Le Paradoxe Féminin

 

 

Rémy de Gourmont, dans ses belles Promenades littéraires, consacre un chapitre à « La femme naturelle ». Il y critique avec vigueur un texte de Choderlos de Laclos sur l’éducation des femmes dont il attribue la teneur aux idées de Rousseau sur l’ « état de nature », qu’il juge délirantes. Il écrit : « La femme naturelle est admirablement faite pour remplir toutes les fonctions de la maternité. Mais est-elle capable d’amour, au sens délicat que nous donnons à ce mot ? … La femme naturelle ignore nécessairement la passion ; elle ignore même le choix. Enfin, c’est un pur animal (sic). On ne sait pas si elle parle. A quoi bon d’ailleurs et que dirait-elle ? » Il ajoute : « La femme naturelle ! Pourquoi aller la chercher si loin ? La femme est toujours naturelle, ici ou là, à Paris ou en Guinée ».

On a tout même du mal à imaginer Oriane de Guermantes sous les traits de la « femme naturelle ».

Mais, par une belle journée d‘octobre, Virginia Woolf traversait une pelouse dans une grande université anglaise, disons Oxbridge, quand soudain une silhouette masculine surgit en gesticulant, lui intimant l’ordre de quitter immédiatement cette pelouse qui était réservée aux membres de l’université (des hommes bien sûr, les femmes n’y étant pas admises à l’époque). Irritée, elle obtempéra. Une question lui vint alors à l’esprit: comment expliquer le paradoxe qui existe entre le statut social de la femme dans les sociétés patriarcales et les personnages féminins immortels qui remplissent la littérature classique, écrite par des hommes. Et elle cite le passage suivant d’un livre de F. Taylor qui vaut d’être reproduit en entier:

Virginia_Woolf_1927
Virginia Woolf

«  It remains a strange and almost inexplicable fact that in Athena’s city, where women were kept in almost Oriental suppression as odalisques or drudges, the stage should yet have produced figures like Clytemnestra and Cassandra, Atossa and Antigone, Phèdre and Medea, and all the other heroines who dominate play after play of the ‘misogynist’ Euripides. But the paradox of this world where in real life a respectable woman could hardly show her face alone in the street, and yet on the stage equals or surpasses man, has never been satisfactorily explained. In modern tragedy the same predominance exists. At all events, a very cursory survey of Shakespeare’s work (…) suffices to reveal how this dominance, this initiative of women, persists from Rosalind to Lady Macbeth. So too in Racine; six of his tragedies bear their heroine’s names; and what male characters of his shall we set against Hermione and Andromaque, Phèdre and Athalie ?”.

Virginia Woolf poursuit : « Indeed, if a woman had no existence save in the fiction written by men, one would imagine her a person of utmost importance; very various; heroic and mean; splendid and sordid; infinitely beautiful and hideous in the extreme; as great as a man, some think even greater. But this is woman in fiction. In fact … she was locked up, beaten and flung about the room. A very queer, composite being thus emerges. Imaginatively she is of the highest importance; practically, she is completely insignificant. She pervades poetry from cover to cover. … She dominates the lives of kings and conquerors in fiction; in fact she was the slave of any boy whose parents forced a ring upon her finger. Some of the most inspired words, some of the most profound thoughts in literature fall from her lips; in real life she could hardly read, could scarcely spell, and was the property of her husband”.

En outre, on ne peut s’empêcher d’évoquer, à propos de ce paradoxe, le fait que dans nos traditions, la Femme,  que ce soit Eve, ou Pandore imaginée par Zeus comme une punition, a toujours été la source du malheur de l’humanité.

Mais peut-être ces grands auteurs portaient-ils dans leur inconscient, en imaginant ces femmes immortelles, le souvenir oublié de leur mère, “cet autre préhistorique et inoubliable qu’aucune personne venant ultérieurement n’arrivera plus à égaler » (S.Freud).

 

 

Bibliographie

 

Rémy de Gourmont. Promenades littéraires. Tome 1. Mercure de France

Viginia Woolf. A room of one’s own. The Hogarth Press.

FL Lucas Tragedy cité par V. Woolf op. cit.

Freud Lettres à Fliess cité par JY Tadié dans Le lac inconnu Gallimard

 

 

L’Invention de la Femme – Pandore

 

 

« Zeus qui gronde dans les nues, pour le grand malheur des hommes mortels, a créé les femmes que partout suivent œuvres d’angoisse, et leur a, en place d’un bien, fourni tout au contraire un mal. »

Hésiode. Théogonie.

Dernier acte du mythe de Prométhée, pour punir les hommes de disposer du feu dont la Destinée voulait qu’il soit seul détenteur, Zeus ne put imaginer pire châtiment que d’inventer la Femme.

« Fils de Japet, s’écria-t-il, s’adressant à Prométhée qui avait volé le feu pour le donner aux hommes, ô le plus habile de tous les mortels ! Tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés jusqu’au fond de leur âme, chérissant leur propre perte.  » Et sur ses instructions  Héphaïstos le dieu boiteux, l’orfèvre divin, forma avec de la terre une figure merveilleuse semblable à une chaste vierge, modelée à l’image des déesses puisqu’il n’y avait pas encore d’autre femme. Athéna la revêtit d’une blanche tunique et posa sur sa tête un voile admirable ; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvelles et d’une couronne d’or qu’Héphaïstos avait fabriquée de ses propres mains. Sur cette couronne il avait ciselé les nombreux animaux que la terre et la mer nourrissent dans leur sein ; le tout brillait d’une grâce merveilleuse, et ces diverses figures paraissaient vivantes. Chaque dieu lui fit présent de son propre talent, et on l’appela Pandore, nom d’une divinité de la terre et de la fécondité qui signifie « tous les dons » . Ainsi présentée au panthéon olympien, cette première jeune fille de l’histoire était si belle que l’on ne pouvait la contempler sans être envoûté par sa beauté, son charme, son charisme. On pense à Marilyn Monroe quand elle fut présentée par son agent aux grands producteurs de Hollywood : « a sculpted doll, yet she’s moving. She’s animated and smiling and clearly very very happy to be among such exalted company » (Joyce Carol Oates).

marilyn-monroe1.jpg

Mais contrairement à la plus belle actrice du monde, le caractère qui se cachait derrière cette poupée-ci était tout autre. Car si elle reçut le don de la parole pour lui permettre de converser avec l’homme qui serait son compagnon, Hermès lui en enseigna aussi l’usage de proférer le mensonge, la tromperie, la perfidie et la cupidité, tous enfants de Nuit, la fille de Chaos, laquelle, avec tous les principes malfaisants du monde, avait aussi engendré le mensonge et  la tromperie, sans doute liés au principe féminin dans l’esprit des Anciens car de semblables qualificatifs avaient aussi accompagné Aphrodite lors de sa naissance dans l’écume des eaux. Pour les Anciens, toute femme était fille de Nuit.

