La Création du Monde selon Hésiode.

Au commencement naquirent  le Chaos, la Terre et l’Amour

Hésiode. Théogonie

 Je veux dire les formes changées en nouveaux corps. Dieux, vous qui faites les changements, inspirez mon projet et du début du monde jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin. 

Ovide.  Métamorphoses.

Les récits de la Création opposent généralement les  ténèbres, la confusion et l’indifférencié des origines, c’est à dire le Chaos, à la lumière, l’ordre et la différenciation d’un Cosmos organisé. La terreur de la régression à l’indifférencié, synonyme de la fin du monde, a toujours hanté les Anciens. Le philosophe René Girard a récemment exprimé une inquiétude qui s’en rapproche quand il attribue à la dédifférenciation des sociétés la dissolution violente de groupes humains privés de toute identité 

La Théogonie d’Hésiode, datée du VIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. C’est aussi une histoire de la création du monde. Elle repose sur le mythe cosmogonique de la séparation de ce que, plusieurs siècles plus tard, Aristote nommera une substance primordiale, l’arkhè, en deux entités, les Parents du Monde, qui  engendreront chacune de leur côté les générations successives des dieux qui personnifieront tous les éléments d’un Cosmos organisé. En effet les religions archaïques expriment la création en termes de génération, de parents divins qui engendrent des enfants qui représenteront les différents éléments de l’univers, lequel constitue ainsi une sorte de grande famille, dont les rapports ne seront pas nécessairement très fraternels. Cette substance-mère de nature indéterminée a été considérée comme la matrice du monde par de nombreuses civilisations depuis les temps archaïques. Elle connaîtra un avenir fécond dans la pensée des philosophes présocratiques qui la décomposeront successivement en différents constituants supposés jusqu’à parvenir à l’atome.

Si les personnages divins de la famille olympienne, images du monde grec, apparaissent d’abord dans l’Iliade d’Homère au VIIIè siècle avant JC, c’est Hésiode, au siècle suivant, qui les a organisés en un ensemble cohérent, « cet arrangement des choses qu’on appelle un cosmos » (C. Ramnoux). Faisant paître ses moutons au pied du mont Hélicon, demeure des Muses, Hésiode adresse aux Muses l’invocation rituelle: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres » car les Muses, filles de Mnémosyne déesse de la mémoire, sont seules à connaître « les choses passées ». Le récit des Muses constituera la Théogonie.

D’abord vient à être Chaos, béance immense et sinistre où règnent le désordre, la confusion, l’indifférenciation, abîme où soufflent des vents tourbillonnants au sein de ténèbres profondes.  Vision de cauchemar. Apparaît ensuite la grande Gaïa ou Gè, la Terre, la Mère universelle d’où tout sera issu, la forme qui sera changée en nouveaux corps d’Ovide. « Je chanterai Gaia, Mère de tous, aux solides fondements, très antique, et qui nourrit sur son sol toutes les choses qui sont. Et tout ce qui marche sur le sol divin, tout ce qui nage dans la mer, tout ce qui vole, se nourrit de tes richesses, ô Gaia ! » chante l’Hymne homérique à Gaïa. Ces deux instances originelles, Chaos et Gaïa, seront à l’origine de l’univers. Elles auront chacune une descendance propre, l’une, Gaïa, créatrice, l’autre, Chaos, porteuse des éléments maléfiques de l’univers issus de Nux, la Nuit, sa fille. Mais jamais elles ne s’uniront entre elles, tant elles représentent des principes opposés de l’univers.

La première figure divine des religions de notre partie du monde est en effet une figure maternelle : la Grande Mère, la Déesse Mère, la Terre-Mère, divinité qui  apparaît dès le paléolithique supérieur. Apparue avant la naissance de l’agriculture en Anatolie, elle prend toute son importance au néolithique. D’abord importée en Crète par des migrations en provenance d’Anatolie, elle passera de la Crète à la Grèce continentale de la même manière. C’est une divinité chthonienne, du grec khton, terre, c’est-à-dire relative à la terre et aux régions souterraines. Elle sera personnifiée plus tard dans le panthéon olympien par Déméter, déesse de l’agriculture. Hésiode nous décrit la grande Gaïa comme s’étendant jusqu’au faîte des montagnes enneigées et plongeant ses racines jusqu’au tréfonds du sombre Tartare, où elle se mélange avec l’abîme sans fond de Chaos. Elle assure aux dieux et aux hommes une assise solide et sûre.  Après Gaïa apparaît Eros, l’Amour, lordonnateur des générations divines.  Avec Chaos, Gaïa et Eros, les dramatis personae  du drame de la Création sont en place.

