Prométhée et la Condition humaine

 

« Il fut jadis un temps où les dieux existaient mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la Terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre .

Platon

 

Il n’y a pas une seule version  de la création de l’homme dans la mythologie grecque. Certains, comme Ovide, l’ont attribuée à Prométhée: « Et l’enfant de Japet mélange la terre aux eaux de pluie / la modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout. / Alors que les autres animaux, courbés, regardent la terre, / il donne à l’homme une tête qui se lève,  il lui ordonne / de voir le ciel et de dresser haut son visage vers les étoiles. » Il en fait ainsi la seule espèce mortelle qui puisse regarder la lumière, jusque là réservée aux dieux. Athéna, fille de Zeus et déesse de l’intelligence, lui insuffla l’esprit. Mais qu’il ait ou non créé l’espèce humaine, Prométhée a joué dans son destin un rôle dont l’écho parvient encore jusqu’à nous.

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Prométhée crée les hommes

Prométhée était un dieu de la deuxième génération. Il était le fils de Japet, lui même fils d’Ouranos et de Gaïa, donc un Titan, un petit-fils des Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode), mais contrairement à ses frères, il avait aidé Zeus dans la terrible guerre que celui-ci leur avait livré pour conquérir le pouvoir suprême, et dont la violence avait fait trembler l’Olympe. Avec l’aide de Prométhée, Zeus avait remporté la victoire, mais la méfiance régnait entre les deux dieux, chacun sachant que l’autre était rusé, et poursuivait ses propres desseins. Le dessein de Zeus était le pouvoir suprême, et Prométhée personnifiait dans cet aréopage olympien un principe de contestation, car il était attaché au progrès de l’espèce humaine, il était le premier philanthropos. Or Zeus craignait que cette espèce bâtarde, à mi-chemin entre les dieux et les bêtes, ne représente un danger pour sa toute puissance. Il voulait donc la faire disparaître, mais c’était compter sans Prométhée.

Hésiode nous raconte comment Zeus peu après sa victoire, jeune maître de l’Univers, avait rassemblé les dieux et les hommes  dans la plaine de Méconé pour répartir entre eux les biens et les domaines, car la Moire, déesse antique de la  Destinée, à laquelle  Zeus lui même devait obéir, voulait que chaque dieu règne sur un domaine précis et n’en déborde jamais. C’est ainsi qu’il divisa le monde en trois, les Cieux et le pouvoir suprême pour lui, et pour ses deux frères les eaux pour Poseidon et les enfers pour Hadès. C’était encore au temps heureux où les hommes vivaient avec les dieux et partageaient leur repas à la même table. Ils naissaient spontanément de la terre et y retournaient à leur mort, comme les végétaux, sans avoir connu ni la maladie ni la vieillesse. Ils vivaient sans travailler, il n’y avait pas encore de femmes pour les embêter, bref, c’était le bon vieux temps.

Le sacrifice d’un grand boeuf fut donc organisé à Méconé pour le partage des biens entre hommes et dieux.  Ce fut le premier sacrifice de l’histoire et Prométhée fut chargé par Zeus de l’organiser. Un grand boeuf fut égorgé et les parts de l’animal sacrifié réparties entre les dieux et les hommes par Prométhée.  Mû par son amour de la race humaine, Prométhée dissimula la viande dans la peau rebutante de l’estomac pour la lui attribuer, et rassembla les os couverts de graisse dans une présentation appétissante qu’il présenta à Zeus. Ainsi fut instauré un régime alimentaire qui séparait les hommes des dieux en attribuant les substances carnées, nourriture périssable, aux hommes mortels qui en avaient besoin pour vivre, et en laissant aux dieux le parfum des os brûlés , des aromates et des substances incorruptibles réservées aux immortels qui vivaient de nectar et d’ambroisie. Ce fut une première définition de la condition humaine.

Mais Zeus, qui savait tout, avait prévu le coup. Il en fut irrité. Il dit à Prométhée, ironique: « Fils de Japet, ô le plus illustre de tous les rois, ami ! avec quelle inégalité tu as divisé les parts! » Prométhée répondit: « Glorieux Jupiter ! ô le plus grand des dieux immortels, choisis entre ces deux portions celle que ton coeur préfère. » Zeus entra alors dans une grande colère et décida de châtier l’insolent en enlevant aux hommes l’usage du feu sans lequel ils ne pouvaient se nourrir, l’omophagie, c’est à dire la consommation non pas d’homosexuels mais de viande crue (de omos: cru), étant interdite aux humains car considérée comme bestiale. Mais Prométhée ne l’entendit pas ainsi. Il pénétra subrepticement dans les forges d’Héphaïstos et d’Athéna et emporta au creux d’une férule une semence de feu  qu’il donna aux hommes et qui se révéla être pour eux « le maître de tous les arts, un trésor sans prix« . Or le feu et la foudre étaient exclusivement réservés à Zeus, dont ils exprimaient la divinité toute puissante. Prométhée avait commis un sacrilège, qu’on peut comparer à celui de Cronos, lorsqu’il avait émasculé son père d’un coup de serpe (v. La Création du Monde selon Hésiode).

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Le vol du feu

Quand Zeus, du haut de son Olympe, vit luire le feu des foyers humains comme nous voyons, la nuit, scintiller les lumières de la terre depuis nos avions, la colère le prit.  Il fit enchaîner Prométhée à un rocher du Caucase, où un aigle vint dévorer son foie, qui se reconstituait tous les jours, pendant trente ans.

