Déméter et le Printemps

 

L’ histoire de Déméter et de sa fille bien aimée Perséphone, qui lui fut ravie, nous est contée dans l’Hymne homérique à Déméter, attribué à Homère mais dont il n’est sans doute pas le véritable auteur.

Déméter à la belle chevelure, également appelée Cérès par les Romains, était la Déesse de la végétation. Elle est l’expression grecque de la Déesse Mère, divinité qui remonte au néolithique et célèbre la fertilité, la fécondité et la vie éternelle. De telles figures féminines, peut être déjà considérées comme des divinités, ont été retrouvées dès le Paléolithique supérieur remontant à vingt ou trente mille ans av. JC. et dont fait partie la célèbre Vénus de Willendorf,  Vénus stéatopyge aux formes si généreuses que Facebook a cru nécessaire d’en censurer la photo. Ces personnages féminins sont parmi les premières manifestations religieuses, et portent dans leurs vastes formes les germes de toute la puissance créatrice de l’humanité.

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Vénus de Willendorf. Gravettien. Musée d’Histoire naturelle de Vienne.

En bonne Déesse Mère, Déméter fit don aux humains du blé, leur apportant ainsi l’agriculture et avec elle la civilisation, car c’est l’agriculture qui a civilisé les hommes et pour les Grecs, l’homme mangeur de pain était civilisé, alors que l’homme non mangeur de pain était un barbare.  Son image serait inspirée de celle d’Isis, la déesse Mère des Egyptiens, soeur et épouse d’Osiris. Déméter était une grande et puissante déesse. « La première, Cérès, du soc courbé a ouvert la terre / la première elle a donné des fruits et de doux aliments aux terres, / (…) tout est cadeau de Cérès, / c’est elle qu’il faut chanter » dit la Muse dans les Métamorphoses d’ Ovide.

Dans la famille olympienne, Déméter était  la fille de Cronos et de Rhéa, donc petite fille de Gaïa et d’Ouranos, les Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode). Dans l’inceste généralisé de ces premières hiérogamies, de Zeus, son frère, elle eut une fille, Perséphone  aux chevilles légères, Proserpine pour les Romains, ou encore Koré, c’est à dire jeune fille en grec (koritsi en grec moderne). Perséphone était très belle et Hadès, le frère de Zeus lequel, dans le partage du monde, lui avait attribué le domaine des Morts, en tomba amoureux. Zeus autorisa son frère à  prendre sa fille pour épouse, et par une belle journée de printemps où Perséphone jouait avec ses amies les Océanes dans les prairies en fleur, la grande Gaïa, la  Mère originelle, souhaitant faciliter les desseins d’Hadés son petit fils et toujours aussi perfide qu’elle l’avait été avec son époux Ouranos, fit apparaître un Narcisse, « cette plante charmante qu’admirent également les hommes et les dieux«  Enchantée à la vue de cette fleur divine, Perséphone se pencha pour la cueillir. A l’instant même la terre s’ouvrit sous ses pieds, Hadès surgit sur son grand char doré, saisit la jeune déesse et s’engloutit avec elle dans les Enfers, le pays sans retour.

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François Boucher – L’enlèvement de Perséphone.

