La Création du Monde selon Hésiode.

 Je veux dire les formes changées en nouveaux corps.

Dieux, vous qui faites les changements,

Inspirez mon projet et du début du monde

Jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin.

Ovide.  Métamorphoses.I.

La Théogonie d’Hésiode, datée du VIIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. Elle se compose de deux parties : la première, brève, est une cosmogonie qui décrit la création du monde par le jeu d’entités cosmiques surgies d’on ne sait où ; la seconde, théogonique, raconte plus longuement la naissance des dieux olympiens et la conquête de l’Univers par Zeus. Ces fragments seraient, selon Clémence Ramnoux, d’une origine indo-européenne très reculée.[1] D’autres en attribuent l’origine au mythe mésopotamien de l’Enuma Elish, mais Homère en fut certainement un inspirateur important et les dieux olympiens dont Hésiode raconte la naissance sont omniprésents dans l’Iliade. Les deux hommes se connaissaient. Hésiode était plus jeune, et ils auraient tous deux participé à un concours de récitation qu’Hésiode aurait remporté, au grand déplaisir d’Homère.

Faisant paître ses moutons au pied du mont Hélicon, la demeure des Muses, Hésiode leur adresse un hymne. Les neuf Muses sont le fruit de neuf nuits d’amour que leur mère Mnémosyne, la déesse de la Mémoire « qui connaît et chante le passé comme s’il était toujours là »[2], a passées avec Zeus. « A elle, neuf nuits durant, s’unit le prudent Zeus, loin des Immortels, dans sa couche sainte. Et quand vint la fin d’une année et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles, aux cœurs pareils, qui n’ont en leur poitrine souci que de chant »[3]. C’est à elles que s’adresse Hésiode car elles seules connaissent les secrets du passé et de l’avenir.

« Salut, enfants de Zeus, s’exclame-t-il, donnez-moi un chant ravissant (…) dites-nous comment, avec les dieux, naquirent d’abord la terre, les fleuves, la mer immense aux furieux gonflements, les étoiles brillantes, le large ciel là-haut ; puis ceux qui d’eux naquirent, les dieux auteurs de tous bienfaits, et comment ils partagèrent leurs richesses, comment entre eux ils répartirent les honneurs, et comment ils occupèrent d’abord l’Olympe aux mille replis. Contez-moi ces choses, ô Muses, habitantes de l’Olympe, en commençant par le début, et de tout cela, dites-moi ce qui fut en premier. »[4]

La Théogonie d’Hésiode commence par le mythe cosmogonique de l’apparition de mystérieuses instances primordiales qui engendrent à partir d’elles-mêmes, par scissiparité, les éléments de l’Univers puis, en union avec eux, les générations successives des dieux qui personnifieront tous les éléments d’un Cosmos (Κόσμος) organisé [5]. Le Cosmos constituera ainsi une sorte de grande famille, dont les rapports ne seront pas nécessairement très fraternels et où les humains seront des sous-produits aléatoires. Cette substance-mère de nature indéterminée connaîtra un avenir fécond dans la pensée des philosophes présocratiques qui la décomposeront successivement en différents éléments jusqu’à l’atome, ce qui a fait attribuer à Hésiode le qualificatif de premier des présocratiques[6], et contredit la théorie longuement soutenue du « miracle grec » par lequel on entendait l’apparition miraculeuse de la raison, le λόγος, sans transition avec la mythologie, le μύθος.[7]

Ainsi le merveilleux pensait-il déjà, dans un autre langage, comme la science naissante.

