Le Paradoxe Féminin

 

 

Rémy de Gourmont, dans ses belles Promenades littéraires, consacre un chapitre à « La femme naturelle ». Il y critique avec vigueur un texte de Choderlos de Laclos sur l’éducation des femmes dont il attribue la teneur aux idées de Rousseau sur l’ « état de nature », qu’il juge délirantes. Il écrit : « La femme naturelle est admirablement faite pour remplir toutes les fonctions de la maternité. Mais est-elle capable d’amour, au sens délicat que nous donnons à ce mot ? … La femme naturelle ignore nécessairement la passion ; elle ignore même le choix. Enfin, c’est un pur animal (sic). On ne sait pas si elle parle. A quoi bon d’ailleurs et que dirait-elle ? » Il ajoute : « La femme naturelle ! Pourquoi aller la chercher si loin ? La femme est toujours naturelle, ici ou là, à Paris ou en Guinée ». On a tout même du mal à imaginer Oriane de Guermantes sous les traits de la « femme naturelle ».

Mais, par une belle journée d‘octobre, Virginia Woolf traversait une pelouse dans une grande université anglaise, disons Oxbridge, quand soudain une silhouette masculine surgit en gesticulant, lui intimant l’ordre de quitter immédiatement cette pelouse qui était réservée aux membres de l’université (des hommes bien sûr, les femmes n’y étant pas admises à l’époque). Irritée, elle obtempéra. Une question lui vint alors à l’esprit: comment expliquer le paradoxe qui existe entre le statut social de la femme dans les sociétés patriarcales d’alors et les personnages féminins immortels qui remplissent la littérature classique, écrite par des hommes. Et elle cite le passage suivant d’un livre de F. Taylor qui vaut d’être reproduit en entier:

«  It remains a strange and almost inexplicable fact that in Athena’s city, where women were kept in almost Oriental suppression as odalisques or drudges, the stage should yet have produced figures like Clytemnestra and Cassandra, Atossa and Antigone, Phèdre and Medea, and all the other heroines who dominate play after play of the ‘misogynist’ Euripides. But the paradox of this world where in real life a respectable woman could hardly show her face alone in the street, and yet on the stage equals or surpasses man, has never been satisfactorily explained. In modern tragedy the same predominance exists. At all events, a very cursory survey of Shakespeare’s work (…) suffices to reveal how this dominance, this initiative of women, persists from Rosalind to Lady Macbeth. So too in Racine; six of his tragedies bear their heroine’s names; and what male characters of his shall we set against Hermione and Andromaque, Phèdre and Athalie ?”.

Virginia Woolf poursuit : « Indeed, if a woman had no existence save in the fiction written by men, one would imagine her a person of utmost importance; very various; heroic and mean; splendid and sordid; infinitely beautiful and hideous in the extreme; as great as a man, some think even greater. But this is woman in fiction. In fact … she was locked up, beaten and flung about the room. A very queer, composite being thus emerges. Imaginatively she is of the highest importance; practically, she is completely insignificant. She pervades poetry from cover to cover. … She dominates the lives of kings and conquerors in fiction; in fact she was the slave of any boy whose parents forced a ring upon her finger. Some of the most inspired words, some of the most profound thoughts in literature fall from her lips; in real life she could hardly read, could scarcely spell, and was the property of her husband”.

En outre, on ne peut s’empêcher d’évoquer, à propos de ce paradoxe, le fait que dans nos traditions, la Femme,  que ce soit Eve ou Pandore imaginée par Zeus comme une punition, a toujours été la source du malheur de l’humanité.

Mais peut-être ces grands auteurs portaient-ils dans leur inconscient, en imaginant ces femmes immortelles, le souvenir oublié de leur mère, “cet autre préhistorique et inoubliable qu’aucune personne venant ultérieurement n’arrivera plus à égaler ».

 

 

Bibliographie

 

Rémy de Gourmont. Promenades littéraires. Tome 1. Mercure de France

Viginia Woolf. A room of one’s own. The Hogarth Press.