Une fois créé ce mal si beau,  Zeus l’amena où se trouvaient les dieux et les hommes. Tous s’émerveillèrent à la vue de ce piège fatal.

 

images-1
Eva Prima Pandora – Musée du Louvre

 

Zeus, non sans arrière pensées, offrit Pandore pour épouse à Epiméthée, le frère de Prométhée. Bien que ce dernier ait prévenu son frère de ne jamais accepter de Zeus un quelconque présent, car son intention ne pouvait être que de leur nuire, Epiméthée, sans réfléchir comme l’indique son nom, ébloui par la beauté de la jeune fille, l’accepta. Elle lui fut livrée avec une grande boîte ( en réalité une jarre) fermée, qu’elle avait pour instruction divine de ne jamais ouvrir. Certains disent qu’au contraire, Zeus lui avait ordonné de l’ouvrir, parce qu’il désirait ce qui en advint, et que c’est pour cela même qu’il l’avait faite fabriquer.

Donc un jour où Pandore tenait entre ses mains sa grande boîte, ne pouvant résister à la curiosité, défaut féminin qui faisait avec elle son entrée dans le monde, elle l’ouvrit, et les maux terribles que la boîte renfermait en jaillirent dans un épais nuage qui se répandit sur le monde. Effrayée, Pandore referma précipitamment le couvercle, mais trop tard. Ne resta que l’espérance. Et depuis ce jour, mille calamités s’abattent sur les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, de violence et de haine,  les maladies se plaisent à tourmenter les mortels jour et nuit, les hommes vieillissent et connaissent la mort, mais ils gardent l’espoir.

 

images
John William Waterhouse

 

Toutefois, l’espoir était-il vraiment un si beau cadeau ? Luc Ferry nous rappelle que dans la culture grecque, l’espérance est un malheur car elle est toujours associée à un manque, à l’attente de quelque chose que l’on n’a pas: l’amour, la santé, l’argent, etc. C’est une tension qui, à l’image de la nostalgie qui nous ramène sans cesse vers un passé perdu, nous projette vers un avenir mythique que nous n’atteindrons sans doute jamais, et nous empêche de vivre dans « la seule dimension réelle du temps », le présent, ici et maintenant, hic et nunc.

La vie des hommes après que la curiosité de Pandore eut été satisfaite fut celle qu’Hésiode a décrite dans Les Travaux et les Jours à propos de l’âge de Fer, celle d’Adam après la Chute, la nôtre. Dur labeur pour se nourrir, maladies, angoisse de l’avenir, difficultés, malheur, vieillesse, mort. Et pour se reproduire, « c’est l’homme qui désormais dépose sa vie au sein de la femme »  et « c’est l’agriculteur, peinant sur la terre, qui fait germer en elle les céréales » (Vernant). L’homme sera donc obligé de prendre femme pour se reproduire, attirant ainsi sur sa tête non seulement tous les malheurs qu’elle apporte avec elle mais l’épuisement du labeur que lui impose l’avidité insatiable de sa femme, « engrangeant dans son ventre » tous les fruits de ses peines. 

Ce fut donc de Pandore, « de celle là qu’est sortie la race, l’engeance maudite des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels » se lamenta Hésiode, qui serait très mal vu ajourd’hui …

Ainsi va la conclusion du mythe de Prométhée. Nul ne peut échapper à la volonté de Zeus.

 

Pour en savoir plus:

 

Hésiode.  Les Travaux et les Jours. Ed. bilingue. Trad. Paul Mazon. Les Belles Lettres.

JP Vernant. Les semblances de Pandora in Entre Mythe et Politique . Oeuvres. Vol.1. Opus. Seuil

Ibid. Le mythe hésiodique des races. Essai d’analyse structurale. in Mythe et pensée chez les Grecs. Oeuvres. op.cit.

Joyce Carol Oates. Blonde. Fourth Estate. London. 2000

L. Ferry. Mythologie et Philosophie. Vol.1. J’ai lu. Editions Plon 2016

Prométhée et la Condition humaine

 

« Il fut jadis un temps où les dieux existaient mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la Terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre .

Platon,  Protagoras

 

Il y a plusieurs versions de la création de l’homme dans la mythologie grecque. Les deux  principales sont celle d’Hésiode dans la Théogonie, et le mythe de Prométhée dans le dialogue du Protagoras de Platon. Dans la version d’Hésiode, les hommes de cette époque étaient des autochtones: ils naissaient spontanément (auto) de la terre (chton) et y retournaient à leur mort, comme les végétaux, sans avoir connu ni la maladie ni la vieillesse. Ils ne connaissaient pas la souffrance, n’avaient pas à travailler pour se nourrir, il n’y avait pas encore de femmes pour les embêter, bref, c’était l’âge d’or

 Pour Platon, «  quand fut arrivé (pour les espèces mortelles) le moment où la destinée les appelait à l’existence, les Dieux les modelèrent en dedans de la terre, en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui peut se combiner avec le feu et la terre ». Ovide,  lui, dans ses Métamorphoses, attribue ce modelage à Prométhée : il «  mélange la terre aux eaux de pluie / la modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout » car «  alors que les autres animaux, courbés, regardent la terre, / il donne à l’homme une tête qui se lève,  il lui ordonne / de voir le ciel et de dresser haut son visage vers les étoiles », ce que seuls les dieux pouvaient faire jusque là. Mais qu’il ait ou non créé l’espèce humaine, Prométhée a joué dans son destin un rôle dont l’écho parvient encore jusqu’à nous.

promethee-humains
Prométhée crée les hommes

Prométhée était le fils de Japet, lui même fils de Cronos qui avait émasculé son père Ouranos (voir le post « La Création du Monde selon Hésiode »). Son nom, pro-méthée signifiait en grec qu’il réfléchissait avant d’agir. Il avait un frère, Epiméthée qui au contraire, réfléchissait après: epi-méthée.  Contrairement aux siens, Prométhée avait aidé Zeus dans la terrible guerre que celui-ci avait livrée aux Titans pour conquérir le pouvoir suprême, et dont la violence avait fait trembler l’Olympe. Zeus avait remporté la victoire grâce à Prométhée, mais la méfiance régnait entre eux, chacun sachant que l’autre était rusé, et poursuivait ses propres desseins. Le dessein de Zeus était le pouvoir suprême, mais Prométhée, lui, était attaché au progrès de l’espèce humaine. Principe de contestation dans le concert des dieux, il nourrissait un désir qui s’opposait à celui de la divinité suprême, car Zeus, craignant que cette espèce bâtarde, à mi-chemin entre les dieux et les bêtes, ne représente un danger pour sa toute puissance,  voulait la faire disparaître. Mais c’était compter sans Prométhée.