Avant Hésiode, Homère avait attribué la naissance du monde et des dieux, déjà par le moyen de la génération, au couple Okéanos (Ωκεαηος) et Thétys (Θέτις)[8]. Okéanos est l’Océan primordial qui dans l’Iliade entoure le monde de ses eaux, et Thétys est son épouse. Dès avant Thalès,[9] Homère avait placé l’élément liquide à l’origine des dieux et du monde[10] :  au chant XIV Héra, l’épouse de Zeus, déclare : « Je m’en vais aux confins de la terre féconde visiter Océan, le père des dieux, et Thétys, leur mère » [11], « faisant ainsi de toutes choses une progéniture de l’écoulement et du mouvement » écrira Platon[12]. Okéanos demeurera pour Hésiode ce courant d’eau circulaire qui entoure le monde, et qui, pour citer Vernant, « le ceinture d’un flot incessant à la façon d’un fleuve dont les ondes, après un long parcours, feraient retour aux sources dont elles sont issues pour les alimenter sans fin ». Il formera « les limites de la terre, conçues comme des liens qui tiennent enserré l’univers ».  Pénétrant le monde souterrain, il alimentera « les sources, les fontaines, les puits, les fleuves qui apportent la vie à la surface du sol ».[13]

Unie d’amour à Océan Thétys enfanta les Océanines, leurs filles. Généreuse, elle lui en fit trois mille. L’aînée, la terrible Styx (Στύξ), sera un des fleuves de l’Enfer dont Zeus voulut qu’il fût « le grand serment des dieux », le serment de fidélité des dieux à Zeus. « Là, réside une déesse odieuse aux Immortels, la terrible Styx, fille aînée d’Okéanos, le fleuve qui va coulant vers sa source. (…) Quiconque parmi les Immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, répand cette eau pour appuyer un parjure reste gisant sans souffle une année entière. Jamais plus il n’approche de ses lèvres, pour s’en nourrir, l’ambroisie et le nectar». [14]

Mais si les personnages divins de la famille olympienne habitent déjà le ciel d’Homère, c’est de façon éparse, sans lien, apparaissant au gré des évènements de l’épopée. Hésiode en a fait un système cohérent, « cet arrangement des choses qui s’appelle un cosmos »[15].

Et les Muses entament leur récit.

« Donc avant tout fut Chaos ; puis Gaïa aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, et Eros, le plus beau parmi les dieux immortels »[16]. Cette triade originelle, Chaos, Gaïa et Eros, constituera les dramatis personae de la Création, les Puissances dont le monde sera issu.

Mais qu’étaient ces trois Puissances ?

Gaïa (Γαῖα) est l’instance la plus évidente du processus cosmogonique. C’est une entité cosmique qui évoque l’antique image de la Terre-Mère aux larges flancs, universelle, figure divine vénérée depuis le début des temps comme étant à l’origine de tout ce qui est vivant dans le monde, hommes, bêtes et plantes nourricières.  Elle appartient à ces premières divinités de l’histoire, féminines et matriarcales, qui par la suite devront céder le règne divin aux hommes.  Solide, « assise sûre à jamais offerte aux Immortels, et à tous les vivants »[17], elle s’étend, immense, des sommets de l’Olympe jusqu’au fond du Tartare. « Elle est la mère, l’ancêtre qui a enfanté tout ce qui existe, sous toutes les formes et en tous lieux »[18]. Figure familière.

On peut par contre s’interroger sur le rôle qu’Eros (Ἤρως), le plus beau des immortels, ce dieu de l’amour que nous connaissons tous, qui rompt les membres[19] par l’émotion qu’il provoque, on peut s’interroger sur le rôle qu’il pouvait bien avoir dans cette aube de l’Etre où les sexes n’existaient pas encore. Le rôle de l’Eros primordial sera justement d’exercer sa puissance divine pour faire exprimer à ces grandes instances originelles toute la vie qu’elles portent en elles et initier ainsi la Genèse, car comme l’écrira Aristote, qui a tout dit, « il fallait bien que se trouvât dans les êtres une cause capable de donner le mouvement et l’ordre aux choses ! »[20]. Eros représente donc « une puissance génératrice antérieure à la division des sexes et à l’opposition des contraires. C’est un Eros primordial en ce sens qu’il traduit la puissance de renouvellement à l’œuvre dans le processus même de la genèse, le mouvement qui pousse d’abord Chaos et Gaïa à émerger successivement à l’être puis, aussitôt nés, à produire à partir d’eux-mêmes quelque chose d’autre »,[21] le « principe des accouplements » qui suivront[22].