FL Lucas Tragedy cité par V. Woolf op. cit.

Freud Lettres à Fliess cité par JY Tadié dans Le lac inconnu Gallimard

 

 

L’Invention de la Femme. Pandore

 

 

« Zeus qui gronde dans les nues, pour le grand malheur des hommes mortels, a créé les femmes que partout suivent œuvres d’angoisse, et leur a, en place d’un bien, fourni tout au contraire un mal. »

Hésiode. Théogonie.

Dernier acte du mythe de Prométhée, pour punir les hommes de disposer du feu dont la Destinée voulait qu’il soit seul détenteur, Zeus ne put imaginer de pire châtiment que d’inventer la femme.

« Fils de Japet, s’écria-t-il, s’adressant à Prométhée qui avait volé le feu pour le donner aux hommes, ô le plus habile de tous les mortels ! Tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés jusqu’au fond de leur âme, chérissant leur propre perte.  » Et sur ses instructions  Héphaïstos, le dieu des forges, l’orfèvre divin, forma avec de la terre une figure merveilleuse semblable à une chaste vierge, modelée à l’image des déesses puisqu’il n’y avait pas encore de femmes. Athéna la revêtit d’une blanche tunique et posa sur le sommet de sa tête un voile admirable ; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvelles et d’une couronne d’or qu’Héphaïstos avait fabriquée de ses propres mains. Sur cette couronne il avait ciselé les nombreux animaux que la terre et la mer nourrissent dans leur sein ; le tout brillait d’une grâce merveilleuse, et ces diverses figures paraissaient vivantes. Chaque dieu lui fit présent de son propre talent, et on l’appela Pandore. Ainsi présentée au panthéon olympien, cette première jeune fille de l’histoire était si belle que l’on ne pouvait la contempler sans être envoûté par sa beauté, son charme, son charisme. On pense à Marilyn Monroe présentée aux grands producteurs de Hollywood: « a sculpted doll, yet she’s moving. She’s animated and smiling and clearly very very happy to be among such exalted company » (Joyce Carol Oates). Mais contrairement à la plus belle actrice du monde, le caractère qui se cachait derrière cette poupée-ci était tout autre. Car si elle reçut le don de la parole pour lui permettre de converser avec l’homme qui serait son compagnon, Hermès lui en enseigna l’usage pour proférer le mensonges, la tromperie la perfidie et la cupidité, tous enfants de Nuit, la fille de Chaos, laquelle, avec tous les principes malfaisants du monde, avait aussi engendré le mensonge et  la tromperie, sans doute liés au principe féminin dans l’esprit des Anciens car de semblables qualificatifs avaient aussi accompagné Aphrodite lors de sa naissance dans l’écume des eaux. Pour les Anciens, toute femme était fille de Nuit.

Une fois créé ce mal si beau,  Zeus l’amena où se trouvaient les dieux et les hommes. Tous s’émerveillèrent à la vue de ce piège fatal destiné aux humains, mais ce fut « de celle là qu’est sortie la race, l’engeance maudite des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels » se lamenta Hésiode.

 

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Eva Prima Pandora – Musée du Louvre

 

Zeus, non sans arrière pensées, offrit Pandore pour épouse à Epiméthée, le frère de Prométhée. Bien que ce dernier ait prévenu son frère de ne jamais accepter de Zeus un quelconque présent, car son intention ne pouvait être que de leur nuire, Epiméthée l’étourdi, ébloui par la beauté de la jeune fille, l’accepta. Elle lui fut livrée avec une grande boîte qu’elle avait pour instruction divine de ne jamais ouvrir. Certains disent qu’au contraire, Zeus lui avait ordonné de l’ouvrir, parce qu’il désirait ce qui en advint, et que c’est pour cela même qu’il l’avait faite fabriquer.