Ainsi, dans la version de Platon, quand les espèces mortelles furent modelées par les Dieux dans le sein de Gaïa, le jour arriva où il fallait les exposer à la lumière, car apparaître de sous la Terre à la lumière du soleil était comme nous l’avons vu chez Hésiode la forme que prenait la naissance dans ces premiers temps du monde.  Donc Zeus convoqua Prométhée et Epiméthée pour qu’ils dotent chaque espèce des qualités nécessaires à sa nature pour lui permettre de vivre à la lumière du soleil. Epiméthée supplia son frère de lui laisser faire cette distribution: « une fois la distribution faite par moi, lui dit-il, tu la contrôleras » . Prométhée y consentit. Suit alors, dans le Protagoras, une page éblouissante d’histoire naturelle que Darwin lui même n’aurait pas reniée.

Epiméthée descendit donc dans les profondeurs de la Terre pour accomplir sa tâche. Il travailla avec méthode suivant le principe très actuel de l’égalité des chances. Il commença par pourvoir les races animales. « En distribuant les qualités, il donnait à certaines races la force sans la vélocité; d’autres, étant plus faibles, étaient par lui dotées de vélocité; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvetage  quelque autre qualité: aux races, en effet, qu’il habillait en petite taille, c’était une fuite ailée ou un habitat souterrain qu’il distribuait; celles dont il avait grandi la taille, c’était par cela même aussi qu’il les sauvegardait (…) dans tout ce qu’il imaginait, il prenait ses précautions pour éviter qu’aucune race ne s’éteignit. Mais une fois qu’il leur eût donné le moyen d’échapper à de mutuelles destructions, voilà qu’il imaginait pour elles une défense commode à l’égard des variations de température qui viennent de Zeus: il les habillait d’une épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres à les protéger contre le froid, mais capables d’en faire autant contre les brûlantes chaleurs; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui même; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments qu’il leur procurait, différents pour les différentes races: pour certaines l’herbe qui pousse de la terre, pour d’autres, les fruits des arbres, pour d’autres, des racines; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fut la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu’il attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce « .

Un véritable cosmos avec son écosystème. Mais, lorsqu’ arriva le tour de l’homme, Epiméthée s’aperçut qu’il avait épuisé toutes ses ressources sur les espèces «  privées de raison ». L’espèce humaine restait dépourvue de tout, « et il était embarrassé de savoir qu’en faire » .  Survint Prométhée pour contrôler la distribution. Il trouva que « les autres animaux (sic)  étaient partagés avec beaucoup de sagesse, mais que l’homme, lui, était nu, sans chaussures, sans vêtements, sans défense ». Alors Prométhée, ne sachant comment  sauver la race humaine, pénètre subrepticement dans l’atelier où Héphaïstos, le dieu forgeron, et Athéna, la déesse des techniques exercent leur art, dérobe le feu et l’art de s’en servir, et en fait présent à l’homme. « Et c’est de là que résultent, pour l’espèce humaine, les commodités de la vie », mais pour Prométhée, l’aventure fut désastreuse.

Le récit d’Hésiode, qui précède de deux cents ans celui de Platon, est différent. Il raconte comment  Zeus, peu après sa victoire, jeune maître de l’Univers, organise dans la plaine de Méconé un grand banquet pour répartir les apanages entre les dieux et les hommes. C’est le dernier acte de l’organisation du Cosmos. Il attribue ainsi les eaux à Poseidon, les enfers à Hadès, et s’attribue le Ciel, Ouranos, et le pouvoir suprême. Restait à pourvoir les autres immortels car la Moire, déesse antique de la  Destinée, à laquelle  Zeus lui même devait obéir, voulait que chaque dieu règne sur un domaine précis et n’en déborde jamais, principe catégorique irréfragable de la formation du monde qu’on retrouvera chez tous les philosophes présocratiques. Il fallait donc pourvoir les dieux, mais aussi les mortels, qui vivaient alors, comme on le sait, en bonne intelligence avec les dieux.

Un sacrifice fut donc organisé à Méconé pour le partage. Ce fut le premier sacrifice de l’histoire et Prométhée fut chargé par Zeus de l’organiser. Un grand boeuf fut égorgé et les parts de l’animal sacrifié réparties entre les dieux et les hommes par Prométhée.  Mû par son amour de l’espèce humaine, Prométhée dissimula la viande dans la peau rebutante de l’estomac pour la lui attribuer, et rassembla les os couverts de graisse dans une présentation appétissante qu’il présenta à Zeus. Ce premier repas revêt une importance cosmologique fondamentale, car la nourriture carnée, substance périssable, fut attribuée aux mortels eux mêmes périssables et qui en dépendent pour survivre,  tandis qu’aux immortels fut offert le parfum des os brûlés, des aromates et les substances incorruptibles comme le nectar et l’ambroisie, car les dieux immortels n’ont pas besoin de s’alimenter pour vivre. Ce fut une première définition de la condition humaine, mortelle et dépendante de la nourriture, contrairement aux dieux.