 Par le nom d’Eros, écrit Paul Mazon, les anciens entendaient cette « force mystérieuse qui leur semblait pousser les éléments de la matière les uns vers les autres pour créer toujours des êtres nouveaux, conception qui reparaîtra dans la philia (φιλία) d’Empédocle[23] et qui ne cessera de hanter l’imagination des poètes de tous les temps. »[24]

Tel était et tel sera toujours Eros.

Chaos (Κάος), le premier à « venir à être », soulève davantage de questions. Si Gaïa est la mère universelle et Eros la force génératrice de la genèse, qui est Chaos, et en quoi est-il indispensable à la création ? La diversité des hypothèses proposées est peut-être le signe de cette incertitude.

Le sens originel du mot chaos, dérivé du sanscrit, signifie béance, vide. Hésiode nous le présente comme « un abîme immense dont on n’atteindrait pas le fond, une année entière se fut-elle écoulée depuis qu’on en aurait passé les portes : bourrasque sur bourrasque vous emporterait, cruelle, tantôt ici, tantôt là, prodige effrayant, même pour les dieux immortels ».[25]  On a longtemps interprété ce « vide » comme étant l’espace entre la Terre et le Ciel, mais cette explication se heurte au fait que si Chaos est apparu le premier, il ne pouvait y avoir encore ni Terre ni Ciel [26]… Les stoïciens le voyaient comme « une masse où se trouvent indistinctement mêlés tous les éléments constitutifs de l’univers » [27]. Il symboliserait ainsi, pour d’autres, un état initial de la réalité pré-cosmique, un abîme béant à partir duquel ou dans lequel apparaîtrait la manifestation cosmique. Gaïa serait ainsi apparue dans Chaos, l’espace à l’intérieur duquel doit se développer le monde, puisqu’il n’y en a aucun autre.

En somme Chaos, venu le premier, serait l’espace qui entoure le monde, Gaïa la matrice à partir de laquelle il se serait déployé, et Eros la force qui aurait enclenché sa naissance et son développement, la cause efficiente de l’apparition de l’univers [28].

Les principes étant en place, ils se divisent aussitôt. « Terre d‘abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ouranos (Ούρανός), le Ciel étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. Elle mit aussi au monde les hautes montagnes, plaisant séjour des déesses les Nymphes, habitantes des monts vallonnés. Elle enfanta aussi la mer inféconde aux furieux gonflements, Pontos (Πόντος), sans l’aide du tendre amour », toutes choses dont elle portait en elle les principes.

Ici s’achève la première phase de la cosmogonie avec l’apparition de la Terre, du Ciel et de la Mer, les éléments constitutifs de la nature. Selon Homère, à la troisième génération divine, ce monde fut réparti entre les trois fils de Cronos (Κρόνος)[29] : Zeus (Ζεύς) pour l’ouranien, Hadès (Αίδης) pour les ténèbres sous terraines, et Poseïdon (Ποσειδάων) pour le royaume marin. Dans le chant XV de l’Iliade, Poséidon raconte : « Nous sommes trois frères, issus de Cronos, enfantés par Rhéa : Zeus et moi, et, en troisième, Hadès, le monarque des morts. Le monde a été partagé en trois ; chacun a eu son apanage. J’ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d’habiter la blanche mer à jamais ; Hadès a eu pour lot l’ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en pleins nuages »[30].

Clémence Ramnoux y voit la structure spatiale de l’homme grec, trois royaumes étagés, « le royaume ouranien en haut, le royaume ténébreux en bas, le royaume marin tout autour ».[31] L’ombre brumeuse évoquée par Poseidon représente les ténèbres des espaces sous-terrains où se trouvent les Enfers, le royaume d’Hadès. Au milieu se trouve la terre, une « no god’s land »[32] qui sera l’habitat de l’humanité mortelle, aux dépens de laquelle se joueront les jeux de pouvoir des domaines divins.

