’Eve

 

Il façonna ainsi la femme à partir de la côte d’Adam. Et contrairement à la Théogonie où c’est le père, Ouranos, qui sort de la Mère primitive, dans la tradition biblique, la femme est issue de l’homme.

Dans son immense ouvrage sur la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Erich Auerbach nous présente au chapitre VII un jeu de Noël de la fin du XIIè siècle, le Mistère d’Adam, qui met en scène l’histoire du péché originel.  Auerbach décrit la profonde transformation qui se fit en Eve sous l’influence du malin. Celui-ci avait d’abord proposé de « manger de l’arbre » à Adam, qui avait refusé, car Adam était un homme raisonnable, craignant Dieu et ne voulant pas lui désobéir. Une sorte de bon père de famille avant l’heure. Dieu lui avait confié la garde de sa femme, dont semble-t-il il se méfiait d’emblée car Il lui recommanda : « Tu la governe par raison». Donc le serpent, serpens artificiose compositus,qui semblait avoir la même opinion d’Eve que le Seigneur, s’adresse à elle pour accomplir son forfait pensant qu’elle cèderait plus facilement à la tentation que l’homme.

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Paolo Uccello

Se déroule alors le premier dialogue de l’histoire entre un homme et une femme, dialogue très simple, et qui déterminera toute l’histoire de l’humanité. Eve dit : « Manjue, Adam ! » Mais Adam refuse : « Nen frai pas ». Alors Auerbach nous décrit la transformation fatale d’Eve induite par le serpent. Elle échappe au pouvoir de l’homme, renverse l’ordre établi par Dieu et manifeste soudain une volonté propre et indépendante. Comme Prométhée à son tour, elle désobéit à Dieu: c’est elle qui mangera la première du fruit défendu.

« Jo en mangerai premirement »

Elle mange et s’écrie :

« Deus ! quele savor !

Unc ne tastai d’itel dolçor

D’itel savor est este pome

Et elle ordonne :

Manjue Adam, ne faz demore »

Il mange, et tout est accompli. Le drame chrétien de la Rédemption a commencé.

Le diable, l’ange déchu, a inversé l’ordre établi par Dieu en faisant de la femme le maître de l’homme et non l’inverse, les conduisant ainsi tous deux à leur perte, et l’humanité avec eux. Comme Pandore avait répandu le malheur sur le monde par sa curiosité, Eve, pour la même raison, a servi d’instrument à la Chute.

A peine la pomme avalée, Adam tombe dans un désespoir profond. Il découvre sa nudité et se cache. L’Éternel l’appelle : « Où es-tu? »

Adam répond: « J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. »

Et l’Éternel dit: « Qui t’a appris que tu es nu? As-tu goûté de l’arbre dont je t’avais défendu de manger? »

L’homme répond: « La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé. »

Dieu dit alors à la femme: « J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras dans la douleur, tes désirs te porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi », rétablissant ainsi l’ordre premier.

Il dit à l’homme: « Puisque tu as écouté la voix de la femme, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais ordonné tu n’en mangeras point, le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton front que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

Comme dans la mythologie grecque, c’est le travail, la peine et la mort qui sont la rançon de la désobéissance de à Dieu, le propre de la condition humaine d’après la Chute, et le fait de la Femme.

Adam, désespéré, s’adresse alors à sa femme:

« Par ton conseil suis mis à mal,

De grand haltesce suis mis à val.

N’en serrai trait par home né,

Si Deus n’en est de majesté.

Que di jo, las? por quoi le nomai?

Il me aidera? Corocé l’ai.

Ne me ferat ja nul aïe

For le fils que istra de Marie »

Il apparaît à la dernière ligne de cet extrait qu’Adam savait tout ce qui s’ensuivrait, et qu’il ne serait sauvé que par le Christ issu de Marie. Alors, avec Eve qui, selon une des premières théories de l’évolution, portait dans ses ovaires les germes de l’entière humanité jusqu’à la fin des temps, il sortit du paradis pour entrer dans la condition humaine, et dans le Temps, qui mène à la mort.

 

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Michel-Ange – Chapelle Sixtine

« They looking back, all th’Eastern side beheld / of Paradise, so late their happy seat/ (…) Some natural tears they drop’d, but wiped them soon; / The World was all before them, where to choose / Their place of rest, and Providence their guide: / They hand in hand with wandering steps and slow, / Through Eden took their solitarie way. »                          

John Milton.   Paradise lost.