Donc un jour où Pandore tenait entre ses mains sa grande boîte, ne pouvant résister à la curiosité, défaut féminin qui faisait avec elle son entrée dans le monde, elle l’ouvrit, et les maux terribles que la boîte renfermait en jaillirent dans un épais nuage qui se répandit sur la terre. Effrayée, Pandore referma précipitamment le couvercle, mais trop tard. Ne resta que l’espérance. Et depuis ce jour, mille calamités s’abattent sur les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, de violence et de haine,  les maladies se plaisent à tourmenter les mortels jour et nuit, les hommes vieillissent et connaissent la mort.

 

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John William Waterhouse

 

La boîte de Pandore eut deux conséquences importantes pour l’humanité. Non seulement  tous les malheurs s’abattirent sur elle mais l’introduction de Pandore dans un monde peuplé d’hommes qui jusque là venaient à être spontanément, sans l’intermédiaire d’une femme, fit que dès lors, comme la naissance d’Aphrodite avait fait que le processus générateur des dieux s’effectuât désormais par l’union de deux principes sexuels contraires, de même, c’est de l’union des hommes avec la race maudite des femmes que dépendra désormais la reproduction humaine. L’homme sera obligé de prendre femme s’il veut se reproduire, attirant ainsi sur sa tête non seulement tous les malheurs qu’elle apporte avec elle mais mourant d’épuisement par le labeur que lui impose l’avidité du ventre insatiable de sa femme, se lamente Hésiode.

Nul ne peut échapper à la volonté de Zeus.

 

Bibliographie

 

Hésiode. Théogonie

JP Vernant. Les semblances de Pandora in Entre Mythe et Politique . Oeuvres. Opus. Seuil

JP Vernant. L’univers, les dieux, les hommes. La Librairie du XXè siècle. Seuil. 1999

Joyce Carol Oates. Blonde. Fourth Estate. London. 2000

Prométhée et la Condition humaine

 

« Il fut jadis un temps où les dieux existaient mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la Terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre .

Platon

 

Il n’y a pas de version unique de la création de l’homme dans la mythologie grecque comme celle de la Bible. Certains, comme Ovide, l’ont attribuée à Prométhée: « Et l’enfant de Japet mélange la terre aux eaux de pluie / la modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout. / Alors que les autres animaux, courbés, regardent la terre, / il donne à l’homme une tête qui se lève,  il lui ordonne / de voir le ciel et de dresser haut son visage vers les étoiles. » Il en fait ainsi la seule espèce mortelle qui puisse regarder la lumière, jusque là réservée aux dieux. Athéna, fille de Zeus, lui insuffla l’esprit. Mais qu’il ait ou non créé l’espèce humaine, Prométhée a joué dans son destin un rôle dont l’écho parvient encore jusqu’à nous.

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Prométhée crée les hommes

Prométhée était un dieu de la deuxième génération. Il était le fils de Japet, lui même fils d’Ouranos et de Gaïa, donc un Titan, un petit-fils des Parents du Monde (v. La Création du Monde selon Hésiode), mais contrairement à ses frères, il avait aidé Zeus dans la terrible guerre que celui-ci leur avait livré pour conquérir le pouvoir suprême, et dont la violence avait fait trembler l’Olympe. Avec l’aide de Prométhée, Zeus avait remporté la victoire, mais la méfiance régnait entre les deux dieux, chacun sachant que l’autre était rusé, et poursuivait ses propres desseins. Le dessein de Zeus était le pouvoir suprême, et Prométhée personnifiait dans cet aréopage olympien un principe de contestation, car il était attaché au progrès de l’espèce humaine, il était le premier philanthropos. Or Zeus craignait que cette espèce bâtarde, à mi-chemin entre les dieux et les bêtes, ne représente un danger pour sa toute puissance. Il voulait donc la faire disparaître, mais c’était compter sans Prométhée.