Jusque-là le processus cosmogonique s’est limité à la séparation spontanée des différents éléments du monde. Une fois ces éléments créés et les sexes départagés la cosmogonie se poursuit désormais par l’union de deux principes de sexe opposé.

Mais ce ne sera pas plus simple pour autant.

La Terre fait le Ciel aussi immense qu’elle, afin qu’il la recouvre et l’enveloppe tout entière. De leur étreinte ininterrompue naît la première génération des dieux, d’abord les douze Titans, six garçons et six filles, dont le premier est, chez Hésiode, Okéanos, le fleuve qui encercle la Terre dont Homère avait fait le père des dieux. Suivent une succession d’êtres monstrueux : les trois Cyclopes « au cœur violent, à l’âme brutale, … en tout pareils aux dieux, si ce n’est qu’un seul œil était placé au milieu de leur front », et les trois Hékatonchires : « Ceux-là avaient chacun cent bras, qui jaillissaient, terribles, de leurs épaules, ainsi que cinquante têtes, attachées sur l’épaule à leurs corps vigoureux. Redoutable était la puissante vigueur qui complétait leur énorme stature »[33]. Des êtres d’une force irrépressible car ces premières créatures, bien que divines, sont encore proches de la violence et du désordre du Chaos originel.

« C’étaient de terribles fils qui étaient nés de Terre et de Ciel, et leur père les avait en haine dès le premier jour [34] ». A mesure qu’ils naissent, Ouranos les repousse dans les flancs de la Terre, et Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants. Vautré sur elle, Ouranos interrompt la genèse et empêche l’alternance du jour et de la nuit. A peine entamée, la genèse est bloquée.

Se produit alors le crime fondateur. Gaïa, exaspérée, médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle s’adresse à ses enfants enfermés dans son ventre : « Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes. Elle dit, et la terreur les prit tous, et nul d’eux ne dit mot. »[35]. Et c’est ici qu’apparaît un personnage destiné à jouer un grand rôle dans cette histoire, Cronos (Κρόνος), le plus jeune des Titans, « le dieu aux pensers fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants, qui prit en haine son père florissant ».[36] Il répond à sa mère. « C’est moi, mère, je t’en donne ma foi, qui ferai la besogne. D’un père abominable je n’ai point de souci, tout notre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu œuvres infâmes ».

A ces mots « l’énorme Terre en son cœur ressentit une grande joie ». Elle remet entre les mains de son jeune fils une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle-même fabriquée « et lui enseigne tout le piège. Et le grand Ciel vient, amenant la nuit ; enveloppant Terre, tout avide d’amour, le voilà qui s’approche et s’épand en tous sens ». C’est alors que « le fils, de son poste, étend la main gauche, tandis que de la droite il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aiguës, et, brusquement, il fauche les bourses de son père, les jetant ensuite, au hasard, derrière lui »[37].

Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais se fixant tout en haut du monde. La lumière envahit l’espace, le premier jour naît, le Cosmos est constitué. Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Ce geste fera, pour toujours, de la main gauche la « mauvaise main », la sinistre. L’organe sanglant retombe d’abord sur la Terre, puis répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant à jamais de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. « Le père, le vaste ciel, les prenant à parti, aux fils qu’il avait enfantés donna le nom de Titans[38] : à tendre trop haut le bras, ils avaient, disait-il, commis dans leur folie un horrible forfait, et l’avenir en saurait tirer vengeance « [39]. Car étendre le bras ou la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

Cronos libère ses frères des entrailles de leur mère, et les enfants de Gaïa et Ouranos rendus à la lumière, tous les éléments nécessaires à l’achèvement du processus de création sont désormais en place. Le temps reprend son cours. La genèse peut se poursuivre.