Mais Zeus entra dans une grande colère et décida de châtier l’insolent en retirant aux hommes l’usage du feu sans lequel ils ne pouvaient se nourrir car l’omophagie, c’est à dire la consommation non pas d’homosexuels mais de viande crue (de omos: cru), était interdite aux humains car considérée comme bestiale. Mais Prométhée pénétra subrepticement dans les forges d’Héphaïstos et d’Athéna et emporta au creux d’une férule une semence de feu  qu’il donna aux hommes et « voilà comment l’homme acquit l’intelligence qui s’applique aux besoins de la vie ».

images
Le vol du feu par Prométhée

Quand Zeus, du haut de son Olympe, vit luire le feu des foyers humains comme nous voyons, la nuit, scintiller les lumières de la terre depuis nos avions, il entra dans une grande fureur car la foudre était son privilège exclusif et le lui voler revenait à lui dérober un pouvoir qu’il était seul à détenir et l’exposer au feu des hommes . Prométhée,  avait commis un sacrilège, une sorte de péché originel et l’on pense à Cronos qui avait émasculé son père. Crimes fondateurs. Le premier avait permis la succession des générations divines et la création du Cosmos, le deuxième enclencha le développement de l’humanité.

Zeus fit enchaîner Prométhée à un rocher, à l’extrémité septentrionale du monde, où un aigle vint dévorer son foie, qui se reconstituait, tous les deux jours.

Dans la tragédie du « Prométhée enchaîné » d’Eschyle,  Prométhée, attaché à son rocher,  lance un long cri de désespoir où il énumère tous les bienfaits qu’il a apportés à cette humanité dont il se définit comme le sauveur et le père face à l’injustice de Zeus, car « tous les arts aux mortels viennent de Prométhée« . Voici cette page magnifique:

« Ecoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée (… ) Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de brique ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver ni du printemps fleuri ni de l’été fertile; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux, ainsi que celle des lettres assemblées, mémoire de toutes choses, labeur qui enfante les arts. Le premier aussi, je liai sous le joug des bêtes soumises soit au harnais, soit à un cavalier, pour prendre aux gros travaux la place des mortels, et je menai au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n’inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent aux marins de courir les mers. Et l’infortuné qui a pour les mortels trouvé telles inventions ne possède pas aujourd’hui le secret qui le délivrerait lui même de sa misère présente! (…) ceux qui tombaient malades n’avaient point de remèdes ni à manger ni à s’appliquer ni à boire, ils dépérissaient, jusqu’au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l’art divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d’obscurs présages et les rencontres de la route. Je déterminai fermement ce que signifie le vol des rapaces, ceux qui sont favorables ou de mauvais augure, les moeurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche; et aussi le poli des viscères, les teintes qu’ils doivent avoir pour être agréables aux dieux, les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l’échine allongée pour guider les mortels dans l’art des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme jusque là enveloppés d’ombre. Voilà mon oeuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi? Personne, je le sais (…) Oui, j’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort. (…) J’ai installé en eux les aveugles espoirs ».

 

Unknown
Théodore Rombouts – Prométhée sur son rocher (le peintre a dû penser qu’à cette époque le foie était à gauche…)

 

Les deux versions du mythe parviennent en définitive à la même conclusion. La race humaine est faible. Elle n’est pas naturellement pourvue, comme les (autres) animaux, des qualités nécessaires à sa survie. Il lui faut, pour survivre, l’usage de toutes les techniques, que Prométhée lui fournit avec le feu. Elle est donc désormais  armée des outils  nécessaires pour donner libre cours à l’hubris qui s’est alors emparée d’elle et l’a menée au seuil de l’anéantissement dans l’illusion des «  aveugles espoirs »  du progrès, car, bien que pourvue de tous les arts, écrit Platon, il lui manque « l’art politique », celui de bien se gouverner, qui fait l’objet de la suite du Protagoras.

Héraclite a écrit: « la Nature aime à se cacher » . Mais l’attitude prométhéenne, qui a consisté à arracher à la nature ses secrets pour obtenir d’elle des effets étrangers à ce que l’on considère comme ses propriétés naturelles et ce jusqu’à la procréation elle même, afin de la dominer et de la modifier pour l’exploiter,  cette attitude a eu une influence profonde sur la destinée humaine. Porteuse de progrès extraordinaires pour la qualité de vie des hommes, elle y est parvenue au point d’épuiser la planète et de la porter au seuil d’un anéantissement qui n’est plus qu’une question de temps, en retournant contre elle ses mécanismes les plus intimes, comme Icare brûlant ses ailes à la chaleur du soleil, ou Phaeton semant les catastrophes dans le ciel en conduisant le char du Soleil qu’il ne maîtrise plus.

Nietzsche voyait dans le mythe du Prométhée enchaîné tel qu’il est rendu dans la tragédie d’Eschyle, « l’hymne par excellence de l’impiété (…) un sacrilège, une spoliation de la nature divine (…) d’un côté l’incommensurable souffrance de l’individu dans son audace solitaire, de l’autre la détresse divine qui voit sa puissance lui échapper, voire le pressentiment d’un crépuscule des dieux (…). Il se pourrait même », écrit Nietzsche, «  que ce mythe eut pour l’âme aryenne la même signification que le mythe de la chute et du péché originel  pour l’âme sémitique ».

 Etrange personnage que Prométhée, dieu révolté contre les siens, Christ avant l’heure crucifié sur un rocher pour avoir « trop aimé les hommes », première lueur crépusculaire étendue sur le banquet encore fumant des dieux.

 

Pour en savoir plus

 

JP Vernant. A la table des hommes. Mythe de fondation du sacrifice chez Hésiode in La cuisine du sacrifice en pays grec. Oeuvres. vol.1. Opus. Seuil.

Hésiode.  Théogonie. http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/hesiode/theogonie.htm

Platon. Protagoras.  Oeuvres complètes. Vol.1. Bibliothèque de La Pléiade. Editions Gallimard, 1950.

Eschyle. Prométhée enchaîné.  Les Belles Lettres. 2010.

Nietzsche. Naissance de la Tragédie. Folio Essais. Gallimard.

L. Ferry. Mythologie & Philosophie 1. J’ai lu. Editions Plon. 2016

 

 

La Création du Monde selon Hésiode.

 Je veux dire les formes changées en nouveaux corps.

Dieux, vous qui faites les changements,

Inspirez mon projet et du début du monde

Jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin.

Ovide.  Métamorphoses.I.

La Théogonie d’Hésiode, datée du VIIIè siècle av. JC, est le document de référence de la mythologie grecque. Elle se compose de deux parties : la première, brève, est une cosmogonie qui décrit la création du monde par le jeu d’entités cosmiques surgies d’on ne sait où ; la seconde, théogonique, raconte plus longuement la naissance des dieux olympiens et la conquête de l’Univers par Zeus. Ces fragments seraient, selon Clémence Ramnoux, d’une origine indo-européenne très reculée.[1] D’autres en attribuent l’origine au mythe mésopotamien de l’Enuma Elish, mais Homère en fut certainement un inspirateur important et les dieux olympiens dont Hésiode raconte la naissance sont omniprésents dans l’Iliade. Les deux hommes se connaissaient. Hésiode était plus jeune, et ils auraient tous deux participé à un concours de récitation qu’Hésiode aurait remporté, au grand déplaisir d’Homère.

