Ionie

 

 

Après la disparition de la civilisation Mycénienne vers 1200 av. JC, anéantie par une succession de catastrophes et d’invasions qui mirent fin aux brillantes civilisations méditerranéennes de l’âge de bronze, la Grèce connut une longue période de  quatre siècles qu’on appela les siècles obscurs, où disparut jusqu’à l’écriture, que Mycènes connaissait. Des populations venues du Nord s’installèrent dans le Péloponnèse, provoquant une migration de la population grecque vers le sud et la colonisation de la côte occidentale de l’Asie Mineure, l’Ionie. Les colons grecs se mélangèrent aux populations locales et de cette colonisation naquit une brillante civilisation. Au delà de la conquête ottomane au XVè siècle, cette forte présence grecque en Ionie devait durer jusqu’au XXè siècle, lorsqu’Atatürk « reprit » Smyrne,  jetant littéralement les grecs à la mer, et détruisant la ville dans l’incendie historique du 13 septembre 1922.

 

smyrne--2-.jpg
Les Quais de Smyrne au début du XXè siècle

Eschyle raconte dans ses tragédies Les Suppliantes et Prométhée enchaîné que le nom de l’Ionie lui serait venue de la nymphe Io, fille du fleuve Pénée, et l’objet d’une étrange histoire. Zeus s’en était épris, et l’ avait invitée à le suivre dans l’ombre des grands bois. Mais elle s’enfuit. Zeus tenta de la retenir, lui dit qu’il n’était pas n’importe qui : « c’est moi qui tiens dans ma main / les grand sceptres du ciel, c’est moi qui envoie les foudres vagabondes. Ne fuis pas! » (Ovide). Mais elle fuit quand même. Cependant Héra, soeur et épouse de Zeus à la jalousie légendaire cherchait son mari. Ne le trouvant pas, elle s’étonna que la surface de la terre soit cachée par d’épais nuages noirs et, le connaissant bien, soupçonnait fort que son frère et époux tramait quelque chose là dessous. Zeus, inquiet, devinant les agissements de sa femme et pour protéger sa belle nymphe, transforma celle ci en  » radieuse génisse « . Mais même en vache Io restait belle, et Héra, dans sa colère, lui envoya un taon qui la torturait en permanence. Pour lui échapper, la malheureuse bête se jeta à l’eau, remonta la mer Egée à la nage, et traversa le détroit qui sépare l’Asie de l’Europe, lequel, pour cette raison, fut nommé Bosphore, c’est-à-dire Passage de la Vache.

 

Unknown
Ambrogio Figino

 

Je suis née en Ionie, à Smyrne, aujourd’hui Izmir, en Turquie.

C’est peut-être à Smyrne que naquit la littérature grecque au VIIIè siècle av. JC quand s’amorça le long passage de la littérature orale, celle de la mémoire, à la littérature écrite, celle de la transmission de la pensée et du savoir. A Smyrne, en effet, se serait levée la première et la plus brillante étoile de la littérature occidentale. Bien qu’il règne une grande incertitude  sur sa vie et même sur sa personne, on s’accorde à penser qu’Homère serait né à Smyrne et que c’est sur l’île de Chios, en face de l’actuel Çesme où j’ai passé tous les étés de mon enfance, qu’auraient été rédigés l’Iliade et  l’Odyssée, ces poèmes éternels dont on a pu dire qu’ils sont la source de toute la littérature occidentale. Il semblerait que ce soit la vie Ionienne des siècles obscurs qu’Homère décrit dans ses poèmes, en filigrane à la guerre. Et justement, un peu plus au nord de l’Ionie proprement dite, en Troade, les ruines de ce qui aurait été la ville de Troie surplombent l’entrée du détroit des Dardanelles, l’Hellespont des Grecs, où se déroula la guerre de Troie, mais aussi, près de quatre mille ans plus tard, la terrible bataille de Gallipoli en 1915 entre l’empire Ottoman et la France et l’Angleterre. Le site de Troie a été un lieu de pèlerinage  tout au long de l’histoire. Alexandre vint y honorer Achille, le proclamant « heureux d’avoir rencontré Homère comme héraut de ses hauts faits ». Jules César, l’empereur Julien l’Apostat,  jusqu’à Mehmed II, le conquérant de Constantinople et bien d’autres encore vinrent honorer les tombes des héros légendaires. 