Hésiode nous raconte comment Zeus peu après sa victoire, jeune maître de l’Univers, avait rassemblé les dieux et les hommes  dans la plaine de Méconé pour répartir entre eux les biens et les domaines, car la Moire, déesse antique de la  Destinée, à laquelle  Zeus lui même devait obéir, voulait que chaque dieu règne sur un domaine précis et n’en déborde jamais. C’est ainsi qu’il divisa le monde en trois, les Cieux et le pouvoir suprême pour lui, et pour ses deux frères les eaux pour Poseidon et les enfers pour Hadès. C’était encore au temps heureux où les hommes vivaient avec les dieux et partageaient leur repas à la même table. Ils naissaient spontanément de la terre et y retournaient à leur mort, comme les végétaux, sans avoir connu ni la maladie ni la vieillesse. Ils vivaient sans travailler, il n’y avait pas encore de femmes pour les embêter, bref, c’était le bon vieux temps.

Le sacrifice d’un grand boeuf fut donc organisé à Méconé pour le partage des biens entre hommes et dieux.  Ce fut le premier sacrifice de l’histoire et Prométhée fut chargé par Zeus de l’organiser. Un grand boeuf fut égorgé et les parts de l’animal sacrifié réparties entre les dieux et les hommes par Prométhée.  Mû par son amour de la race humaine, Prométhée dissimula la viande dans la peau rebutante de l’estomac pour la lui attribuer, et rassembla les os couverts de graisse dans une présentation appétissante qu’il présenta à Zeus. Ainsi fut instauré un régime alimentaire qui séparait les hommes des dieux en attribuant les substances carnées, nourriture périssable, aux hommes mortels qui en avaient besoin pour vivre, et en laissant aux dieux le parfum des os brûlés , des aromates et des substances incorruptibles réservées aux immortels qui vivaient de nectar et d’ambroisie. Ce fut une première définition de la condition humaine.

Mais Zeus, qui savait tout, avait prévu le coup. Il en fut irrité. Il dit à Prométhée, ironique: « Fils de Japet, ô le plus illustre de tous les rois, ami ! avec quelle inégalité tu as divisé les parts! » Prométhée répondit: « Glorieux Jupiter ! ô le plus grand des dieux immortels, choisis entre ces deux portions celle que ton coeur préfère. » Zeus entra alors dans une grande colère et décida de châtier l’insolent en enlevant aux hommes l’usage du feu sans lequel ils ne pouvaient se nourrir, l’omophagie, c’est à dire la consommation non pas d’homosexuels mais de viande crue (de omos: cru), étant interdite aux humains car considérée comme bestiale. Mais Prométhée ne l’entendit pas ainsi. Il pénétra subrepticement dans les forges d’Héphaïstos et d’Athéna et emporta au creux d’une férule une semence de feu  qu’il donna aux hommes et qui se révéla être pour eux « le maître de tous les arts, un trésor sans prix« . Or le feu et la foudre étaient exclusivement réservés à Zeus, dont ils exprimaient la divinité toute puissante. Prométhée avait commis un sacrilège, qu’on peut comparer à celui de Cronos, lorsqu’il avait émasculé son père d’un coup de serpe (v. La Création du Monde selon Hésiode).

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Le vol du feu

Quand Zeus, du haut de son Olympe, vit luire le feu des foyers humains comme nous voyons, la nuit, scintiller les lumières de la terre depuis nos avions, la colère le prit.  Il fit enchaîner Prométhée à un rocher du Caucase, où un aigle vint dévorer son foie, qui se reconstituait tous les jours, pendant trente ans.

Dans le « Prométhée enchaîné », Eschyle fait parler Prométhée attaché à son rocher,  où, dans un long cri de désespoir il énumère tous les bienfaits qu’il a apportés à cette humanité dont il se définit comme le sauveur et le père, car « tous les arts aux mortels viennent de Prométhée« . Voici cette page magnifique:

« Ecoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée (… ) Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de brique ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver ni du printemps fleuri ni de l’été fertile; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux, ainsi que celle des lettres assemblées, mémoire de toutes choses, labeur qui enfante les arts. Le premier aussi, je liai sous le joug des bêtes soumises soit au harnais, soit à un cavalier, pour prendre aux gros travaux la place des mortels, et je menai au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n’inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent aux marins de courir les mers. Et l’infortuné qui a pour les mortels trouvé telles inventions ne possède pas aujourd’hui le secret qui le délivrerait lui même de sa misère présente! (…) ceux qui tombaient malades n’avaient point de remèdes ni à manger ni à s’appliquer ni à boire, ils dépérissaient, jusqu’au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l’art divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d’obscurs présages et les rencontres de la route. Je déterminai fermement ce que signifie le vol des rapaces, ceux qui sont favorables ou de mauvais augure, les moeurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche; et aussi le poli des viscères, les teintes qu’ils doivent avoir pour être agréables aux dieux, les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l’échine allongée pour guider les mortels dans l’art des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme jusque là enveloppés d’ombre. Voilà mon oeuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi? Personne, je le sais » (…) « Oui, j’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort. (…) J’ai installé en eux les aveugles espoirs ».

 

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Théodore Rombouts – Prométhée sur son rocher (le peintre a dû penser qu’à cette époque le foie était à gauche…)

 

Ainsi la race humaine était-elle désormais pourvue, grâce à la ruse de Prométhée, du feu  et des outils  nécessaires pour donner libre cours à l’hubris qui s’est alors emparée d’elle et l’a menée là où nous en sommes aujourd’hui, dans l’illusion des aveugles espoirs du progrès.

Nietzsche voyait dans le mythe du Prométhée enchaîné tel qu’il est rendu dans la tragédie d’Eschyle, « l’hymne par excellence de l’impiété (…) un sacrilège, une spoliation de la nature divine (…) d’un côté l’incommensurable souffrance de l’individu dans son audace solitaire, de l’autre la détresse divine qui voit sa puissance lui échapper, voire le pressentiment d’un crépuscule des dieux (..). Il se pourrait même, écrit Nietzsche, que ce mythe eut pour l’âme aryenne la même signification que le mythe de la chute et du péché originel  pour l’âme sémitique ». Mais il observe cependant que la « dignité » que ce mythe confère au sacrilège est plus conforme à l’âme aryenne que le mythe sémitique de la Chute « où c’est la curiosité, les faux-semblants et le mensonge, la séduction, la concupiscence – tous défauts, en un mot, essentiellement féminins – qui sont considérés comme l’origine du mal ».

Ceci nous prépare à la suite, car le châtiment de Prométhée ne suffit pas à Zeus. Il voulut aussi punir les hommes d’avoir récupéré le feu, et leur mitonna à cet effet « un mal très beau » (kakon kalon) dont ils ne se relevèrent jamais. (v. L’invention de la Femme. Pandore)

Etrange personnage que Prométhée, ce dieu révolté contre les siens, Christ avant l’heure crucifié sur un rocher pour avoir « trop aimé les hommes », première lueur crépusculaire étendue sur le banquet encore fumant des dieux.

Héraclite a écrit: « la Nature aime à se cacher » . Mais l’attitude prométhéenne, qui a consisté à  utiliser la technique pour arracher à la nature ses secrets pour «  obtenir des effets étrangers à ce que l’on considère comme le cours normal de la nature » afin de la dominer et l’exploiter  a eu une influence profonde sur la destinée humaine. «  Elle a engendré notre civilisation moderne et l’essor mondial de la science et de l’industrie » (P. Hadot). Elle y est parvenue au point d’épuiser la planète et de la porter jusqu’au seuil de l’anéantissement en retournant contre elle ses mécanismes les plus intimes, comme Icare brûlant ses ailes à la chaleur du soleil, ou comme Phaeton semant les catastrophes dans le ciel à la conduite du char du Soleil qu’il ne maîtrise plus.

Sauf qu’aujourd’hui, à l’ère de l’anthropocène, il ne s’agit plus de mythes.

 

Bibliographie

Ovide. Les Métamorphoses. Livre I. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre.

JP Vernant. A la table des hommes. Mythe de fondation du sacrifice chez Hésiode in La cuisine du sacrifice en pays grec. Oeuvres. vol.1. Opus. Seuil.