Mais quelle peut bien être la fonction d’Eros, ce dieu de l’amour que nous connaissons tous, dans cette aube de l’Etre où le sexe n’existe pas encore ? Son rôle sera d’exercer sa puissance divine pour faire exprimer à ces grandes instances originelles toute la vie qu’elles portent en elles et d’initier ainsi la Genèse, car comme l’écrira bien plus tard Aristote, qui a tout dit, « il fallait bien que se trouvât dans les êtres une cause capable de donner le mouvement et l’ordre aux choses, car le mouvement est la vie. Comme le dit Jean Rudhart cité par Vernant : « Eros explicite dans la pluralité distincte et nombrée de la descendance ce qui était implicitement contenu dans l’ascendant ». Il est la puissance génératrice de la Genèse.

Ainsi, et contrairement à d’autres cosmogonies, notamment la chrétienne, et à certains philosophes présocratiques comme Anaximandre, cet univers a eu un commencement, il est il n’a pas acquis sa forme à partir d’un principe éternel, incréé. 

Le premier acte de la cosmogonie sera  donc la séparation par Gaïa, de sa propre masse, par une sorte de scissiparité, d’un principe mâle, Ouranos, le Ciel étoilé qui porte en lui les corps célestes, puis, de la même façon, de Pontus, la mer agitée, « toutes choses qui demeuraient en elle » (Vernant), créant ainsi deux principes masculins qui pourront s’unir à elle sous l’influence d’Eros. Ainsi apparaissent la Terre, le Ciel et la Mer, où Clémence Ramnoux voit la structure spatiale de l’univers de l’homme grec : « un royaume ouranien en haut, un royaume ténébreux en bas, le royaume marin tout autour »,  le grand Okeanos qui entourait la terre et auquel Homère avait attribué la naissance du monde, car la cosmogonie d’Homère n’était pas la même que celle d’Hésiode. A la troisième génération divine chaque royaume sera attribué à un dieu, Zeus pour l’ouranien, Hadès pour les ténèbres sous terrains, et Poseïdon pour le royaume marin. Au milieu existe la terre, région non attribuée, une no god’s land, (C.Ramnoux) qui sera l’habitat de l’humanité mortelle.

Dans le chant XV de l’Iliade, Poséidon raconte : « Nous sommes trois frères, issus de Cronos, enfantés par Rhéa : Zeus et moi, et , en troisième, Hadès, le monarque des morts. Le monde a été partagé en trois ; chacun a eu son apanage. J’ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d’habiter la blanche mer à jamais ; Hadès a eu pour lot l’ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en pleins nuages. La Terre pour nous trois est un bien commun, ainsi que le haut Olympe »

Donc les premières « naissances » se font par la division spontanée de la substance originelle.  Elles représentent des principes, ou puissances. Les premiers philosophes présocratiques conserveront  ce schéma d’un principe initial divin duquel se séparent les éléments différenciés qui formeront le monde, mais ce seront des principes physiques et non des dieux.  La Terre fait le Ciel aussi immense qu’elle, afin qu’il la recouvre et l’enveloppe toute entière. Avec la bénédiction d’Eros, leur étreinte ininterrompue donnera naissance à la première génération des dieux : une succession d’êtres monstrueux, les Titans, les Cyclopes (un seul oeil) et les Hékatonchires (cent mains), « les plus terribles des enfants », des êtres d’une force et d’une violence irrépressibles car ces premières créatures, bien que divines, sont encore proches de la violence et du désordre du Chaos originel.

 A mesure qu’ils naissent, Ouranos repousse ses enfants dans les flancs de la Terre car il  a peur qu’ils ne prennent sa place. On retrouve cette crainte, sans doute un sentiment très ancien de l’humanité, chez tous les pères primordiaux. Ouranos les enferme dans le ventre de leur mère, Cronos, son fils, mangera les siens comme le montre l’effrayante

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Saturne (Cronos) dévorant ses enfants. Goya

toile de Goya. Quant’à  Zeus, il s’assurera de ne pas avoir de succession. Ses filles resteront vierges  et ses fils, du moins ceux nés de son épouse légitime Héra, Arès et Héphaïstos, seront inaptes à régner. Il règnera pour l’éternité, stabilisant enfin le Cosmos.

Cependant Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants. Se produit alors le premier crime fondateur. Mécontente car la genèse est dans l’impasse, Gaïa médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle s’adresse à ses enfants enfermés dans son ventre. Ce sont les premières paroles du monde, et elles ne sont pas tendres : «  Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes « . Elle remet entre les mains de Cronos, son plus jeune fils et le plus rusé, une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle même fabriquée. Et quand le grand Ouranos, étendu sur elle de toute sa longueur, la prend, son fils « étend la main gauche, tandis que de la droite, il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aigues et, brusquement, fauche les bourses de son père pour les jeter ensuite, au hasard, derrière lui « . Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais, la lumière envahit l’espace, le premier Jour se lève, le Cosmos est constitué.

