La Création du Monde selon Hésiode.

 “L’inconscient des hommes ( …) puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes ».

Gaston Bachelard

Les récits de la Création opposent généralement les  ténèbres, la confusion et l’indifférencié des origines, c’est à dire le Chaos, à la lumière, l’ordre et la différenciation d’un Cosmos organisé. La terreur de la régression à l’indifférencié, synonyme de la fin du monde, a toujours hanté les Anciens. Le philosophe René Girard a plus récemment exprimé une inquiétude qui s’en rapproche quand il attribue à la dédifférenciation des sociétés  la crise sacrificielle qui aboutit selon lui, depuis la tragédie antique jusqu’à nos jours, à la dissolution violente de groupes humains privés de toute identité 

La Théogonie d’Hésiode, datée du VIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. C’est aussi une histoire de la création du monde. Elle repose sur le mythe cosmogonique de la séparation d’une substance primordiale en deux entités, les Parents du Monde, qui par leur union engendreront les générations successives des dieux qui représenteront tous les éléments d’un Cosmos organisé. Une substance-mère de nature indéterminée a été considérée comme la matrice du monde par de nombreuses civilisations depuis les temps archaïques. Elle connaîtra un avenir fécond dans la pensée des philosophes présocratiques qui la décomposeront successivement en différents constituants supposés jusqu’à l’atome.

Hésiode était berger. Faisant paître ses moutons au pied du mont Hélicon, demeure des Muses, il leur adresse cette invocation rituelle: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres » car les Muses, filles de Mnémosyne, la déesse de la mémoire, étaient seules à connaître « les choses passées ». La Théogonie, datée du VIIè siècle av. JC est donc d’abord une cosmogonie, une description de la naissance du monde, l’éternelle interrogation des Anciens, et la nôtre.

D’abord on trouve Chaos, béance immense et sinistre où règnent le désordre, la confusion, l’indifférenciation, un abîme indistinct où soufflent des vents tourbillonnants au sein de ténèbres profondes.  Vision de cauchemar. Apparaît ensuite la grande Gaïa ou Gè, la Terre, la Mère universelle d’où tout sera issu, la substance primordiale, forme qui sera changée en nouveaux corps (Ovide). « Je chanterai Gaia, Mère de tous, aux solides fondements, très antique, et qui nourrit sur son sol toutes les choses qui sont. Et tout ce qui marche sur le sol divin, tout ce qui nage dans la mer, tout ce qui vole, se nourrit de tes richesses, ô Gaia ! » chante l’Hymne homérique à Gaïa. La Terre devient ainsi le premier élément solide et défini de la création.

La première figure divine des religions de notre partie du monde est en effet une déesse: la Grande Mère, Déesse Mère, Terre-Mère, divinité qui  apparaît dès le paléolithique supérieur, mais prend toute son importance au néolithique, ces figures étant apparues avec la naissance de l’agriculture en Anatolie. Cette image divine sera d’abord importée en Crète par des migrations en provenance d’Anatolie et passera de la Crète à la Grèce continentale de la même manière. C’est une divinité chthonienne, du grec khton, terre, c’est-à-dire relative à la terre et aux régions souterraines. Elle sera personnifiée plus tard dans le panthéon olympien par Déméter, la déesse de l’agriculture. Hésiode nous décrit la grande Gaïa comme s’étendant jusqu’au faîte des montagnes enneigées et plongeant ses racines jusqu’au tréfonds du sombre Tartare, où elle se mélange avec l’abîme sans fond de Chaos. Elle assure, nous dit Hésiode, aux dieux et aux hommes une assise solide et sûre.  Après Gaïa apparaît Eros, l’ordonnateur des générations divines.  Avec Chaos, Gaïa et Eros, les dramatis personae  du drame de la Création sont en place.

Mais dans cette aube de l’Etre, ces immenses instances originelles, asexuées, lourdes de toutes les potentialités de la vie, relèvent encore de l’indifférencié, du confus, de l’informe, écrit JP Vernant, et la fonction de l’ Eros primordial sera de déclencher la genèse car comme l’écrit Aristote, « il fallait que se trouvât dans les êtres une cause capable de donner le mouvement (…) aux choses et les rapprocher! » . Cette cause sera  la sexuation des éléments premiers initiée par Eros.