M. Detienne. Dionysos orphique et le bouilli rôti, dans Dionysos mis à mort. Tel, Gallimard, 1077

Hésiode.  Théogonie. http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/hesiode/theogonie.htm

Eschyle. Prométhée enchaîné. Trad. P. Mazon. Les Belles Lettres.

Nietzsche. Naissance de la Tragédie. Folio Essais. Gallimard.

P. Hadot. Le voile d’Isis. NRF Essais, Gallimard 2004.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/lanthropocene

 

La Création du Monde selon Hésiode.

 “L’inconscient des hommes ( …) puise dans sa préhistoire les thèmes éternels sur lesquels ensuite il brode mille variations différentes ».

Gaston Bachelard

Les récits de la Création opposent généralement les  ténèbres, la confusion et l’indifférencié des origines, c’est à dire le Chaos, à la lumière, l’ordre et la différenciation d’un Cosmos organisé. La terreur de la régression au Chaos, à l’indifférencié, synonyme de la fin du monde, a toujours hanté les Anciens. Le philosophe René Girard exprime aujourd’hui une inquiétude qui s’en rapproche quand il attribue à la «  dédifférenciation »  des sociétés la confusion qui aboutit selon lui, depuis la tragédie antique jusqu’à nos jours, à la dissolution violente de groupes humains privés de tout caractère distinctif et de toute identité.

La Théogonie d’Hésiode, écrite au VIIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. C’est aussi une histoire de la création du monde. Elle repose sur le mythe cosmogonique de la séparation d’une substance primordiale en deux entités, les Parents du Monde, qui par leur union donneront naissance à tous les éléments d’un Cosmos organisé.

Hésiode était berger. Faisant paître ses moutons au pied de l’Hélicon, demeure des Muses, il leur adresse cette invocation rituelle: « Muses habitantes de l’Olympe, révélez-moi l’origine du monde et remontez jusqu’au premier de tous les êtres » car les Muses, filles de Mnémosyne, déesse de la mémoire, sont seules à connaître « les choses passées «  (v. Homère et l’Avant-Mémoire). « Je veux dire les formes changées en nouveaux corps / Dieux, vous qui faites les changements, inspirez / mon projet et du début du monde / jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin » écrira Ovide sept siècles plus tard, lorsqu’il reprit ce récit dans ses MétamorphosesLa Théogonie est donc d’abord une cosmogonie, une description de la naissance du monde, l’éternelle interrogation des Anciens, et la nôtre.

D’abord on trouve Chaos, ou Béance, première manifestation, substance primordiale, gigantesque cellule souche de l’Univers. La notion d’une « substance primordiale » indéterminée a été considérée comme la matrice du monde et la source de toutes choses depuis les temps archaïques jusqu’aux philosophes présocratiques qui lui ont donné chacun une interprétation, jusqu’à Spinoza, vingt quatre siècles plus tard, pour qui Dieu est la Substance unique.

De Chaos surgit d’abord la grande Gaïa ou Gè, la Terre, la Mère universelle d’où tout sera issu, la forme qui sera changée en nouveaux corps, pour reprendre Ovide.  « Je chanterai Gaia, Mère de tous, aux solides fondements, très antique, et qui nourrit sur son sol toutes les choses qui sont. Et tout ce qui marche sur le sol divin, tout ce qui nage dans la mer, tout ce qui vole, se nourrit de tes richesses, ô Gaia ! » chante l’Hymne homérique à Gaïa.