Quelques mots sur Cronos, le Saturne des Romains. En grec, chronos veut dire temps, et tant que Cronos était enfermé dans le sein de sa mère le Temps s’était arrêté et la Genèse était interrompue. La castration d’Ouranos permet ainsi non seulement la naissance de l’espace et de la lumière mais aussi la reprise de l’écoulement du temps, la succession des générations divines et avec elles la poursuite de la genèse.

Comme beaucoup d’entre nous, Ouranos ne voulait pas que le temps passe.

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. D’après Clémence Ramnoux, « le coup de serpe castrateur appartiendrait à un vieux matériel des mythes de la création »[40]. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre. En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui-même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation collective à l’origine de mythes, que Cornford a attribuée au collective mind et C.G.Jung à l’ inconscient collectif de l’humanité.

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Elle réalisa la malédiction lancée par Ouranos mutilé à ses enfants. « Ce ne fut pas pourtant un vain débris qui lors s’enfuit » de la main de Cronos. « Des éclaboussures sanglantes en avaient jailli. La Terre les reçut toutes, et avec les années, elle fit naître les puissantes Erynies, les puissants Géants aux armes étincelantes, qui tiennent entre leurs mains de longues javelines, et les Nymphes aussi qu’on nomme Méliennes, sur la Terre infinie[41] ».

Les trois Erynies, ou Furies, étaient les terribles déesses de la Justice et de la Vengeance des crimes commis contre la personne des parents, appelées aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle[42]. Les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, « chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliades, Nymphes des Frênes qui ont également une vocation guerrière, les lances dont se servent les guerriers, celle avec laquelle Achille tuera Hector, étant faites du bois des frênes.

Mais « quant’aux bourses, à peine les eut-il tranchées avec l’acier et jetées de la terre à la mer au flux sans repos, qu’elles furent emportées au large, longtemps, et, tout autour, une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume une fille se forma », qui, voyageant sur les ondes aborda d’abord à Cythère, puis à Chypre où elle se fixa, « et c’est là que prit terre la belle et vénérée déesse qui faisait autour d’elle, sous ses pieds légers, croître le gazon et que les dieux aussi bien que les hommes appellent Aphrodite », parce qu’elle naquit de l’écume des mers, aphros (ἀφρός) en grec. Aussitôt, l’Amour, Eros, et le beau désir, Himeros, lui firent cortège. Première femme de la lignée des dieux, déesse ouranienne proche de la violence de ses demi-frères les Titans, Aphrodite, née d’un organe générateur, sans mère, sacrée déesse de l’amour et du désir, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un à l’autre par la force d’Eros et Himéros, mais distincts et opposés. Pour les philosophes présocratiques le monde s’organisera par le mélange ou l’opposition de contraires comme le chaud et le froid, le mouillé et le sec. Pour Cornford, les sexes auront été les premiers contraires.

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés, d’une part la haine, la violence et les massacres, mais aussi, de l’écume des mers, le principe féminin, avec la beauté, le désir et la séduction, mais aussi le mensonge et la tromperie.

Voilà pour la descendance d’Ouranos. Une autre lignée d’êtres apparaît avec la descendance de Chaos. Ils sont d’une tout autre nature que la progéniture de Gaïa, ce sont les êtres de la négativité de l’existence, les éléments chaotiques du monde. Chaos donne naissance, lui aussi par la division de sa propre substance, au ténébreux Erèbe (Ερεβός) et à la noire Nuit (Νύξ). La progéniture de Nuit constituera une lignée d’enfants parallèle à celle de Gaïa et Ouranos, mais qui représentera son contraire, à savoir tous les éléments néfastes et redoutables de l’univers, en un mot le Tragique et le Mal. Nuit enfanta Moros (Μόρος) la mort, la noire Kère (Κήρ) l’esprit vengeur du mort, Thanatos (Θάνατος) le trépas, son frèreHypnos (Υπνος) le sommeil et la race des Songes (φύλη Ονείρον), puis Sarcasme et Détresse ( Μώμος et Οἴζύς).