Le premier acte de la cosmogonie est l’engendrement par Gaïa, principe féminin, de sa propre substance, par une sorte de scissiparité, d’un principe mâle, Ouranos, le Ciel étoilé qui contenait en lui les corps célestes, puis, de la même façon, Pontus, la mer agitée, «  toutes choses qui demeuraient en elle » (Vernant), achevant ainsi la formation des trois constituants principaux du globe terrestre : le Ciel étoilé, la Terre et la Mer. Faute de partenaire, ces premières « naissances » se font en effet par l’engendrement spontané de la propre substance de la « parturiente » originelle.  De la même façon, dans la Bible, Eve sera formée à partir d’une côte d’Adam par la volonté de Dieu, les principes sexuels étant inversés. Ici la force génératrice est personnifiée par Eros. Gaïa fait Ouranos aussi immense qu’elle, afin qu’il l’enveloppe et la recouvre toute entière. De leur étreinte ininterrompue sera issue la première génération des dieux : une succession d’êtres terrifiants, les Titans, les Cyclopes et les Hékatonchires (cent-bras), « les plus terribles des enfants », des êtres d’une force et d’une violence irrépressibles car ces premières créatures, bien que divines, sont encore proches de la violence et du désordre du Chaos originel. 

 A mesure qu’ils naissent, Ouranos repousse ses enfants dans les flancs de la Terre car il  a peur qu’ils ne lui prennent sa place. On retrouve cette crainte, sans doute un sentiment très ancien de l’humanité, chez tous les pères primordiaux. Ouranos les enferme dans le ventre de leur mère, Cronos, son fils, mangera les siens comme le montre l’effrayante

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Saturne (Cronos) dévorant ses enfants. Goya

toile de Goya, quant’à  Zeus, il avalera sa première épouse, Métis, lorsqu’elle sera enceinte, et Athéna Pallas, leur fille, la déesse de l’intelligence, naîtra du crâne de son père. 

En attendant Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants. Se produit alors le premier crime fondateur. Mécontente car la genèse est dans l’impasse, Gaïa médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle s’adresse à ses enfants enfermés dans son ventre : « Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes« . Dans ce but, elle remet entre les mains de Cronos, son plus jeune fils et le plus rusé, une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle même fabriquée. Et quand le grand Ouranos, étendu sur elle de toute sa longueur,  « grand oeil bleu regardant amoureusement la terre » (Th. Gautier), la prend, son fils « étend la main gauche, tandis que de la droite, il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aigues et, brusquement, fauche les bourses de son père pour les jeter ensuite, au hasard, derrière lui « . Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais ouvrant ainsi l’espace et la lumière entre le ciel et la terre. Le Cosmos était constitué.

Quelques mots sur Cronos, le Saturne des Romains. En grec, chronos veut dire temps, et tant que Cronos était enfermé dans le sein de sa mère le Temps s’était arrêté et la Genèse était interrompue. La castration d’Ouranos permet ainsi non seulement la naissance de l’espace et de la lumière mais aussi la reprise de lécoulement du temps, la  succession des générations divines et avec elles la poursuite de la Création. Cicéron rattachera la castration dOuranos à « une antique croyance (qui) sest répandue en Grèce selon laquelle Caelus (Ouranos) a été mutilé par son fils Saturne (Cronos) et Saturne lui même enchaîné par son fils Jupiter (Zeus). Ces fables impies recèlent une explication physique qui ne manque pas de finesse: on a voulu que lélément du ciel le plus élevé, qui est fait déther, cest à dire de feu, et qui engendre toutes choses par lui même, soit dépourvu de cette partie du corps qui, pour procréer, a besoin de sunir à un autre corps. On a voulu que Saturne maintienne le cours et la périodicité du temps. Ce dieu porte précisément en grec le nom correspondant: on lappelle Kronos ce qui équivaut à Chronos, cest à dire un espace de temps. Dautre part on lui a donné le nom de Saturne parce quil est saturé dannées : on imagine en effet quil mange ses enfants parce que la durée dévore les espaces de temps et se gorge insatiablement des années passées ».

Unknown

« with its long blade edged like teeth/ he swung it sharply/ and lopped the members of his own father/ and threw them behind him/ to fall where they would ». John Milton

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est  un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que le dieu Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre.  Nous avons mentionné la théogonie orphique dans laquelle le ciel et la terre auraient été créés par la rupture d’un œuf en deux.  En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation collective à l’origine de mythes, que Cornford a attribuée au collective mind et C.G.Jung à l’ inconscient collectif de l’humanité.

Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Ce geste fera, pour toujours, de la main gauche la « mauvaise main », la sinistre. L’organe sanglant retombe d’abord sur la Terre, puis répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. «  Vous vous appellerez les Titans  (du grec titainondas, tendre le bras) parce que vous avez tendu trop haut le bras pour porter la main sur votre père « . Car tendre le bras ou étendre la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

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Les Titans enfermés dans le Tartare.  Gustave Doré

 

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Les gouttes de sang tombées sur la Terre engendrèrent les trois Erynies, ou Furies, terribles déesses de la Justice et de la Vengeance des crimes commis contre la famille (comme celui qui avait été commis contre leur père), appellées aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle, ce qui explique le titre du terrible roman de Jonathan Littell. En effet, les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, «chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliades, Nymphes qui habitent les frênes et qui ont également une vocation guerrière, les lances dont se servent les guerriers, comme celle avec laquelle Achille tuera Hector,  étant faites du bois des frênes. 

Mais, à l’opposé, du mélange du sperme d’Ouranos avec les flots de Pontus, naquit une ravissante déesse que les dieux et les hommes appelèrent Aphrodite, parce qu’elle naquit de l’écume des mers (aphros). Déesse de l’amour (Eros) et du désir (Isménos), mais aussi de la tromperie et du mensonge, Aphrodite, née d’un organe générateur et bien que sans mère, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un vers l’autre par le désir amoureux, déclenchant les passions qui devaient enchanter – et ravager – la vie des hommes et des femmes pour toujours.

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Naissance d’Aphrodite. Botticelli

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés,  d’une part la haine, la violence et les massacres (Eris), mais aussi, de l’écume des mers, la beauté le désir et la séduction (Eros).

Chaos, pour sa part, engendrera, lui aussi de lui même, les forces sombres et chaotiques de l’Univers: Erèbe, les ténèbres du monde souterrain, et Nyx, la nuit du monde des vivants. Elle habite un sombre palais souterrain recouvert de nuages, qu’elle partage avec Jour, qui en sort dès qu’elle y rentre. Ils ne s’y trouvent jamais ensemble. De leur union naîtront l’Ether, la lumière qui entoure les sommets du Mont Olympe où séjournent les dieux, et Héméré, le jour qui succède à la nuit.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision mythique organisée de l’univers divin et humain, alors que jusqu’à lui, les différents récits mythologiques, inspirés certes de thèmes mythiques communs, étaient librement utilisés par les aèdes pour en adapter les récits aux préférences de leurs différents publics et aux lieux où ils étaient récités, sans souci d’ensemble. Si Homère avait le premier parlé des dieux et de leurs multiples interventions dans les affaires humaines, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois « une mythologie savante, une élaboration ample et subtile, qui a toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe »  (JP Vernant). L’usage de l’écriture, que la Grèce avait perdue au cours des siècles obscurs qui suivirent les grandes destructions de la fin du IIè millénaire autour de la mer Egée, mais  qu’elle avait retrouvée  au VIIIè siècle av. JC avec l’adaptation au grec de l’alphabet phénicien, a certainement contribué, par l’effet qu’elle a eu sur l’organisation de la pensée et la fixation des textes, à la construction de cet ensemble grandiose qui nous est toujours familier trente siècles plus tard.

Pour en savoir plus

 

Hésiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle. Site de Philippe Remacle

Mircea ELIADE, « CRÉATIONLes mythes de la création », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 novembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/creation-les-mythes-de-la-creation/

R. Girard. La violence et le sacré. Fayard, Pluriel.

Mircea ELIADE, « MYTHOLOGIESDieux et déesses », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mythologies-dieux-et-deesses/

Hymne homérique à Gaïa. Trad. Leconte de Lisle. https://mediterranees.net/mythes/hymnes/hymne29.html

JP Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007

Ibid. Raisons du mythe in Mythe et société en Grèce ancienne. Oeuvres Vol.1. Editions du Seuil, 2007

FM Cornford. From Religion to Philosophy (1912) Cosimo Classics, 2009

Ibid. Principium sapientiae. Harper Torchbooks. The Academy Library. Harper & Row, Publishers, New York 1965

L. Ferry. Mythologie & Philosophie 1. J’ai lu. Plon, 2016.

Cicéron. De la nature des dieux. Livre II XXV. Les Belles Lettres. Paris, 2018

 

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