Faisant paître ses moutons au pied du mont Hélicon, la demeure des Muses, Hésiode leur adresse un hymne. Les neuf Muses sont le fruit de neuf nuits d’amour que leur mère Mnémosyne, la déesse de la Mémoire « qui connaît et chante le passé comme s’il était toujours là »[2], a passées avec Zeus. « A elle, neuf nuits durant, s’unit le prudent Zeus, loin des Immortels, dans sa couche sainte. Et quand vint la fin d’une année et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles, aux cœurs pareils, qui n’ont en leur poitrine souci que de chant »[3]. C’est à elles que s’adresse Hésiode car elles seules connaissent les secrets du passé et de l’avenir.

« Salut, enfants de Zeus, s’exclame-t-il, donnez-moi un chant ravissant (…) dites-nous comment, avec les dieux, naquirent d’abord la terre, les fleuves, la mer immense aux furieux gonflements, les étoiles brillantes, le large ciel là-haut ; puis ceux qui d’eux naquirent, les dieux auteurs de tous bienfaits, et comment ils partagèrent leurs richesses, comment entre eux ils répartirent les honneurs, et comment ils occupèrent d’abord l’Olympe aux mille replis. Contez-moi ces choses, ô Muses, habitantes de l’Olympe, en commençant par le début, et de tout cela, dites-moi ce qui fut en premier. »[4]

La Théogonie d’Hésiode commence par le mythe cosmogonique de l’apparition de mystérieuses instances primordiales qui engendrent à partir d’elles-mêmes, par scissiparité, les éléments de l’Univers puis, en union avec eux, les générations successives des dieux qui personnifieront tous les éléments d’un Cosmos (Κόσμος) organisé [5]. Le Cosmos constituera ainsi une sorte de grande famille, dont les rapports ne seront pas nécessairement très fraternels et où les humains seront des sous-produits aléatoires. Cette substance-mère de nature indéterminée connaîtra un avenir fécond dans la pensée des philosophes présocratiques qui la décomposeront successivement en différents éléments jusqu’à l’atome, ce qui a fait attribuer à Hésiode le qualificatif de premier des présocratiques[6], et contredit la théorie longuement soutenue du « miracle grec » par lequel on entendait l’apparition miraculeuse de la raison, le λόγος, sans transition avec la mythologie, le μύθος.[7]

Ainsi le merveilleux pensait-il déjà, dans un autre langage, comme la science naissante.

Avant Hésiode, Homère avait attribué la naissance du monde et des dieux, déjà par le moyen de la génération, au couple Okéanos (Ωκεαηος) et Thétys (Θέτις)[8]. Okéanos est l’Océan primordial qui dans l’Iliade entoure le monde de ses eaux, et Thétys est son épouse. Dès avant Thalès,[9] Homère avait placé l’élément liquide à l’origine des dieux et du monde[10] :  au chant XIV Héra, l’épouse de Zeus, déclare : « Je m’en vais aux confins de la terre féconde visiter Océan, le père des dieux, et Thétys, leur mère » [11], « faisant ainsi de toutes choses une progéniture de l’écoulement et du mouvement » écrira Platon[12]. Okéanos demeurera pour Hésiode ce courant d’eau circulaire qui entoure le monde, et qui, pour citer Vernant, « le ceinture d’un flot incessant à la façon d’un fleuve dont les ondes, après un long parcours, feraient retour aux sources dont elles sont issues pour les alimenter sans fin ». Il formera « les limites de la terre, conçues comme des liens qui tiennent enserré l’univers ».  Pénétrant le monde souterrain, il alimentera « les sources, les fontaines, les puits, les fleuves qui apportent la vie à la surface du sol ».[13]

Unie d’amour à Océan Thétys enfanta les Océanines, leurs filles. Généreuse, elle lui en fit trois mille. L’aînée, la terrible Styx (Στύξ), sera un des fleuves de l’Enfer dont Zeus voulut qu’il fût « le grand serment des dieux », le serment de fidélité des dieux à Zeus. « Là, réside une déesse odieuse aux Immortels, la terrible Styx, fille aînée d’Okéanos, le fleuve qui va coulant vers sa source. (…) Quiconque parmi les Immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, répand cette eau pour appuyer un parjure reste gisant sans souffle une année entière. Jamais plus il n’approche de ses lèvres, pour s’en nourrir, l’ambroisie et le nectar». [14]

Mais si les personnages divins de la famille olympienne habitent déjà le ciel d’Homère, c’est de façon éparse, sans lien, apparaissant au gré des évènements de l’épopée. Hésiode en a fait un système cohérent, « cet arrangement des choses qui s’appelle un cosmos »[15].

Et les Muses entament leur récit.

« Donc avant tout fut Chaos ; puis Gaïa aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, et Eros, le plus beau parmi les dieux immortels »[16]. Cette triade originelle, Chaos, Gaïa et Eros, constituera les dramatis personae de la Création, les Puissances dont le monde sera issu.

Mais qu’étaient ces trois Puissances ?

Gaïa (Γαῖα) est l’instance la plus évidente du processus cosmogonique. C’est une entité cosmique qui évoque l’antique image de la Terre-Mère aux larges flancs, universelle, figure divine vénérée depuis le début des temps comme étant à l’origine de tout ce qui est vivant dans le monde, hommes, bêtes et plantes nourricières.  Elle appartient à ces premières divinités de l’histoire, féminines et matriarcales, qui par la suite devront céder le règne divin aux hommes.  Solide, « assise sûre à jamais offerte aux Immortels, et à tous les vivants »[17], elle s’étend, immense, des sommets de l’Olympe jusqu’au fond du Tartare. « Elle est la mère, l’ancêtre qui a enfanté tout ce qui existe, sous toutes les formes et en tous lieux »[18]. Figure familière.