Suivent trois entités féminines, les Hespérides, gardiennes des Portes du Soir, où Jour et Nuit se croisent, et par où Sommeil et Mort, qui vont de pair, se répandent, les Moirai et les Kères et de multiples autres.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision organisée bien que mythique de l’univers divin et humain. Si Homère avait le premier parlé des dieux et de leurs multiples interventions dans les affaires humaines, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois une mythologie « à la fois mystique et savante, poétique et abstraite, narrative et systématique, traditionnelle et personnelle » avec « toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe » [43]

[1] C.Ramnoux. Trois essais sur Hésiode in La Nuit et les enfants de la Nuit. Champs. Flammarion. p.77

[2] Vernant JP. op.cit. p.1975

[3] Hésiode. Théogonie 55-61. Les Belles Lettres 2019. Trad. Paul Mazon (mod.)

[4] Ibid. 104-115

[5] Κόσμος signifie ‘monde organisé’ par opposition à Κάος, le Chaos.

[6] Rowe, C. J. “’Archaic Thought’ in Hesiod.” The Journal of Hellenic Studies, vol. 103, 1983, pp. 124–135. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/630532.

[7] Cornford FM. Pattern of Ionian Cosmogony in Principium Sapientiae Harper Torchbooks, Harper & Row 1965.

[8] A ne pas confondre avec Thétis, la mère d’Achille, d’apparition plus tardive dans les générations divines.

[9] Thalès de Milet, premier des philosophes présocratiques, avait attribué la nature du monde à l‘eau.

[10] JP. Vernant. Cosmogonie in Entre mythe et politique. Œuvres. T.II. Opus. Seuil.

[11] Homère. Iliade XIV 200-1. Classiques en poche. Les Belles Lettres. Ed bilingue.

[12] Platon. Théétète 152e. In Œuvres complètes. Encyclopédie de la Pléiade T.II Gallimard 1950.

[13] JP.Vernant. op.cit. p.1967

[14] Hésiode op.cit. 775-807

[15] C.Ramnoux. Mythologie ou la famille olympienne. In Œuvres. Les Belles Lettres, tome 1. 2020 p.631

[16] Ibid. 116-120

[17] Hésiode op.cit. 116-122

[18] JP. Vernant. op.cit .p.1971

[19] Hésiode op.cit. 120

[20] Aristote Métaphysique.T.1 Bibliothèque des textes philosophiques. J.Vrin. A4 984b 29-31

[21] JP.Vernant. op.cit. p.1973-4.

[22] Ramnoux C. Trois essais … op.cit. p.81

[23] Empédocle avait attribué la nature du monde aux quatre éléments qui se combinaient ou se repoussaient selon l’Amour ou la Haine, Philia (φιλία) ou Neikos (νεῐκος).

[24] Mazon P. Notice. Théogonie. op.cit. p.27

[25] Hésiode op.cit. 739-43.

[26] v. Cornford FM. Principium sapientiai. …

[27] Vernant JP. op.cit.p. 1970

[28] Bussanich J. op.cit. p.215

[29] Cronos était le plus jeune fils de Gaïa et Ouranos, v. plus loin.

[30] Homère Iliade XV 187-194 Classiques en Poche no.35. Ed. bilingue. Les Belles Lettres. Paris 2015

[31] Ramnoux C.

[32] Ibid. op.cit p. 630

[33] Hésiode op.cit. 153

[34] Ibid.154-7

[35] Ibid.163-6

[36]Ibid.136-9

[37] Ibid.163-82

[38] De titainondas : étendre le bras.

[39] Ibid. 207-11

[40] Ramnoux C. Trois essais sur Hésiode op.cit. p.76

[41] Dans certaines cosmogonies primitives, les Nymphes Méliennes, c’est-à-dire les Nymphes des Frênes, étaient les mères de la race humaine. Hésiode, op.cit.,183-8, v.note 1.

[42]  Ce qui explique peut-être le titre du terrible roman de Jonathan Littell, « Les Bienveillantes », Gallimard.

[43] JP. Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007 et Cosmogonie, op.cit.p.1969

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