Disparaissant dans les ténèbres Perséphone poussa un grand cri qui retentit jusqu’au sommet de l’Olympe et dans la profondeur des mers. Mais Zeus ne l’entendit pas, ou ne voulut pas l’entendre. N’entendirent son cri que Hécate au long voile, la déesse de la Lune, et Hélios le brillant Soleil, qui à ce moment, dans son temple, recevait les offrandes des mortels.  Mais Déméter, sa mère, l’entendit aussi. Epouvantée, elle se couvrit la tête d’un grand voile bleu sombre, car « il n’est pas de plus noire vêture » dit Homère. Elle parcourut la terre et les mers à la recherche de sa fille pendant neuf jours et neuf nuits. Pendant tout ce temps, elle ne se nourrit pas et ne lava pas son corps. Mais quand la dixième aurore se leva, Hécate se présenta à elle et lui dit:  » Auguste Déméter,  déesse des saisons et des moissons, lequel des dieux ou des mortels a enlevé  Perséphone, et remplit ainsi votre âme de chagrin? Je viens d’entendre sa voix; mais je n’ai pu apercevoir le ravisseur ». Et à la suggestion d’Hécate les deux déesses, tenant dans leurs mains des torches allumées, s’envolèrent pour se rendre auprès d’Hélios, le Soleil, qui voit tout des dieux et des hommes. Déméter lui adressa alors cette supplique: « Soleil! (…) prenez pitié de ma douleur, ( …) vous qui du haut des cieux éclairez de vos rayons et la terre et les mers, dites-moi avec sincérité, divinité chérie, si vous avez découvert quelque chose, et quel est celui des dieux et des hommes qui a saisi ma fille et l’a enlevée loin de moi ». Le Soleil, qui avait tout vu, lui apprit la vérité: « C’est Zeus, dieu des nuages, qui permit à Hadès de nommer votre fille sa tendre épouse, quoique son oncle paternel ». Alors Déméter entra dans une grande colère. Comme Achille s’isolera sous sa tente quand la belle Briséis lui sera enlevée, Déméter déserta l’Olympe et la société des dieux, et, s’enveloppant de son sombre manteau, changeant ses traits et semblable à une vieille pauvresse, elle se mit à errer de par le monde. Elle négligea ses fonctions divines et laissa la terre à l’abandon. Toute végétation disparut. Les arbres perdirent leurs feuilles et leurs fruits, de la terre craquelée la graine ne sortait plus, hommes et animaux ne trouvaient plus à se nourrir. Une grande désolation s’abattit sur le monde.

Dans son errance Déméter parvint à Eleusis où elle s’arrêta et s’assit, accablée de fatigue et de chagrin, sous un olivier, près d’un puits où les gens venaient boire. Un groupe de quatre belles jeunes filles s’en vinrent chercher de l’eau. C’étaient les filles du roi d’Eleusis, Céléus. Emues par le spectacle de sa misère, elles s’approchèrent de la déesse pour lui offrir de l’aide, sans la reconnaître « car il est difficile aux mortels de reconnaître les dieux« . Se présentant comme une nourrice, elle leur dit :  » Prenez pitié de moi jeunes filles; ayez de la bienveillance pour moi, enfants chéris, jusqu’à ce que j’arrive dans la maison d’un homme ou d’une femme où je remplirai avec plaisir tous les devoirs qui conviennent à une femme âgée ». Alors la plus belle des filles de Celéus lui répondit: « … racontons fidèlement cette histoire à notre mère, la vénérable Métanire, car en ce palais il est un fils que mes parents ont eu dans leur vieillesse, un jeune enfant qu’ils désiraient de toute leur âme et chérissent avec tendresse. Si notre mère l’accepte, vous pourrez l’élever jusqu’à son adolescence, et en serez récompensée si richement que toutes les femmes en vous voyant envieront votre sort« . Déméter approuva ce dessein d’un signe de tête, car c’est ainsi que les dieux signifiaient leur approbation.

Les quatre filles l’emmenèrent chez leur mère, la reine Métanire, qui berçait son nouveau-né Démophon. Quand elle franchit le seuil de la maison Déméter parut soudain plus grande, « emplissant la porte d’un éclat divin ». Impressionnée, Métanire lui offrit des mets succulents mais elle resta à l’écart, silencieuse, assise sur un siège recouvert d’une peau de brebis, couverte de son grand voile bleu et refusa toute nourriture tant sa douleur était profonde. La reine Métanire  s’adressa à elle avec ces mots : » Salut, étrangère. Je ne puis croire que vous soyez issue de parents obscurs: vous êtes certainement née de héros illustres; vos yeux sont resplendissant de grâce et de pudeur comme ceux des rois qui rendent la justice (…) Ayez soin de ce fils que les Immortels m’ont accordé dans ma vieillesse à l’instant où je ne l’espérais plus. » Et Déméter lui répondit : « …Oui, je recevrai votre fils comme vous le commandez et je l’environnerai de tels soins que jamais maléfice dangereux, jamais plante mauvaise, ne pourront le troubler« . Ayant dit, elle prend l’enfant dans ses bras, qui aussitôt se pend à son sein parfumé.