On peut par contre s’interroger sur le rôle qu’Eros (Ἤρως), le plus beau des immortels, ce dieu de l’amour que nous connaissons tous, qui rompt les membres[19] par l’émotion qu’il provoque, on peut s’interroger sur le rôle qu’il pouvait bien avoir dans cette aube de l’Etre où les sexes n’existaient pas encore. Le rôle de l’Eros primordial sera justement d’exercer sa puissance divine pour faire exprimer à ces grandes instances originelles toute la vie qu’elles portent en elles et initier ainsi la Genèse, car comme l’écrira Aristote, qui a tout dit, « il fallait bien que se trouvât dans les êtres une cause capable de donner le mouvement et l’ordre aux choses ! »[20]. Eros représente donc « une puissance génératrice antérieure à la division des sexes et à l’opposition des contraires. C’est un Eros primordial en ce sens qu’il traduit la puissance de renouvellement à l’œuvre dans le processus même de la genèse, le mouvement qui pousse d’abord Chaos et Gaïa à émerger successivement à l’être puis, aussitôt nés, à produire à partir d’eux-mêmes quelque chose d’autre »,[21] le « principe des accouplements » qui suivront[22].

 Par le nom d’Eros, écrit Paul Mazon, les anciens entendaient cette « force mystérieuse qui leur semblait pousser les éléments de la matière les uns vers les autres pour créer toujours des êtres nouveaux, conception qui reparaîtra dans la philia (φιλία) d’Empédocle[23] et qui ne cessera de hanter l’imagination des poètes de tous les temps. »[24]

Tel était et tel sera toujours Eros.

Chaos (Κάος), le premier à « venir à être », soulève davantage de questions. Si Gaïa est la mère universelle et Eros la force génératrice de la genèse, qui est Chaos, et en quoi est-il indispensable à la création ? La diversité des hypothèses proposées est peut-être le signe de cette incertitude.

Le sens originel du mot chaos, dérivé du sanscrit, signifie béance, vide. Hésiode nous le présente comme « un abîme immense dont on n’atteindrait pas le fond, une année entière se fut-elle écoulée depuis qu’on en aurait passé les portes : bourrasque sur bourrasque vous emporterait, cruelle, tantôt ici, tantôt là, prodige effrayant, même pour les dieux immortels ».[25]  On a longtemps interprété ce « vide » comme étant l’espace entre la Terre et le Ciel, mais cette explication se heurte au fait que si Chaos est apparu le premier, il ne pouvait y avoir encore ni Terre ni Ciel [26]… Les stoïciens le voyaient comme « une masse où se trouvent indistinctement mêlés tous les éléments constitutifs de l’univers » [27]. Il symboliserait ainsi, pour d’autres, un état initial de la réalité pré-cosmique, un abîme béant à partir duquel ou dans lequel apparaîtrait la manifestation cosmique. Gaïa serait ainsi apparue dans Chaos, l’espace à l’intérieur duquel doit se développer le monde, puisqu’il n’y en a aucun autre.

En somme Chaos, venu le premier, serait l’espace qui entoure le monde, Gaïa la matrice à partir de laquelle il se serait déployé, et Eros la force qui aurait enclenché sa naissance et son développement, la cause efficiente de l’apparition de l’univers [28].

Les principes étant en place, ils se divisent aussitôt. « Terre d‘abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ouranos (Ούρανός), le Ciel étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. Elle mit aussi au monde les hautes montagnes, plaisant séjour des déesses les Nymphes, habitantes des monts vallonnés. Elle enfanta aussi la mer inféconde aux furieux gonflements, Pontos (Πόντος), sans l’aide du tendre amour », toutes choses dont elle portait en elle les principes.

Ici s’achève la première phase de la cosmogonie avec l’apparition de la Terre, du Ciel et de la Mer, les éléments constitutifs de la nature. Selon Homère, à la troisième génération divine, ce monde fut réparti entre les trois fils de Cronos (Κρόνος)[29] : Zeus (Ζεύς) pour l’ouranien, Hadès (Αίδης) pour les ténèbres sous terraines, et Poseïdon (Ποσειδάων) pour le royaume marin. Dans le chant XV de l’Iliade, Poséidon raconte : « Nous sommes trois frères, issus de Cronos, enfantés par Rhéa : Zeus et moi, et, en troisième, Hadès, le monarque des morts. Le monde a été partagé en trois ; chacun a eu son apanage. J’ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d’habiter la blanche mer à jamais ; Hadès a eu pour lot l’ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en pleins nuages »[30].

Clémence Ramnoux y voit la structure spatiale de l’homme grec, trois royaumes étagés, « le royaume ouranien en haut, le royaume ténébreux en bas, le royaume marin tout autour ».[31] L’ombre brumeuse évoquée par Poseidon représente les ténèbres des espaces sous-terrains où se trouvent les Enfers, le royaume d’Hadès. Au milieu se trouve la terre, une « no god’s land »[32] qui sera l’habitat de l’humanité mortelle, aux dépens de laquelle se joueront les jeux de pouvoir des domaines divins.

Jusque-là le processus cosmogonique s’est limité à la séparation spontanée des différents éléments du monde. Une fois ces éléments créés et les sexes départagés la cosmogonie se poursuit désormais par l’union de deux principes de sexe opposé.

Mais ce ne sera pas plus simple pour autant.

La Terre fait le Ciel aussi immense qu’elle, afin qu’il la recouvre et l’enveloppe tout entière. De leur étreinte ininterrompue naît la première génération des dieux, d’abord les douze Titans, six garçons et six filles, dont le premier est, chez Hésiode, Okéanos, le fleuve qui encercle la Terre dont Homère avait fait le père des dieux. Suivent une succession d’êtres monstrueux : les trois Cyclopes « au cœur violent, à l’âme brutale, … en tout pareils aux dieux, si ce n’est qu’un seul œil était placé au milieu de leur front », et les trois Hékatonchires : « Ceux-là avaient chacun cent bras, qui jaillissaient, terribles, de leurs épaules, ainsi que cinquante têtes, attachées sur l’épaule à leurs corps vigoureux. Redoutable était la puissante vigueur qui complétait leur énorme stature »[33]. Des êtres d’une force irrépressible car ces premières créatures, bien que divines, sont encore proches de la violence et du désordre du Chaos originel.

« C’étaient de terribles fils qui étaient nés de Terre et de Ciel, et leur père les avait en haine dès le premier jour [34] ». A mesure qu’ils naissent, Ouranos les repousse dans les flancs de la Terre, et Gaïa souffre, immense, alourdie par la charge de tous ces enfants. Vautré sur elle, Ouranos interrompt la genèse et empêche l’alternance du jour et de la nuit. A peine entamée, la genèse est bloquée.