Dans le « Prométhée enchaîné », Eschyle fait parler Prométhée attaché à son rocher,  où, dans un long cri de désespoir il énumère tous les bienfaits qu’il a apportés à cette humanité dont il se définit comme le sauveur et le père, car « tous les arts aux mortels viennent de Prométhée« . Voici cette page magnifique:

« Ecoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée (… ) Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de brique ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver ni du printemps fleuri ni de l’été fertile; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux, ainsi que celle des lettres assemblées, mémoire de toutes choses, labeur qui enfante les arts. Le premier aussi, je liai sous le joug des bêtes soumises soit au harnais, soit à un cavalier, pour prendre aux gros travaux la place des mortels, et je menai au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n’inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent aux marins de courir les mers. Et l’infortuné qui a pour les mortels trouvé telles inventions ne possède pas aujourd’hui le secret qui le délivrerait lui même de sa misère présente! (…) ceux qui tombaient malades n’avaient point de remèdes ni à manger ni à s’appliquer ni à boire, ils dépérissaient, jusqu’au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l’art divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d’obscurs présages et les rencontres de la route. Je déterminai fermement ce que signifie le vol des rapaces, ceux qui sont favorables ou de mauvais augure, les moeurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche; et aussi le poli des viscères, les teintes qu’ils doivent avoir pour être agréables aux dieux, les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l’échine allongée pour guider les mortels dans l’art des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme jusque là enveloppés d’ombre. Voilà mon oeuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi? Personne, je le sais » (…) « Oui, j’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort. (…) J’ai installé en eux les aveugles espoirs ».

 

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Théodore Rombouts – Prométhée sur son rocher (le peintre a dû penser qu’à cette époque le foie était à gauche…)

 

Ainsi la race humaine était-elle désormais pourvue, grâce à la ruse de Prométhée, du feu  et des outils  nécessaires pour donner libre cours à l’hubris qui s’est alors emparée d’elle et l’a menée là où nous en sommes aujourd’hui, dans l’illusion des aveugles espoirs du progrès.

Nietzsche voyait dans le mythe du Prométhée enchaîné tel qu’il est rendu dans la tragédie d’Eschyle, « l’hymne par excellence de l’impiété (…) un sacrilège, une spoliation de la nature divine (…) d’un côté l’incommensurable souffrance de l’individu dans son audace solitaire, de l’autre la détresse divine qui voit sa puissance lui échapper, voire le pressentiment d’un crépuscule des dieux (..). Il se pourrait même, écrit Nietzsche, que ce mythe eut pour l’âme aryenne la même signification que le mythe de la chute et du péché originel  pour l’âme sémitique ». Mais il observe cependant que la « dignité » que ce mythe confère au sacrilège est plus conforme à l’âme aryenne que le mythe sémitique de la Chute « où c’est la curiosité, les faux-semblants et le mensonge, la séduction, la concupiscence – tous défauts, en un mot, essentiellement féminins – qui sont considérés comme l’origine du mal ».

Ce qui nous prépare à la suite, car le châtiment de Prométhée ne suffit pas à Zeus. Il voulut aussi punir les hommes d’avoir récupéré le feu, et leur mitonna à cet effet « un mal très beau » (kakon kalon) dont ils ne se relevèrent jamais. (v. L’invention de la Femme. Pandore)

Héraclite a écrit: « la Nature aime à se cacher » . Mais l’attitude prométhéenne, qui a consisté à  utiliser la technique pour arracher à la nature ses secrets pour «  obtenir des effets étrangers à ce que l’on considère comme le cours normal de la nature » afin de la dominer et l’exploiter  a eu une influence profonde sur la destinée humaine. «  Elle a engendré notre civilisation moderne et l’essor mondial de la science et de l’industrie » (P. Hadot). Elle y est parvenue au point d’épuiser la planète et de la porter jusqu’au seuil de l’anéantissement en retournant contre elle ses mécanismes les plus intimes, comme Icare brûlant ses ailes à la chaleur du soleil, ou comme Phaeton semant les catastrophes dans le ciel à la conduite du char du Soleil qu’il ne maîtrise plus. Sauf qu’aujourd’hui, à l’ère de l’anthropocène, il ne s’agit plus de mythes.

 Etrange personnage que Prométhée, ce dieu révolté contre les siens, Christ avant l’heure crucifié sur un rocher pour avoir « trop aimé les hommes », première lueur crépusculaire étendue sur le banquet encore fumant des dieux.

 

Pour en savoir plus

 

Ovide. Les Métamorphoses. Livre I. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre.

JP Vernant. A la table des hommes. Mythe de fondation du sacrifice chez Hésiode in La cuisine du sacrifice en pays grec. Oeuvres. vol.1. Opus. Seuil.

M. Detienne. Dionysos orphique et le bouilli rôti, dans Dionysos mis à mort. Tel, Gallimard, 1077

Hésiode.  Théogonie. http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/hesiode/theogonie.htm

Eschyle. Prométhée enchaîné. Trad. P. Mazon. Les Belles Lettres.

Nietzsche. Naissance de la Tragédie. Folio Essais. Gallimard.

P. Hadot. Le voile d’Isis. NRF Essais, Gallimard 2004.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/lanthropocene

 

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