 

depositphotos_77907128-stock-photo-the-ruins-of-the-legendary
Ruines présumées de la ville de Troie à Hisarlik en Turquie

Mais il n’y a pas qu’Homère.

Car c’est en Ionie que s’opéra, au VIè siècle av. JC., une évolution fondatrice de la pensée occidentale quand les philosophes présocratiques traduisirent la succession des générations divines de la mythologie en termes de développement d’une nature qu’ils appelèrent la physis, abandonnant toute notion d’intervention divine dans la genèse du monde. Car c’est en Ionie que naquit la philosophie, cette invention grecque qui nous transmet aujourd’hui encore un message toujours actuel malgré la succession des siècles.  Si Homère serait né à Smyrne, Thalès, Anaximandre et Anaximène venaient de Milet, et Héraclite d’Ephèse. Pythagore naquit sur l’île de Samos, qui fait face à la côte turque. Les philosophes présocratiques initièrent cet immense tournant intellectuel qui, s’éloignant du symbolique et de l’irrationnel, s’engagea progressivement dans la pensée dite positive. C’est aussi en Ionie que naquit l’Histoire, quatre cents ans plus tard car Hérodote, le père de l’histoire, naquit à Halicarnasse, aujourd’hui la station balnéaire à la mode de Bodrum. La dialectique du mythos et du logos a commencé en Ionie. Elle dure toujours.

Ephesos,_Turkey_HDR
Ephèse. La bibliothèque de Celsius.

 

Pourquoi l’Ionie?

Plusieurs facteurs se conjuguèrent pour faire de l’Ionie et de la ville de Milet la source de la science et de la philosophie occidentales.

Milet était une polis, c’est à dire une cité-état où commençait à se développer le mode de gouvernement des cités grecques, basé sur la loi et la discussion collective, et qui donna naissance à la démocratie. Les cités grecques étaient grandement aidées en cela par le fait que, si le panthéon homérique était la référence universelle en matière de religion, il n’existait ni église, ni clergé, ni dogme imposé par un monarque d’essence divine comme c’était le cas dans les civilisations orientales et en Egypte. De ce fait on était libre, en principe, de réfléchir, de s’exprimer et se fier librement à la raison. C’était un cas unique dans le monde d’alors.

En outre, Milet était une ville importante qui fonda de nombreuses colonies sur le pourtour méditerranéen et entra de ce fait en relation avec les autres civilisations de la région comme la Mésopotamie et l’Egypte et avec les populations de l’intérieur de l’Anatolie comme les Lydiens. On peut supposer que ce voisinage eut une influence importante sur la pensée et l’imagination des milésiens.

La liberté de pensée, la pratique du raisonnement, jointes aux influences orientales contribuèrent largement au développement de l’enquête des présocratiques  sur la nature des choses, libérée de lintervention divine, et qui déboucha sur la science et la philosophie occidentales.

 

Bibliographie

Jacques Lacarrière. En cheminant avec Hérodote. Seghers, Paris, 1981

Ovide. Les Métamorphoses. Livre I. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre. Paris 2017

Jacqueline de Romilly. Pourquoi la Grèce ? Editions de Fallois. Paris. 1992

Pierre Vidal-Naquet. Postface à l’Iliade d’Homère. Folio Classique. Gallimard 1975

Richard D. McKirahan. Philosophy before Socrates. 2nd edition. Hackett Publishing Company, Inc. 2010

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s