Se produit alors le crime fondateur. Gaïa, exaspérée, médite une « cruelle et perfide vengeance » vis à vis d’Ouranos. Elle s’adresse à ses enfants enfermés dans son ventre : « Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu oeuvres infâmes. Elle dit, et la terreur les prit tous, et nul d’eux ne dit mot. »[35]. Et c’est ici qu’apparaît un personnage destiné à jouer un grand rôle dans cette histoire, Cronos (Κρόνος), le plus jeune des Titans, « le dieu aux pensers fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants, qui prit en haine son père florissant ».[36] Il répond à sa mère. « C’est moi, mère, je t’en donne ma foi, qui ferai la besogne. D’un père abominable je n’ai point de souci, tout notre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu œuvres infâmes ».

A ces mots « l’énorme Terre en son cœur ressentit une grande joie ». Elle remet entre les mains de son jeune fils une faulx énorme, longue et acérée, qu’elle a elle-même fabriquée « et lui enseigne tout le piège. Et le grand Ciel vient, amenant la nuit ; enveloppant Terre, tout avide d’amour, le voilà qui s’approche et s’épand en tous sens ». C’est alors que « le fils, de son poste, étend la main gauche, tandis que de la droite il saisit l’énorme, la longue serpe aux dents aiguës, et, brusquement, il fauche les bourses de son père, les jetant ensuite, au hasard, derrière lui »[37].

Le Ciel, violemment arraché à la Terre, s’en sépare à jamais se fixant tout en haut du monde. La lumière envahit l’espace, le premier jour naît, le Cosmos est constitué. Tenant en sa main gauche le sexe tranché de son père, Cronos le jette derrière lui. Ce geste fera, pour toujours, de la main gauche la « mauvaise main », la sinistre. L’organe sanglant retombe d’abord sur la Terre, puis répand sa semence jusque dans la mer, fécondant ainsi Terre et Mer. S’éloignant à jamais de Gaïa, Ouranos lancera à ses fils une malédiction dont l’écho retentira au long des siècles. « Le père, le vaste ciel, les prenant à parti, aux fils qu’il avait enfantés donna le nom de Titans[38] : à tendre trop haut le bras, ils avaient, disait-il, commis dans leur folie un horrible forfait, et l’avenir en saurait tirer vengeance « [39]. Car étendre le bras ou la main était un signe de révolte. Eve aussi étendra la main pour cueillir le fruit de l’arbre interdit.

Cronos libère ses frères des entrailles de leur mère, et les enfants de Gaïa et Ouranos rendus à la lumière, tous les éléments nécessaires à l’achèvement du processus de création sont désormais en place. Le temps reprend son cours. La genèse peut se poursuivre.

Quelques mots sur Cronos, le Saturne des Romains. En grec, chronos veut dire temps, et tant que Cronos était enfermé dans le sein de sa mère le Temps s’était arrêté et la Genèse était interrompue. La castration d’Ouranos permet ainsi non seulement la naissance de l’espace et de la lumière mais aussi la reprise de l’écoulement du temps, la succession des générations divines et avec elles la poursuite de la genèse. C’est peut-être la raison pour laquelle on a donné à Cronos le nom du Temps.

Et comme beaucoup d’entre nous, Cronos ne voulait pas que le temps passe.

La séparation violente du Ciel et de la Terre, initialement soudés comme un oeuf, est un acte de création qui se retrouve dans de nombreuses cosmogonies. D’après Clémence Ramnoux, « le coup de serpe castrateur appartiendrait à un vieux matériel des mythes de la création »[40]. En Egypte Geb, dieu de la Terre et Nut, déesse du Ciel s’aimèrent tant que Chou, dieu de l’air, qu’ils avaient engendré, dut les séparer, arrachant là aussi le ciel à la terre. En Chine, le Yin et le Yang dériveraient de chaque moitié d’un Chaos qui se coupe lui-même en deux pour constituer le ciel et la terre. Retrouver un geste de création similaire s’étendant sur une telle échelle d’espace et de temps signifie qu’il s’agirait d’un mythème, une représentation collective à l’origine de mythes, que Cornford a attribuée au collective mind et C.G.Jung à l’ inconscient collectif de l’humanité.

La descendance du membre castré d’Ouranos fut sombre. Elle réalisa la malédiction lancée par Ouranos mutilé à ses enfants. « Ce ne fut pas pourtant un vain débris qui lors s’enfuit » de la main de Cronos. « Des éclaboussures sanglantes en avaient jailli. La Terre les reçut toutes, et avec les années, elle fit naître les puissantes Erynies, les puissants Géants aux armes étincelantes, qui tiennent entre leurs mains de longues javelines, et les Nymphes aussi qu’on nomme Méliennes, sur la Terre infinie[41] ».

Les trois Erynies, ou Furies, étaient les terribles déesses de la Justice et de la Vengeance des crimes commis contre la personne des parents, appelées aussi Euménides, ou encore Bienveillantes par Eschyle[42]. Les Erynies, au corps ailé et à la chevelure entremêlée de serpents habitaient le sombre Tartare, dont elles surgissaient, « chiennes enragées des enfers, aux yeux distillant le sang, pareilles aux harpies noires et hideuses » apportant avec elles les ténèbres, brandissant des fouets et des torches, poussant d’effroyables aboiements semblables à ceux des singes hurleurs du Honduras qui terrorisent la nuit les voyageurs endormis, pour veiller à l’accomplissement de la Justice. De ce sang naquirent aussi les Géants, voués à la violence et à la guerre meurtrière, et les Meliades, Nymphes des Frênes qui ont également une vocation guerrière, les lances dont se servent les guerriers, celle avec laquelle Achille tuera Hector, étant faites du bois des frênes.