S’attachant à l’enfant, la déesse lui prodigua des soins pareils à ceux des enfants des dieux, voulant le rendre immortel comme la fille qu’elle avait perdue. Le jour elle le nourrissait d’ambroisie comme le fils d’un dieu, et toutes les nuits, elle le purifiait dans un grand feu de tout ce qu’il comportait de mortel, le préparant ainsi à l’immortalité. Mais une nuit Métanire surprit son fils dans les flammes où le tenait Déméter. Elle poussa un cri d’horreur et s’écria : »O mon fils, Démophon,c’est ainsi que l’étrangère te jette dans le feu, me livrant au deuil, aux chagrins les plus amers! »

Alors Déméter, dans une grande colère, arracha l’enfant des flammes et le laissa tomber à terre en proférant ces mots:   « Aveugles mortels, vous ne voyez jamais ce que la destinée vous amène, que ce soit en bien ou en mal ! Ta colère a ruiné mon œuvre.(…)  J’aurais fait de ton fils un être immortel et sans âge, je l’aurais doué d’une gloire éternelle , maintenant il ne pourra plus échapper à la mort et à la destinée, mais il jouira toujours d’un grand honneur car je l’ai pris sur mes genoux et il s’est endormi dans mes bras. Car oui, je suis la grande Déméter, pleine de gloire, je fais la joie et le bonheur des dieux et des hommes. Que près de la ville et de ses murs élevés tout le peuple me bâtisse un temple avec un grand autel sur la haute colline! Je vous enseignerai les Mystères, vous les célébrerez avec piété et vous apaiserez ainsi mon âme. » Ayant dit, elle se métamorphosa, secoua sa vieillesse, « la beauté l’enveloppa comme un souffle et un parfum délicieux s’exhala de sa robe odorante ; un éclat lumineux rayonna tout autour de son corps immortel de déesse ; ses cheveux blonds tombèrent sur ses épaules et la maison fut envahie d’une lumière éclatante, comme sous l’effet de l’éclair de la foudre», car la divinité des dieux s’exprimait par l’éclat de la lumière qui émanait de leur personne.

Alors le roi Céléus réunit son peuple et lui ordonna d’élever à la déesse un temple et un autel sur le sommet de la colline, et dans ce temple, se déroulèrent chaque année les Mystères initiatiques d’Eleusis qui permettaient aux seuls initiés de survivre sans souffrance dans le royaume souterrain des morts car « Trois fois heureux ceux qui, parmi les mortels, sont arrivés chez Hadès ayant vu ces cérémonies, car à eux seuls il est alors donné de vivre: aux autres, tous les malheurs! » (Sophocle, cité par Rhode).

Cependant, Zeus et ses collègues olympiens commençaient à s’inquiéter de la disparition de toute nourriture sur la terre, que Déméter dans sa douleur maintenait aride et dépourvue de toute végétation. Ils n’étaient pas affectés par la faim car les dieux se nourrissent d’ambroisie, mais ils craignaient de voir disparaître l’humanité et avec elle les offrandes et les sacrifices dont elle les honorait. Alors Zeus appela Iris, déesse de l’arc en ciel et messagère des dieux, et la chargea d’un message pour Déméter. Iris franchit l’espace d’un vol rapide et la trouva la Déesse assise dans son dans son temple d’Eleusis, enveloppée dans son grand manteau d’azur, ruminant son chagrin et sa colère. Elle lui dit : « Ô grande Déméter, Zeus le Très-Sage t’appelle à revenir dans le concert des dieux éternels, reviens avec moi, écoute son message afin que soit accompli ce qu’il désire ! » Mais Déméter ne voulut rien entendre. Sa douleur était si grande qu’elle jura de ne jamais remettre pied sur l’Olympe ni de laisser sortir à nouveau le grain de la terre tant que sa fille aux doux regards ne lui serait pas rendue. Tous les dieux se succédèrent à son chevet et lui portèrent des présents, en vain.