Quelques mots sur Cronos, le Saturne des Romains. En grec, chronos veut dire temps, et tant que Cronos était enfermé dans le sein de sa mère le Temps s’était arrêté et la Genèse  interrompue. La castration d’Ouranos permet ainsi non seulement la naissance de l’espace et de la lumière mais aussi la reprise de lécoulement du temps, la  succession des générations divines et avec elles la poursuite de la Création. Cicéron rattachera la castration dOuranos à « une antique croyance (qui) sest répandue en Grèce selon laquelle Caelus (Ouranos) a été mutilé par son fils Saturne (Cronos) et Saturne lui même enchaîné par son fils Jupiter (Zeus). Ces fables impies recèlent une explication physique qui ne manque pas de finesse: on a voulu que lélément du ciel le plus élevé, qui est fait déther, cest à dire de feu, et qui engendre toutes choses par lui même, soit dépourvu de cette partie du corps qui, pour procréer, a besoin de sunir à un autre corps. On a voulu que Saturne maintienne le cours et la périodicité du temps. Ce dieu porte précisément en grec le nom correspondant: on lappelle Kronos ce qui équivaut à Chronos, cest à dire un espace de temps. Dautre part on lui a donné le nom de Saturne parce quil est saturé dannées : on imagine en effet quil mange ses enfants parce que la durée dévore les espaces de temps et se gorge insatiablement des années passées ».

Comme beaucoup d’entre nous, Cronos ne voulait pas que le temps passe.

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est  un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que le dieu Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre.  Dans une théogonie orphique le ciel et la terre auraient été créés par la rupture d’un œuf en deux. De l’espace ainsi ouvert s’envola Eros.  En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation mythique collective que Cornford a attribuée au collective mind et C.G.Jung à l’ inconscient collectif de l’humanité.

Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Ce geste fera, pour toujours, de la main gauche la « mauvaise main », la sinistre. L’organe sanglant retombe d’abord sur la Terre, puis répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. «  Vous vous appellerez les Titans  (du grec titanis, vengeance) parce que vous avez tendu trop haut le bras pour porter la main sur votre père « . Car tendre le bras ou étendre la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

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Les Titans enfermés dans le Tartare.  Gustave Doré

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Les gouttes de sang tombées sur la Terre engendrèrent les trois Erynies, ou Furies, terribles déesses de la Justice et de la Vengeance des crimes commis contre la famille (comme celui qui avait été commis contre leur père), appellées aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle, ce qui explique le titre improbable du terrible roman de Jonathan Littell. En effet, les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, «chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliades, Nymphes qui habitent les frênes et qui ont également une vocation guerrière, les lances dont se servent les guerriers, comme celle avec laquelle Achille tuera Hector,  étant faites du bois des frênes. Tous ces enfants sont encore imprégnés de la violence et du chaos des origines.

Mais, à l’opposé, du mélange du sperme d’Ouranos avec les flots de Pontus, naquit une ravissante déesse, l’Anadyomène sortant des eaux, que les dieux et les hommes appelèrent Aphrodite, parce qu’elle naquit de l’écume des mers (aphros). Première femme de la lignée des dieux, déesse ouranienne proche de la violence de ses demi-frères les Titans, Aphrodite, née d’un organe générateur, sans mère, sacrée déesse de l’amour et du désir, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un vers l’autre par le désir amoureux, déclenchant les passions qui devaient enchanter – et ravager – la vie des hommes et des femmes pour toujours.

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Naissance d’Aphrodite. Botticelli

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés,  d’une part la haine, la violence et les massacres, mais aussi, de l’écume des mers, la beauté le désir et la séduction.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision organisée bien que mythique de l’univers divin et humain. Si Homère avait le premier parlé des dieux et de leurs multiples interventions dans les affaires humaines, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois « une mythologie savante, une élaboration ample et subtile, qui a toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe»  (JP Vernant), un univers organisé.

Pour en savoir plus

Hésiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle. Site de Philippe Remacle

Mircea ELIADE, « CRÉATIONLes mythes de la création », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 novembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/creation-les-mythes-de-la-creation/

R. Girard. La violence et le sacré. Fayard, Pluriel.

Mircea ELIADE, « MYTHOLOGIESDieux et déesses », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mythologies-dieux-et-deesses/

Hymne homérique à Gaïa. Trad. Leconte de Lisle. https://mediterranees.net/mythes/hymnes/hymne29.html

JP Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007

Ibid. Raisons du mythe in Mythe et société en Grèce ancienne. Oeuvres Vol.1. Editions du Seuil, 2007

C. Ramnoux. Myhtologie ou la famille olympienne in Oeuvres, tome 1, Les Belles Lettres, collection « encre marine », 2020

FM Cornford. From Religion to Philosophy (1912) Cosimo Classics, 2009

Ibid. Principium sapientiae. Harper Torchbooks. The Academy Library. Harper & Row, Publishers, New York 1965

L. Ferry. Mythologie & Philosophie 1. J’ai lu. Plon, 2016.

Cicéron. De la nature des dieux. Livre II XXV. Les Belles Lettres. Paris, 2018

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