La première figure divine des religions de notre partie du monde est en effet une déesse: la Grande Mère, la Déesse Mère, la Terre-Mère, divinité qui  apparaît dès le paléolithique supérieur, mais prend toute son importance à l’aube du néolithique en Anatolie, et symbolise la naissance de l’agriculture et les richesses de la terre. Cette image divine sera d’abord importée en Crète par des migrations en provenance d’Anatolie et passera de la Crète à la Grèce continentale de la même manière, jusqu’aux Balkans. C’est une divinité chthonienne, du grec khton, terre, c’est-à-dire relative à la terre et aux régions souterraines. Elle sera personnifiée plus tard dans le panthéon olympien par Déméter, laquelle, dans la succession des générations divines sera la petite fille de Gaïa.  Les premières religions étaient matriarcales. Au VIIè siècle avant JC, Hésiode nous décrit la grande Gaïa comme s’étendant jusqu’au faîte des montagnes enneigées et plongeant ses racines jusqu’au tréfonds du sombre Tartare, où elle se mélange avec l’abîme sans fond de Chaos. Elle assure, nous dit Hésiode, aux dieux et aux hommes une assise solide et sûre.  Après Gaïa Chaos donne à être Eros, l’ordonnateur des générations divines. Avec Chaos, Gaïa et Eros, deux instances et une force, les dramatis personae  du drame de la Création sont en place.

Mais dans cette aube de l’Etre, ces immenses instances originelles, asexuées, lourdes de toutes les potentialités de la vie, relèvent encore de l’indifférencié, du confus, de l’informe, écrit JP Vernant, et la fonction d’ Eros sera de déclencher le processus cosmogonique qui fera apparaître les nouveaux corps, les formes individualisées, sexuées, qui pourront initier la Genèse. Gaïa engendre ainsi, de sa propre substance, par une sorte de scissiparité, d’abord Ouranos, le Ciel étoilé, puis, de la même façon, Pontus, la mer agitée, « toutes choses qui demeuraient en elle ». Dire qu’Ouranos est un dieu  ouranien, c’est à dire qu’il vit dans le ciel est un pléonasme, car dans la Théogonie il est le ciel, et en grec moderne, ciel se dit toujours ouranos. Gaïa le fait  aussi immense qu’elle, afin qu’il puisse la recouvrir toute entière. De leur étreinte sera issue la première génération des dieux : une succession d’êtres terrifiants, les Titans, les Cyclopes et les Hékatonchires (cent-bras), lesquels, à mesure qu’ils naissent, Ouranos repousse dans les flancs de la Terre, car ils sont « les plus terribles des enfants » et il ne veut pas qu’ils voient la lumière du jour. Les pères primordiaux se méfient de leurs fils. Ouranos ne les laisse pas accéder à la lumière, Cronos les mangera, et Zeus, subtilisé par sa mère Rhéa, ira jusqu’à avaler sa première épouse, Métis, lorsqu’elle sera enceinte. En attendant Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants.

Se produit alors le crime fondateur. Mécontente car la genèse est dans l’impasse, Gaïa médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle dit à ses fils enfermés dans son ventre: « Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes« . Ces paroles sont les premières de l’histoire du Monde, et ce sont celles d’une mère désignant leur père à ses enfants, et ce non pas pour l’aimer, mais pour le détruire. Dans ce but, elle remet entre les mains de Cronos, son plus jeune fils et le plus rusé, une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle même fabriquée. Et quand le grand Ouranos s’étend sur elle de toute sa longueur, « grand oeil bleu regardant amoureusement la terre » (Th. Gautier), son fils « étend la main gauche, tandis que de la droite, il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aigues et, brusquement, fauche les bourses de son père pour les jeter, ensuite au hasard derrière lui « . Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais. Le Ciel avait quitté la Terre, le Cosmos était constitué. Gaïa, la Mère universelle, est ainsi à l’origine du premier crime de sang, symbole du Mal dans la mythologie grecque.

Unknown

« with its long blade edged like teeth/ he swung it sharply/ and lopped the members of his own father/ and threw them behind him/ to fall where they would ». John Milton

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est  un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que le dieu Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre.  Dans une des théogonies orphiques, le ciel et la terre auraient été créés par la rupture d’un œuf en deux.  En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation collective que C.G.Jung a attribuée à l’ inconscient archaïque de l’humanité.

Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Il retombe d’abord sur la Terre,  et répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. «  Vous vous appellerez les Titans  (du grec titainondas, tendre le bras) parce que vous avez tendu trop haut le bras pour porter la main sur votre père « . Car tendre le bras ou étendre la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

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Les Titans enchaînés dans le Tartare. Gustave Doré

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Les gouttes de sang tombées sur la Terre engendrèrent les trois Erynies, ou Furies, terribles déesses de la Justice et de la Vengeance, appellées aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle dans sa tragédie des « Euménides »  (ce qui explique sans doute le titre du terrible roman de Jonathan Littell). En effet, les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, «chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements, semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliai, Nymphes qui habitent les frênes, et qui ont également une vocation guerrière, les lances dont se servent les guerriers, comme celle avec laquelle Achille tuera Hector,  étant faites du bois des frênes. 

Mais à l’opposé, du mélange du sperme d’Ouranos avec les flots de Pontus, naquit une ravissante déesse que les dieux et les hommes appelèrent Aphrodite, parce qu’elle naquit de l’écume des mers (aphros). Déesse de la séduction mais aussi de la tromperie et du mensonge, Aphrodite, née d’un organe générateur, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un vers l’autre par le désir amoureux, déclenchant les passions qui devaient enchanter – et ravager – la vie des hommes et des femmes pour toujours. Pour FM Cornford, le sexe a été la première différenciation de l’indifférencié originel.

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Naissance d’Aphrodite. Botticelli

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés,  d’une part la haine, la violence et les massacres, mais aussi, de l’écume des mers, la beauté le désir et la séduction, soit Aphrodite, déesse des amours mais aussi de la tromperie.

L’univers est constitué. Les passions humaines sont en place. Interrompu par l’incarcération des enfants de Gaïa par leur père dans le sein de leur mère, le Temps reprend son cours et la Genèse peut se dérouler par l’engendrement des générations successives des dieux.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision générale ordonnée de l’univers divin et humain, alors que jusqu’à lui, les différents récits mythologiques, inspirés certes de thèmes mythiques communs, étaient librement utilisés par les bardes et les poètes pour en adapter les récits aux préférences de leurs différents publics et aux lieux où ils étaient récités, sans souci d’ensemble (v. Homère ou l’Avant-Mémoire). Au contraire, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois « une mythologie savante, une élaboration ample et subtile, qui a toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe »  (JP Vernant). L’usage de l’écriture, que la Grèce avait perdue au cours des siècles obscurs qui suivirent les grandes destructions de la fin de l’âge de Bronze autour de la mer Egée, mais  qu’elle avait retrouvée  au VIIè siècle av. JC avec l’adaptation au grec de l’alphabet phénicien et qui avait déjà servi à fixer par écrit l’épopée homérique, a certainement contribué, par l’effet qu’elle a eu sur l’organisation de la pensée et la fixation des textes, à la construction de cet ensemble grandiose qui nous est toujours familier trente siècles plus tard.

Bibliographie

Mircea ELIADE, « CRÉATIONLes mythes de la création », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 novembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/creation-les-mythes-de-la-creation/

Ovide. Les Métamorphoses. Trad. Marie Cosnay. Editions de l’Ogre. 2017

R. Girard. La violence et le sacré. Fayard, Pluriel.

Mircea ELIADE, « MYTHOLOGIESDieux et déesses », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mythologies-dieux-et-deesses/

Hymne homérique à Gaïa. Trad. Leconte de Lisle. https://mediterranees.net/mythes/hymnes/hymne29.html

JP Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007

Ibid. L’individu, la mort, l’amour. Folio Histoire. Editions Gallimard 1989

Ibid. Raisons du mythe in Mythe et société en Grèce ancienne. Oeuvres Vol.1. Editions du Seuil, 2007

Paturet Jean-Bernard, « Méditations sur la Théogonie d’Hésiode », Topique, 2003/3 (no 84), p. 103-124. DOI : 10.3917/top.084.0103. URL : https://www.cairn.info/revue-topique-2003-3-page-103.htm

Hésiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle. Site de Philippe Remacle

FM Cornford. From Religion to Philosophy (1909) Cosimo Classics, 2009

J. Littell. Les Bienveillantes. Gallimard, 2006