Voyant cela, Zeus appela Hermès à la baguette d’or et le chargea de descendre dans les enfers déployer son art de la persuasion pour obtenir d’Hadès qu’il rende Perséphone à la lumière pour que sa mère la revoie et que la nature reprenne son cours. Hermès s’élance aussitôt dans le sombre Tartare, et, trouvant Hadès assis sur sa couche à côté de sa jeune épouse à la triste figure lui dit : «  Hadès à la noire chevelure, roi des ombres, Zeus m’ordonne de conduire la chaste Perséphone en dehors de l’Erèbe, au milieu de nous, afin que Déméter, revoyant sa fille, abandonne sa colère envers les Immortels. Car cette déesse a le terrible dessein d’anéantir la race des mortels en cachant la semence au fond de la terre, et de détruire ainsi les honneurs des divinités. »

Il dit, et Hadès obéit. Il donna l’ordre à Perséphone de repartir avec le messager de Zeus mais, avec un sourire sournois, avant de la laisser partir lui fit manger un pépin de grenade. Or, quiconque ayant séjourné dans les enfers et y ayant consommé de la nourriture devait obligatoirement y revenir un jour. Hadès s’assurait ainsi que sa belle épouse lui reviendrait. Ayant mangé le pépin de grenade elle monta sur le char doré d’Hadès et, conduite par Hermès, le dieu aux semelles de vent, s’élança pleine de bonheur vers la lumière et sa mère bien aimée. Ils franchirent ainsi les monts et les mers et ne touchèrent terre qu’une fois parvenus à Eleusis, où Démeter ruminait son chagrin. Quand elle les vit, elle se précipita vers sa fille qui se jeta dans ses bras. L’étreignant elle lui demanda, inquiète : « Chère enfant, n’as-tu goûté aucune nourriture auprès du roi des morts, car s’il en était ainsi, tu pourrais désormais toujours demeurer auprès de moi, auprès du redoutable Zeus, ton père, et tu serais honorée de tous les dieux. Mais si tu as goûté de quelque nourriture, (…) alors tu consacrerais le tiers de l’année à ton époux, et (…) à l’époque où la terre enfante les fleurs odorantes et variées du printemps, tu reviendras des obscures ténèbres. » « Mère, répondit Perséphone, je vais tout vous dire avec sincérité. (… ) Hadès m’a donné en secret un pépin de grenade, délicieuse nourriture, et m’a forcée à le manger avant de partir».

Alors la divine Rhéa, l’épouse de Cronos et la mère de Zeus et de Déméter, descendit de l’Olympe chercher sa fille et sa petite fille pour les ramener dans le concert des dieux. Elle dit à Déméter: « Ma fille, Zeus, maître de la foudre, vous ordonne de venir reprendre votre place au sein des Immortels et vous promet de vous rendre tous les honneurs que vous désirez au milieu des divinités. Il a décidé que Perséphone demeurera la troisième partie de l’année dans les sombres demeures et le reste avec toi et les autres dieux. Viens donc, mon enfant, laisse toi fléchir par ces promesses, ne sois pas plus longtemps irritée contre Zeus, et rends les fruits nourrissants de la terre aux mortels. »

Et Déméter accepta enfin de rejoindre ses pairs et d’exercer les pouvoirs de sa divinité, et c’est ainsi que chaque printemps, Perséphone remonte du sombre Erèbe à la lumière du soleil, et Déméter, retrouvant sa fille bien aimée, fait sortir la graine du sein de la terre, la recouvre de moissons abondantes, fait pousser les feuilles aux arbres et les fruits qui font ployer leurs branches , régale hommes et animaux, les Immortels reçoivent leurs présents et les saisons se déroulent à nouveau selon la volonté des dieux.

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Botticelli. Le Printemps

Mais si dans cet Hymne à Déméter Perséphone apparaît comme une tendre jeune fille aimant sa mère, elle n’en fut pas moins la redoutable déesse des Morts, désignée par Homère comme «  l’horrible Perséphone » .

Pour en savoir plus

 

J. Macpherson. Spring and Winter. Demeter and Persephone in N. Frye and J. Macpherson Biblical and classical Myths. The Mythological framework of Western Culture. University of Toronto Press.

Hymne à Déméter. Kulturica.com/k/litterature/homere/hymne-a-demeter/

Une réflexion sur “Déméter et le Printemps

  1. Nous n’aurions jamais dû échanger les mythes contre les « grandes religions tragiques » , ainsi que les appelait Malraux: d’un côté, une explication du monde harmonieuse, à la portée de tous et en accord avec ce que nos yeux nous disent, de l’autre ces religions soi-disant « révélées » (par qui? pourquoi?…) qui n’ont cessé de jeter les uns contre les autres les mortels guidés par des prophètes auto-proclamés.
    Sauf erreur de ma part, on a jamais vu dans l’antiquité des peuples se faire la guerre au nom d’un des nombreux dieux de la mythologie…

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