« Quant’aux bourses, à peine les eut-il tranchées avec l’acier et jetées de la terre à la mer au flux sans repos, qu’elles furent emportées au large, longtemps, et, tout autour, une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume une fille se forma », qui, voyageant sur les ondes aborda d’abord à Cythère, puis à Chypre où elle se fixa, « et c’est là que prit terre la belle et vénérée déesse qui faisait autour d’elle, sous ses pieds légers, croître le gazon et que les dieux aussi bien que les hommes appellent Aphrodite », parce qu’elle naquit de l’écume des mers, aphros (ἀφρός) en grec. Aussitôt, l’Amour, Eros, et le beau désir, Himeros, lui firent cortège. Première femme de la lignée des dieux, déesse ouranienne proche de la violence de ses demi-frères les Titans, Aphrodite, née d’un organe générateur, sans mère, sacrée déesse de l’amour et du désir, initie le moment où la reproduction s’opérera désormais par l’union de deux principes contraires, le masculin et le féminin, attirés l’un à l’autre par la force d’Eros et Himéros, mais distincts et opposés. Pour les philosophes présocratiques le monde s’organisera par le mélange ou l’opposition de contraires comme le chaud et le froid, le mouillé et le sec. Pour Cornford, les sexes auront été les premiers contraires.

Ainsi, de la fécondité désormais abolie du sexe tranché d’Ouranos, sont nés, d’une part la haine, la violence et les massacres, mais aussi, de l’écume des mers, le principe féminin, avec la beauté, le désir et la séduction, mais aussi le mensonge et la tromperie.

Voilà pour la descendance d’Ouranos. Une autre lignée d’êtres apparaît avec la descendance de Chaos. Ils sont d’une tout autre nature que la progéniture de Gaïa, ce sont les êtres de la négativité de l’existence, les éléments chaotiques du monde. Chaos donne naissance, lui aussi par la division de sa propre substance, au ténébreux Erèbe (Ερεβός) et à la noire Nuit (Νύξ). La progéniture de Nuit constituera une lignée d’enfants parallèle à celle de Gaïa et Ouranos, mais qui représentera son contraire, à savoir tous les éléments néfastes et redoutables de l’univers, en un mot le Tragique et le Mal. Nuit enfanta Moros (Μόρος) la mort, la noire Kère (Κήρ) l’esprit vengeur du mort, Thanatos (Θάνατος) le trépas, son frèreHypnos (Υπνος) le sommeil et la race des Songes (φύλη Ονείρον), puis Sarcasme et Détresse ( Μώμος et Οἴζύς).

Suivent trois entités féminines, les Hespérides, gardiennes des Portes du Soir, où Jour et Nuit se croisent, et par où Sommeil et Mort, qui vont de pair, se répandent, les Moirai et les Kères et de multiples autres.

Hésiode est le premier penseur de la Grèce qui propose une vision organisée bien que mythique de l’univers divin et humain. Si Homère avait le premier parlé des dieux et de leurs multiples interventions dans les affaires humaines, l’oeuvre d’Hésiode crée pour la première fois une mythologie « à la fois mystique et savante, poétique et abstraite, narrative et systématique, traditionnelle et personnelle » avec « toute la finesse et toute la rigueur d’un système philosophique mais qui reste encore entièrement engagée dans le langage et le mode de pensée propres au mythe » [43]

[1] C.Ramnoux. Trois essais sur Hésiode in La Nuit et les enfants de la Nuit. Champs. Flammarion. p.77

[2] Vernant JP. op.cit. p.1975

[3] Hésiode. Théogonie 55-61. Les Belles Lettres 2019. Trad. Paul Mazon (mod.)

[4] Ibid. 104-115

[5] Κόσμος signifie ‘monde organisé’ par opposition à Κάος, le Chaos.

[6] Rowe, C. J. “’Archaic Thought’ in Hesiod.” The Journal of Hellenic Studies, vol. 103, 1983, pp. 124–135. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/630532.

[7] Cornford FM. Pattern of Ionian Cosmogony in Principium Sapientiae Harper Torchbooks, Harper & Row 1965.

[8] A ne pas confondre avec Thétis, la mère d’Achille, d’apparition plus tardive dans les générations divines.

[9] Thalès de Milet, premier des philosophes présocratiques, avait attribué la nature du monde à l‘eau.

[10] JP. Vernant. Cosmogonie in Entre mythe et politique. Œuvres. T.II. Opus. Seuil.

[11] Homère. Iliade XIV 200-1. Classiques en poche. Les Belles Lettres. Ed bilingue.

[12] Platon. Théétète 152e. In Œuvres complètes. Encyclopédie de la Pléiade T.II Gallimard 1950.

[13] JP.Vernant. op.cit. p.1967

[14] Hésiode op.cit. 775-807

[15] C.Ramnoux. Mythologie ou la famille olympienne. In Œuvres. Les Belles Lettres, tome 1. 2020 p.631

[16] Ibid. 116-120

[17] Hésiode op.cit. 116-122

[18] JP. Vernant. op.cit .p.1971

[19] Hésiode op.cit. 120

[20] Aristote Métaphysique.T.1 Bibliothèque des textes philosophiques. J.Vrin. A4 984b 29-31

[21] JP.Vernant. op.cit. p.1973-4.

[22] Ramnoux C. Trois essais … op.cit. p.81

[23] Empédocle avait attribué la nature du monde aux quatre éléments qui se combinaient ou se repoussaient selon l’Amour ou la Haine, Philia (φιλία) ou Neikos (νεῐκος).

[24] Mazon P. Notice. Théogonie. op.cit. p.27

[25] Hésiode op.cit. 739-43.

[26] v. Cornford FM. Principium sapientiai. …

[27] Vernant JP. op.cit.p. 1970

[28] Bussanich J. op.cit. p.215

[29] Cronos était le plus jeune fils de Gaïa et Ouranos, v. plus loin.

[30] Homère Iliade XV 187-194 Classiques en Poche no.35. Ed. bilingue. Les Belles Lettres. Paris 2015

[31] Ramnoux C.

[32] Ibid. op.cit p. 630

[33] Hésiode op.cit. 153

[34] Ibid.154-7

[35] Ibid.163-6

[36]Ibid.136-9

[37] Ibid.163-82

[38] De titainondas : étendre le bras.

[39] Ibid. 207-11

[40] Ramnoux C. Trois essais sur Hésiode op.cit. p.76

[41] Dans certaines cosmogonies primitives, les Nymphes Méliennes, c’est-à-dire les Nymphes des Frênes, étaient les mères de la race humaine. Hésiode, op.cit.,183-8, v.note 1.

[42]  Ce qui explique peut-être le titre du terrible roman de Jonathan Littell, « Les Bienveillantes », Gallimard.

[43] JP. Vernant L’Univers, les Dieux, les Hommes. Oeuvres I. Opus. Editions du Seuil, 2007 et Cosmogonie, op.cit.p.1969